Fin novembre 2025 nous avons relayé le manifeste de l’Atecopol (ATelier d’ÉCOlogie POLitique, de Toulouse) à destination des enseignant·es et chercheur·ses appelant à l’objection de conscience face au déploiement de l’IA générative (IAg) dans leur domaine. 3400 l’ont signé (dont Halte au contrôle numérique).
A sa suite, le collectif national Scientifiques en Rébellion (qui fait partie de la coalition Hiatus, comme nous), a proposé début juin un label pour des formations où enseignant·es comme étudiant·es s’engageraient à ne pas utiliser l’IAg (texte en fin d’article).
L’Atecopol prend le relais par son Appel du 18 juin, déjà signé par 1400 professionnels et citoyen·nes (liste ici), qui est toujours ouvert à signature. Halte au contrôle numérique l’a signé et s’engage donc à ne pas utiliser d’IA générative dans ses productions (site, documents, images…). Nous reprenons ci-dessous leur plaidoyer. Nous reprenons leur logo dans le bandeau ci-dessus.
Début juin, le site Reporterre s’est lui aussi lancé dans cette démarche en publiant son engagement pour un journalisme sans IA générative (dont nous citons l’argumentaire ci-dessous car il nous semble très pertinent).
Appel du 18 juin : plaidoyer pour un label Sans-IAg dans l’enseignement, la culture, le journalisme, la recherche et les entreprises (Atecopol)
Il y a dix ans, face à la place grandissante des plats pré-cuisinés dans la restauration, émergeait un petit logo sans prétention, sans organisme certificateur, et sans processus de labellisation : le label “fait maison” . Signe de confiance et de reconnaissance entre un restaurant et sa clientèle, il indiquait que – comme cela devrait aller de soi – la nourriture que l’on s’apprêtait à manger avait été cuisinée sur place, et non simplement réchauffée au micro-ondes après avoir été produite en usine.
Dix ans plus tard, le déferlement de l’intelligence artificielle générative (IAg) [1] dans tous les aspects de la vie quotidienne désoriente les nombreuses personnes qui sont attachées aux productions humaines et subissent cette vague de déshumanisation avec effroi, tristesse ou colère : plus moyen de savoir si un article de journal, un morceau de musique ou un contenu éducatif a été produit par une IAg. Du côté des créateur·ices, la situation n’est pas beaucoup plus rose : face à la concurrence de ChatGPT et de l’automatisation, comment faire valoir et reconnaître son choix de continuer à proposer une production humaine ?
Au-delà du cas extrême des productions entièrement générées par IAg, cette dernière peut être utilisée à des degrés divers lors de différentes phases du processus de création : illustrations, demande de financement, textes de présentation, recherches bibliographiques, ou bien entendu assistance à la production finale. Les raisons pour refuser tout cela en bloc sont multiples et sont probablement aussi diverses que le profil des personnes qui le souhaitent. La plus courante est que l’IAg n’est pas un outil neutre avec ses bons et mauvais usages mais un système technique indissociable d’un pillage massif des œuvres, d’une exploitation des travailleur·ses du clic et d’infrastructures gigantesques et énergivores. On peut aussi refuser de laisser aux entreprises du secteur des pans entiers de notre humanité créatrice ou refuser de perdre des compétences et une autonomie auxquelles nous sommes attaché·es. Mais qu’importe : que ce soit du côté des créateur·ices comme de celui des personnes qui accèdent à des contenus, il est temps que nous puissions nous reconnaître, nous rallier, nous faire confiance, et créer un réseau de créations entièrement humaines.
Une piste consisterait à demander à toutes les personnes faisant appel à l’IAg à quelque étape que ce soit de leurs processus de création de le déclarer explicitement et de manière transparente. Mais nous doutons qu’une telle pratique s’impose un jour, pour de nombreuses raisons. On peut se contenter de l’illustrer par un exemple emblématique : dans le domaine de la recherche, où la plupart des revues demandent aux scientifiques de déclarer explicitement l’usage de l’IAg dans leurs articles, une étude estime que seul 1 scientifique sur 40 utilisant l’IAg le déclare. On assiste donc dans ce domaine à des manquements majeurs et généralisés à l’éthique scientifique. Il y a fort à parier que, dans de nombreux métiers, même si l’on demandait d’afficher explicitement tout usage de l’IAg, ce dernier, peu avouable et difficilement prouvable, resterait pratiqué en catimini.
Nous proposons donc qu’un label Sans-IAg émerge rapidement partout où des personnes, des collectifs, des journaux, des laboratoires, des formations ou des entreprises prennent l’engagement de ne pas utiliser l’IAg dans leur pratique professionnelle. Ce label serait basé sur la confiance entre des humains. Il pourrait émerger à des échelles très diverses. Par exemple, dans l’enseignement, ce label pourrait apparaître à l’échelle d’un établissement, d’un département, d’une filière de formation ou d’un·e enseignant·e. Dans les médias, il pourrait être affiché à l’échelle d’un journal entier comme d’une rubrique ou d’un·e journaliste. Dans la culture, il pourrait être mis en avant au niveau d’une œuvre (film, roman, photographie, etc.), ou pour caractériser la pratique d’artistes (scénaristes, écrivain·es, etc.). Il pourrait apparaître sous la forme d’une phrase explicite, d’un logo personnel ou d’un court texte. L’important n’est pas la forme que cela prend ; il n’est peut-être même pas nécessaire qu’un label “officiel” et son lot de normes précises – et probablement invérifiables – existe ; l’important est que toutes les personnes qui se reconnaissent dans cette envie et cet engagement l’affichent explicitement. Pour autant, même en l’absence d’organisme certificateur ou de label officiel, une affirmation erronée pourrait être juridiquement considérée comme une pratique commerciale trompeuse.
Les entreprises sont un cas un peu à part mais néanmoins fort intéressant. On voit émerger un monde dystopique où des milliers de CV générés par IAg sont triés par des IAg pour recruter des personnes allant prompter toute la journée. Tout cela n’a aucun sens et nécessite une clarification urgente, afin que les étudiant·es puissent rapidement savoir quelles sont les entreprises ou services dans lesquels iels pourront exercer dignement leurs compétences. Inversement, il faudrait que les mêmes entreprises puissent rapidement reconnaître les étudiant·es qui ont de véritables compétences personnelles, car iels afficheraient explicitement leur attachement à la production humaine dans leur CV ou par le fait d’avoir choisi de suivre un cursus dans des formations humaines, c’est-à-dire sans IAg.
Il est probable que le déploiement de l’IAg ne déviera pas immédiatement de sa trajectoire dystopique actuelle. Pour autant, nous pouvons agir dès à présent pour que la poursuite d’une vie sans IAg ne s’apparente pas à un parcours d’obstacles, et même, reste tout simplement possible. Nous appelons donc à une réflexion collective à ce sujet dans toutes les institutions concernées. Il est temps de choisir son camp – IAg ou humain – et de clarifier sa position.
[1] On se concentre ici sur une certaine catégorie d’intelligence artificielle, les IA génératives, basées sur des grands modèles de langages (LLM, Large Language Model), qui sont entraînées sur de vastes corpus de données pour générer du texte, des images, des sons, des vidéos.
Engagement du site Reporterre à ne pas utiliser d’IA générative
Le déploiement de l’IA fait peser sur l’humanité la menace d’une catastrophe écologique, démocratique, sociale et anthropologique. À contre-courant d’une partie de la profession, Reporterre s’engage à s’en passer.
L’intelligence artificielle générative (IAg) [1] est désormais omniprésente. Plus d’un Français sur deux et la quasi-totalité des 15–24 ans l’utilisent dans leur vie quotidienne. Et tous les secteurs professionnels ou presque sont touchés. Le journalisme ne fait pas exception. Des articles entièrement rédigés par IAg qui pullulent en ligne aux écoles les plus prestigieuses qui enseignent “comment faire travailler l’IA au service du journalisme”, une grande partie de la profession semble avoir accepté, parfois avec entrain, de faire avec. À contre-courant de cette tendance, Reporterre et l’ensemble de son équipe s’engagent à : ne publier aucun contenu, texte, photo, image, vidéo, généré ou modifié par IAg.
Cela implique de :
- Ne pas utiliser d’IAg pour choisir les sujets que nous traitons.
- Ne pas utiliser d’IAg pour produire nos articles, photos, vidéos et posts sur les réseaux sociaux.
- Ne pas utiliser d’IAg pour nos recherches en amont des articles.
- Ne pas injecter dans une IAg de contenus confidentiels, non publiés.
- Être toujours transparent avec nos lecteurs. Si une exception à ce principe devait être décidée par la rédaction, elle devrait être justifiée par l’apport d’informations cruciales pour le public et les lecteurs en seraient informés en toute transparence.
Ces engagements s’appliquent à l’ensemble des publications sur le site de Reporterre, ainsi que dans ses infolettres, ses vidéos et posts sur les réseaux sociaux [2].
Pourquoi ce choix ?
Car l’usage de l’IAg ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons de notre métier : la pratique du journalisme suppose d’aller sur le terrain, de douter, de vérifier, d’être à la fois critique et empathique, rigoureux et artisanal. En un mot, humain. Car, comme nous le démontrons au fil de nos enquêtes, le déploiement de l’IAg fait peser sur l’humanité la menace d’une quadruple catastrophe : écologique, démocratique, sociale et anthropologique.
Une catastrophe écologique
L’IAg est un gouffre énergétique. Le stockage des données ainsi que la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement et à l’usage des IAg sont extrêmement énergivores. La consommation électrique des data centers pourrait doubler à cause de l’IAg entre 2025 et 2030, représentant à elle seule 3 % de la consommation électrique mondiale (voir les infographies).
Une aberration climatique : si cette électricité est renouvelable, elle détourne des ressources précieuses pour décarboner d’autres secteurs, et si elle est issue d’énergies fossiles, elle ne fait qu’aggraver le problème. Au Texas, un seul data center géant installé par Google va émettre autant de CO2 que toute la ville de San Francisco . L’IAg consomme en outre de nombreuses ressources matérielles nécessaires à la fabrication et l’utilisation des semi-conducteurs indispensables à son fonctionnement : de l’eau en quantités gigantesques et des ressources minérales extraites de mines au prix de pollutions et de souffrances humaines désastreuses.
Une catastrophe démocratique
Une technologie n’est jamais neutre. Les IAg qui dominent le secteur sont développées par les multinationales de la tech étasunienne et sont imprégnées de leur vision du monde libertarienne, antidémocratique, voire pour certaines ouvertement technofascistes.
Les textes et images générés par IA qui inondent les réseaux sociaux sont biaisés et menacent de renforcer les stéréotypes racistes, sexistes, homophobes, classistes, etc. Soit parce qu’elles façonnent délibérément une vision du monde technofasciste (l’IAg Grok de Musk, entre autres) soit parce qu’elles reproduisent les biais des données qu’elles collectent. Aux mains des entreprises de la Big Tech, qui se livrent à une course folle pour imposer leur monopole sur l’IAg, ces outils font exploser la circulation de fake news sur les réseaux sociaux. L’accès à une information fiable pour les citoyens, socle déjà largement ébranlé de la démocratie, n’en est que plus menacé.
C’est d’autant plus inquiétant que ces géants de la tech, dont les plateformes numériques, capturent l’attention et encouragent l’addiction de leurs utilisateurs, les incitent à recourir massivement à leurs IAg conversationnelles (ChatGPT, Gemini, Copilot, Meta IA, Claude, etc.). Or, non seulement ces outils ne fournissent pas des informations fiables et peuvent tromper leurs lecteurs, mais ils pillent le travail des journalistes en synthétisant les informations des médias professionnels et en détournant une forte part de leur audience, menaçant la pérennité de médias indépendants, indispensables à toute société démocratique.
Une catastrophe sociale
L’IAg dégrade et menace le travail humain. D’une part, pour les travailleurs de l’ombre indispensables au fonctionnement de ces IA : des “travailleurs du clic” sous-payés pour entraîner ces algorithmes dans des conditions s’apparentant parfois à de “l’esclavage moderne” néocolonial. D’autre part, à l’autre bout de la chaîne, l’IAg promet d’automatiser de plus en plus de tâches et de remplacer le travail humain. Si cette promesse de gains de productivité pour le capital est pour l’instant loin d’être tenue, l’IAg sert déjà de prétexte à des licenciements massifs et intensifie parfois le travail et la souffrance, contribuant à la perte de sens au travail et à déposséder le travailleur de son autonomie.
L’IAg menace également le travail de nombreux artistes et auteurs. La performance des IAg dépend directement de leur capacité à absorber, sans payer, des quantités faramineuses de données disponibles en ligne. Elles pillent des œuvres pour générer leurs propres contenus “originaux”, qui concurrencent ensuite les créations humaines. D’après l’Unesco, l’essor de l’IAg pourrait entraîner d’ici 2028 des pertes de revenus mondiales de 24 % pour les créateurs de musique et de 21 % pour les créateurs audiovisuels, soit près de 8,5 milliards d’euros par an cumulés.
Une catastrophe anthropologique
L’IAg apparaît comme l’aboutissement du projet d’emprise sur nos vies mis en œuvre par le capitalisme algorithmique. Les géants de la tech ont conçu leurs plateformes numériques de manière à générer de l’addiction et à aspirer toujours plus efficacement les données personnelles des utilisateurs, revendables aux annonceurs. Cela transforme, d’une part, les humains et leur vie intime elle-même en marchandises, et renforce, d’autre part, les injonctions personnalisées à la consommation.
L’IAg perfectionne ce mécanisme d’aliénation totale : en s’imposant à une vitesse fulgurante dans les usages quotidiens comme “compagnon” et conseiller conversationnel omniprésent, elle pense, influence et décide des besoins à la place des citoyens-consommateurs. Elle affaiblit notre mémoire, menace notre esprit critique et notre créativité. Elle contribue à l’épidémie de solitude, sur laquelle alerte l’Organisation mondiale de la santé, en la reliant à l’émergence des technologies numériques.
Fuite en avant
Ces désastres ne sont pas des effets secondaires malheureux, susceptibles d’être corrigés par l’optimisation de cette technologie. Ils sont consubstantiels à la nature de l’IAg : un outil fondamentalement extractiviste. L’IAg doit extraire des matériaux, extraire des données personnelles, extraire du travail humain pour fonctionner et accumuler du capital, sa raison d’être. L’IAg peut certes contribuer à certaines découvertes scientifiques ou médicales, mais cela ne se fait qu’à la marge de son activité. Les moyens colossaux injectés dans cette technologie auraient avantageusement pu être mis directement au profit de la science ou de la médecine.
Pour la seule année 2026, la Big Tech étasunienne prévoit d’investir 650 milliards de dollars dans l’IAg. Open IA, qui développe ChatGPT, prévoit d’investir à elle seule 1 400 milliards de dollars dans les années à venir, soit l’équivalent du PIB des Pays-Bas. Le risque d’éclatement d’une bulle spéculative géante sur l’IAg est de plus en plus sérieusement évoqué. Ces investissements gigantesques, encouragés par les États, se poursuivent alors même qu’aucune entreprise d’IAg n’est rentable et qu’il paraît très incertain qu’un modèle économique viable puisse même exister.
Cette fuite en avant est alimentée par plusieurs mythes, savamment entretenus par la Big Tech. Le mythe de l’inévitabilité de l’IA : une “superintelligence” artificielle, aux pouvoirs quasi-divins, capable de régler tous nos problèmes. Ce qui en fait le dernier avatar du technosolutionnisme, de la solution miracle qui évite de changer le système malgré la catastrophe écologique qu’il provoque. Plus prosaïquement, l’IAg est agitée comme une poule aux œufs d’or inespérée pour renouer avec les gains de productivité disparus. Le miracle productiviste est pourtant loin d’être évident mais il continue de nourrir l’emballement économique autour de l’IAg, au détriment du bien-être humain, social et de l’habitabilité du monde.
On ne va pas vous le cacher : à Reporterre, on est inquiets.
Entre la présence d’un climatodénialiste à la tête de la première puissance mondiale, un gouvernement français qui flirte avec l’extrême droite, des canicules qui s’enchainent dès le mois de mai… Faire vivre l’écologie dans le débat public est un enjeu crucial.
Mais au milieu de la tempête, Reporterre garde le cap.
Nous refusons de céder au sensationnalisme, à la panique et aux raccourcis.
Chaque jour, nous enquêtons, nous expliquons, nous documentons avec une ligne claire : informer plutôt qu’enflammer les esprits.
Chez Reporterre, il n’y a ni actionnaire, ni propriétaire, ni milliardaire : le média est à but non lucratif. Nous sommes financés à 95% par 1,6% de nos lectrices et lecteurs. Concrètement, ça veut dire que :
- Personne ne modifie ce que nous publions.
- Nous ne cherchons pas à capter votre attention mais à traiter les sujets qui méritent votre attention.
- Nous pouvons laisser tous nos articles en accès libre pour toutes et tous, sans conditions de ressources.
Il n’y a pas d’action collective sans information libre.
Notes
[1] Nous parlons d’IAg pour définir l’ensemble des modèles d’intelligence artificielle capables de générer des contenus originaux à la demande : textes, images, sons, vidéos, etc. Il s’agit d’algorithmes sophistiqués utilisant des modèles de deep learning (“d’apprentissage profond”) dont une caractéristique essentielle est d’avoir besoin, pour fonctionner, de s’entraîner sur des quantités astronomiques de données. Au prix de nombreuses conséquences délétères.
[2] Concernant les outils numériques utilisant une forme d’IA, dont l’usage rédactionnel s’est normalisé avant l’avènement des IAg (logiciels de traduction, de transcription d’entretiens audio en texte ou de mixage audio notamment), il est possible que la rédaction y ait recours, mais elle privilégiera les logiciels les plus éthiques, libres, souverains et écologiques à disposition.

Proposition de label “Sans-IAg” pour des formations universitaires
Par Scientifiques en Rébellion
Au-delà du coût social et environnemental, le déploiement des IAg à l’Université pose de sérieux problèmes pédagogiques. Nous proposons que les formations qui approuvent ce constat affichent leur choix de privilégier l’humain par un label “Sans-IAg”. Dans ces formations, enseignant·es et étudiant·es s’engageraient à ne pas utiliser l’IAg. Un acte de résistance qui pourrait en appeler d’autres !
Le déploiement incontrôlé de l’intelligence artificielle générative (IAg) est la conséquence de l’ouverture de chatGPT au grand public en novembre 2022. En moins de 4 ans, les bouleversements engendrés par cette technologie sont considérables.
Ce déploiement a touché assez rapidement l’Université, qu’il s’agisse évidemment de l’activité de recherche mais aussi de l’enseignement. Les étudiant·es se sont emparé·es en premier lieu de l’IAg pour de la production de textes – dissertations, analyses, résumés – mais aussi pour des codes informatiques ou des plans d’exposés. On note aussi des cas d’usage totalement prohibés pendant les examens [1], à l’aide de dispositifs électroniques parfois non-identifiés [2].
Au-delà de ce dernier aspect qui reste malgré tout un peu anecdotique, on commence à voir apparaître du côté des enseignant·es la tentation de corrections et d’évaluations automatiques plutôt qu’humaines. Certain·es responsables de formation utilisent déjà de l’IAg pour trier des candidatures, qui semblent être elles-mêmes toujours plus produites par l’IAg. L’Université pourrait rapidement devenir un lieu où des agents conversationnels communiquent entre eux par l’intermédiaire d’humains qui n’en sont plus que les passe-plats, de même que les cabinets de recrutement deviennent des lieux où des IAg trient des CVs écrits par des IAg. Est-ce une perspective franchement désirable ?
En parallèle, nous soulignons le risque élevé que nos enseignements n’assurent plus une formation fondamentale suffisante et que la délégation de nombreuses compétences à un agent conversationnel rende nos diplomé·es extrêmement fragiles dans le milieu professionnel. Comment imaginer que des doctorant·es de mathématiques puissent s’adonner à la preuve assistée par ordinateur s’iels n’ont pas eu le vécu mathématique nécessaire sans Iag [3] ?
Du côté de l’informatique, la situation pourrait même être encore pire si on considère que des développeur·euse·s chevronné·es sont confronté·es à de véritables burnouts liés à l’apparition des IAgs, qui sont censées les assister dans la programmation mais les font au final travailler plus durement [4]. La dissémination de l’IAg dans l’écriture de rapport et mémoires est, quant à elle, un ravage dans les sciences humaines et sociales, où la compétence rédactionnelle est au cœur de la formation. Par ailleurs, il y a un enjeu de dépendance aux outils : il ne faudrait pas que nos étudiant·es soient pieds et poings liés à des agents conversationnels dans leur métier futur, devenant impotent·es le jour où le prix du token deviendra trop cher [5].
En prenant un peu de recul par rapport au monde académique, l’IAg présente aussi un certain nombre d’autres facettes qu’on peut trouver bien peu attrayantes: 1) l’IAg est un gouffre énergétique et en ressources non compatible avec les limites planétaires, 2) l’IAg participe de l’accélération des infrastructures industrielles à haut potentiel de destruction environnementale et sociale, qu’il s’agisse des mines, des datacenters, des usines de matériel électronique, et 3) l’IAg est promue par des firmes multinationales plus puissantes que beaucoup d’Etats et aux mains d’oligarques mégalomanes. Face à ce constat, plusieurs milliers de collègues considèrent qu’indépendamment des bons ou mauvais côtés de l’IAg pour la pédagogie, l’objection de conscience face à la vague de l’IAg est nécessaire [6].
Ce panorama ne freine pas pour autant le déploiement de l’IAg à l’Université. Certains usages – comme utiliser chatGPT pour faire une bibliographie, avec tous les risques d’“hallucinations” que cela comporte [7] – sont parfois présentés avec enthousiasme. Selon un point de vue couramment entendu sur les campus, l’IAg devrait être utilisée plus largement, partant du principe qu’il est au fond facile de séparer les “bons” et les “mauvais” usages. Nous pensons au contraire que les problèmes listés précédemment constituent une menace suffisante pour l’enseignement supérieur et la recherche, tant au niveau de ses missions que de ses valeurs. Pour autant, nous reconnaissons aussi qu’il ne suffit pas d’afficher des positions de principe et qu’il est important d’apporter des propositions permettant d’enrayer concrètement la progression incontrôlée de l’IAg, ce qui ne coupe pas d’ailleurs d’une réflexion de fond sur l’état actuel de notre mission éducative, indépendamment de la technologie [8].
Nous proposons ainsi un label pour nos formations, qui pourrait s’intituler “Sans-IAg”. Ce label rendrait plus lisible les offres de formation et pourrait se déployer de façon souple et rapide [9], deux propriétés recherchées ici. L’idée majeure de ce label serait de garantir aux étudiant·es que les compétences acquises dans la formation présenteront des garanties de robustesse, d’autonomie et d’indépendance, dans un monde potentiellement toujours plus déstabilisé par l’IAg. Pour certaines entreprises, ce label serait aussi le signe qu’elles recruteront des étudiant·es ayant des compétences réelles et qui, n’ayant pas pris l’habitude de se subordonner à des boucles de réponses selon les aléas du prompting, seront capables de conserver leurs dispositions d’analyse.
Concrètement il s’agirait dans un premier temps de faire un appel aux formations volontaires. Des équipes pédagogiques de certaines formations sont d’ores et déjà déterminées à mettre en place ce type de dispositif. De même, certaines études montrent que les étudiant·es souhaitent une forme de régulation face au laisser-faire actuel [10].
Un système de charte serait proposé aux étudiant·es et aux enseignant·es pour des raisons évidentes de symétrie de traitement. Cette charte qui n’impliquerait pas de dispositifs spécifiques de contrôle partirait d’un engagement moral portant sur trois points :
- dans cette formation, les enseignant·es s’engageraient à ne jamais utiliser l’IAg pour corriger des copies, construire des cours, et produire du contenu à destination des étudiant·es.
- dans cette formation, les étudiant·es s’engageraient à ne pas utiliser l’IAg pour produire des contenus soumis à l’évaluation de leurs enseignant·es, ni à déléguer à l’IAg des tâches au cœur de la formation (par ex. lecture et synthèse de texte, production de code ou traduction, selon la formation).
- ces cursus ne comprendraient pas d’enseignement visant à “former à l’IAg”. Ils pourraient éventuellement comprendre des cours critiques sur l’IAg permettant de justifier le choix d’un tel label pour la formation.
La diffusion généralisée de l’IAg n’est pas une fatalité : des initiatives ont commencé à émerger au niveau international [11] et il appartient encore au monde de l’enseignement de mettre en place des dispositifs pratiques pour freiner ou stopper l’extension d’un outil non désiré et non décidé démocratiquement. Nous sommes convaincus que notre démarche réflexive ne s’arrêtera pas aux portes de l’Université et qu’elle s’incarnera dans d’autres systèmes de formation, dans le monde du travail et au-delà.
Notes
[1] “Triche et IA : pendant les partiels, ils prennent le sujet en photo et s’en sortent avec 17/20″, Claire Berthelemy, Le Parisien, 5 mai 2026
[2] “Un étudiant triche au concours de l’internat avec des lunettes connectées à l’IA”, La rédac’, What’s up doc, 17 mars 2026,
[3] L’ancien mathématicien David Bessis, qui se qualifie lui-même comme non-luddite offre un développement important sur ce que signifie faire des mathématiques et où l’IAg a de la place (ou non) sur son blog. “The fall of the theorem economy”, D. Bessis, 21 avril 2026.
[4] On pourra consulter ces deux billets : “AI fatigue is real and nobody talks about it”, Siddhant Khare, 8 février 2026. “Do I belong in tech anymore?”, Ky, 24 avril 2026.
[5] Le token est une unité de base utilisée pour quantifier les opérations générées par les IAgs. Un token est équivalent à la génération d’un mot ou quelques lettres. Ce type de hausse semble déjà commencer à se produire : “OpenAI modifie la tarification de Codex et passe à la facturation au token”, Blog du modérateur, 9 avril 2026.
[6] “Face à l’IAg, l’objection de conscience – Manifeste pour l’enseignement supérieur et l’éducation nationale”, Atelier d’Écologie Politique, novembre 2025.
[7] Voir les articles : “Les IA spécialisées en revue de la littérature scientifique : des promesses douteuses”, Mona Claro, Académia, septembre 2025. “L’histoire selon ChatGPT”, Mahdi Khelfaoui, Le devoir, février 2024.
[8] “L’université à l’épreuve des machines”, Santiago Schnell, AOC, mai 2026.
[9] “Vers des Masters ‘Google ready’ ? Les labels comme révélateurs des mutations et paradoxes de l’Enseignement supérieur français”, Romain Pierronnet, HAL open science, Juin 2016.
[10] “IAG à Avignon Université : Ce que font (vraiment) les étudiants”, APUI, Laetitia Gerard, mars 2026.
[11] ”Open Letter: Stop the Uncritical Adoption of AI Technologies in Academia”, signature collective, juin 2025
