Label “sans IA générative” dans l’enseignement, la culture, la recherche, le journalisme et les entreprises : nous nous y engageons

Fin novem­bre 2025 nous avons relayé le man­i­feste de l’Atecopol (ATe­lier d’ÉCOlogie POLi­tique, de Toulouse) à des­ti­na­tion des enseignant·es et chercheur·ses appelant à l’ob­jec­tion de con­science face au déploiement de l’IA généra­tive (IAg) dans leur domaine. 3400 l’ont signé (dont Halte au con­trôle numérique).

A sa suite, le col­lec­tif nation­al Sci­en­tifiques en Rébel­lion (qui fait par­tie de la coali­tion Hia­tus, comme nous), a pro­posé début juin un label pour des for­ma­tions où enseignant·es comme étudiant·es s’engageraient à ne pas utilis­er l’IAg (texte en fin d’ar­ti­cle).

L’Ate­copol prend le relais par son Appel du 18 juin, déjà signé par 1400 pro­fes­sion­nels et citoyen·nes (liste ici), qui est tou­jours ouvert à sig­na­ture. Halte au con­trôle numérique l’a signé et s’en­gage donc à ne pas utilis­er d’IA généra­tive dans ses pro­duc­tions (site, doc­u­ments, images…). Nous reprenons ci-dessous leur plaidoy­er. Nous reprenons leur logo dans le ban­deau ci-dessus.

Début juin, le site Reporterre s’est lui aus­si lancé dans cette démarche en pub­liant son engage­ment pour un jour­nal­isme sans IA généra­tive (dont nous citons l’ar­gu­men­taire ci-dessous car il nous sem­ble très per­ti­nent).

Il y a dix ans, face à la place gran­dis­sante des plats pré-cuis­inés dans la restau­ra­tion, émergeait un petit logo sans pré­ten­tion, sans organ­isme cer­tifi­ca­teur, et sans proces­sus de label­li­sa­tion : le label “fait mai­son” . Signe de con­fi­ance et de recon­nais­sance entre un restau­rant et sa clien­tèle, il indi­quait que – comme cela devrait aller de soi –  la nour­ri­t­ure que l’on s’apprêtait à manger avait été cuis­inée sur place, et non sim­ple­ment réchauf­fée au micro-ondes après avoir été pro­duite en usine.

Dix ans plus tard, le défer­lement de l’intel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive (IAg) [1] dans tous les aspects de la vie quo­ti­di­enne désori­ente les nom­breuses per­son­nes qui sont attachées aux pro­duc­tions humaines et subis­sent cette vague de déshu­man­i­sa­tion avec effroi, tristesse ou colère : plus moyen de savoir si un arti­cle de jour­nal, un morceau de musique ou un con­tenu édu­catif a été pro­duit par une IAg. Du côté des créateur·ices, la sit­u­a­tion n’est pas beau­coup plus rose : face à la con­cur­rence de Chat­G­PT et de l’automatisation, com­ment faire val­oir et recon­naître son choix de con­tin­uer à pro­pos­er une pro­duc­tion humaine ?

Au-delà du cas extrême des pro­duc­tions entière­ment générées par IAg, cette dernière peut être util­isée à des degrés divers lors de dif­férentes phas­es du proces­sus de créa­tion : illus­tra­tions, demande de finance­ment, textes de présen­ta­tion, recherch­es bib­li­ographiques, ou bien enten­du assis­tance à la pro­duc­tion finale. Les raisons pour refuser tout cela en bloc sont mul­ti­ples et sont prob­a­ble­ment aus­si divers­es que le pro­fil des per­son­nes qui le souhait­ent. La plus courante est que l’IAg n’est pas un out­il neu­tre avec ses bons et mau­vais usages mais un sys­tème tech­nique indis­so­cia­ble d’un pil­lage mas­sif des œuvres, d’une exploita­tion des travailleur·ses du clic et d’infrastructures gigan­tesques et éner­gi­vores. On peut aus­si refuser de laiss­er aux entre­pris­es du secteur des pans entiers de notre human­ité créa­trice ou refuser de per­dre des com­pé­tences et une autonomie aux­quelles nous sommes attaché·es. Mais qu’importe : que ce soit du côté des créateur·ices comme de celui des per­son­nes qui accè­dent à des con­tenus, il est temps que nous puis­sions nous recon­naître, nous ral­li­er, nous faire con­fi­ance, et créer un réseau de créa­tions entière­ment humaines. 

Une piste con­sis­terait à deman­der à toutes les per­son­nes faisant appel à l’IAg à quelque étape que ce soit de leurs proces­sus de créa­tion de le déclar­er explicite­ment et de manière trans­par­ente. Mais nous dou­tons qu’une telle pra­tique s’impose un jour, pour de nom­breuses raisons. On peut se con­tenter de l’illustrer par un exem­ple emblé­ma­tique : dans le domaine de la recherche, où la plu­part des revues deman­dent aux sci­en­tifiques de déclar­er explicite­ment l’usage de l’IAg dans leurs arti­cles, une étude estime que seul 1 sci­en­tifique sur 40 util­isant l’IAg le déclare. On assiste donc dans ce domaine à des man­que­ments majeurs et général­isés à l’éthique sci­en­tifique. Il y a fort à pari­er que, dans de nom­breux métiers, même si l’on demandait d’afficher explicite­ment tout usage de l’IAg, ce dernier, peu avouable et dif­fi­cile­ment prou­vable, resterait pra­tiqué en cati­mi­ni.

Nous pro­posons donc qu’un label Sans-IAg émerge rapi­de­ment partout où des per­son­nes, des col­lec­tifs, des jour­naux, des lab­o­ra­toires, des for­ma­tions ou des entre­pris­es pren­nent l’engagement de ne pas utilis­er l’IAg dans leur pra­tique pro­fes­sion­nelle. Ce label serait basé sur la con­fi­ance entre des humains. Il pour­rait émerg­er à des échelles très divers­es. Par exem­ple, dans l’enseignement, ce label pour­rait appa­raître à l’échelle d’un étab­lisse­ment, d’un départe­ment, d’une fil­ière de for­ma­tion ou d’un·e enseignant·e. Dans les médias, il pour­rait être affiché à l’échelle d’un jour­nal entier comme d’une rubrique ou d’un·e jour­nal­iste. Dans la cul­ture, il pour­rait être mis en avant au niveau d’une œuvre (film, roman, pho­togra­phie, etc.), ou pour car­ac­téris­er la pra­tique d’artistes (scé­nar­istes, écrivain·es, etc.). Il pour­rait appa­raître sous la forme d’une phrase explicite, d’un logo per­son­nel ou d’un court texte. L’important n’est pas la forme que cela prend ; il n’est peut-être même pas néces­saire qu’un label “offi­ciel” et son lot de normes pré­cis­es – et prob­a­ble­ment invéri­fi­ables – existe ; l’important est que toutes les per­son­nes qui se recon­nais­sent dans cette envie et cet engage­ment l’affichent explicite­ment. Pour autant, même en l’absence d’organisme cer­tifi­ca­teur ou de label offi­ciel, une affir­ma­tion erronée pour­rait être juridique­ment con­sid­érée comme une pra­tique com­mer­ciale trompeuse.

Les entre­pris­es sont un cas un peu à part mais néan­moins fort intéres­sant. On voit émerg­er un monde dystopique où des mil­liers de CV générés par IAg sont triés par des IAg pour recruter des per­son­nes allant prompter toute la journée. Tout cela n’a aucun sens et néces­site une clar­i­fi­ca­tion urgente, afin que les étudiant·es puis­sent rapi­de­ment savoir quelles sont les entre­pris­es ou ser­vices dans lesquels iels pour­ront exercer digne­ment leurs com­pé­tences. Inverse­ment, il faudrait que les mêmes entre­pris­es puis­sent rapi­de­ment recon­naître les étudiant·es qui ont de véri­ta­bles com­pé­tences per­son­nelles, car iels afficheraient explicite­ment leur attache­ment à la pro­duc­tion humaine dans leur CV ou par le fait d’avoir choisi de suiv­re un cur­sus dans des for­ma­tions humaines, c’est-à-dire sans IAg.

Il est prob­a­ble que le déploiement de l’IAg ne déviera pas immé­di­ate­ment de sa tra­jec­toire dystopique actuelle. Pour autant, nous pou­vons agir dès à présent pour que la pour­suite d’une vie sans IAg ne s’apparente pas à un par­cours d’obstacles, et même, reste tout sim­ple­ment pos­si­ble. Nous appelons donc à une réflex­ion col­lec­tive à ce sujet dans toutes les insti­tu­tions con­cernées. Il est temps de choisir son camp – IAg ou humain – et de clar­i­fi­er sa posi­tion.

[1] On se con­cen­tre ici sur une cer­taine caté­gorie d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, les IA généra­tives, basées sur des grands mod­èles de lan­gages (LLM, Large Lan­guage Mod­el), qui sont entraînées sur de vastes cor­pus de don­nées pour génér­er du texte, des images, des sons, des vidéos.

Le déploiement de l’IA fait peser sur l’humanité la men­ace d’une cat­a­stro­phe écologique, démoc­ra­tique, sociale et anthro­pologique. À con­tre-courant d’une par­tie de la pro­fes­sion, Reporterre s’engage à s’en pass­er.

L’intel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive (IAg) [1] est désor­mais omniprésente. Plus d’un Français sur deux et la qua­si-total­ité des 15–24 ans l’utilisent dans leur vie quo­ti­di­enne. Et tous les secteurs pro­fes­sion­nels ou presque sont touchés. Le jour­nal­isme ne fait pas excep­tion. Des arti­cles entière­ment rédigés par IAg qui pul­lu­lent en ligne aux écoles les plus pres­tigieuses qui enseignent “com­ment faire tra­vailler l’IA au ser­vice du jour­nal­isme”, une grande par­tie de la pro­fes­sion sem­ble avoir accep­té, par­fois avec entrain, de faire avec. À con­tre-courant de cette ten­dance, Reporterre et l’ensemble de son équipe s’engagent à : ne pub­li­er aucun con­tenu, texte, pho­to, image, vidéo, généré ou mod­i­fié par IAg.  
Cela implique de :

- Ne pas utilis­er d’IAg pour choisir les sujets que nous traitons.
- Ne pas utilis­er d’IAg pour pro­duire nos arti­cles, pho­tos, vidéos et posts sur les réseaux soci­aux.
- Ne pas utilis­er d’IAg pour nos recherch­es en amont des arti­cles.
- Ne pas injecter dans une IAg de con­tenus con­fi­den­tiels, non pub­liés.
- Être tou­jours trans­par­ent avec nos lecteurs. Si une excep­tion à ce principe devait être décidée par la rédac­tion, elle devrait être jus­ti­fiée par l’apport d’informations cru­ciales pour le pub­lic et les lecteurs en seraient infor­més en toute trans­parence.

Ces engage­ments s’appliquent à l’ensemble des pub­li­ca­tions sur le site de Reporterre, ain­si que dans ses info­let­tres, ses vidéos et posts sur les réseaux soci­aux [2].

Car l’usage de l’IAg ne cor­re­spond pas à l’idée que nous nous faisons de notre méti­er : la pra­tique du jour­nal­isme sup­pose d’aller sur le ter­rain, de douter, de véri­fi­er, d’être à la fois cri­tique et empathique, rigoureux et arti­sanal. En un mot, humain. Car, comme nous le démon­trons au fil de nos enquêtes, le déploiement de l’IAg fait peser sur l’humanité la men­ace d’une quadru­ple cat­a­stro­phe : écologique, démoc­ra­tique, sociale et anthro­pologique.

L’IAg est un gouf­fre énergé­tique. Le stock­age des don­nées ain­si que la puis­sance de cal­cul néces­saire à l’entraînement et à l’usage des IAg sont extrême­ment éner­gi­vores. La con­som­ma­tion élec­trique des data cen­ters pour­rait dou­bler à cause de l’IAg entre 2025 et 2030, représen­tant à elle seule 3 % de la con­som­ma­tion élec­trique mon­di­ale (voir les info­gra­phies).

Une aber­ra­tion cli­ma­tique : si cette élec­tric­ité est renou­ve­lable, elle détourne des ressources pré­cieuses pour décar­bon­er d’autres secteurs, et si elle est issue d’énergies fos­siles, elle ne fait qu’aggraver le prob­lème. Au Texas, un seul data cen­ter géant instal­lé par Google va émet­tre autant de CO2 que toute la ville de San Fran­cis­co . L’IAg con­somme en out­re de nom­breuses ressources matérielles néces­saires à la fab­ri­ca­tion et l’utilisation des semi-con­duc­teurs indis­pens­ables à son fonc­tion­nement : de l’eau en quan­tités gigan­tesques et des ressources minérales extraites de mines au prix de pol­lu­tions et de souf­frances humaines désas­treuses.

Une tech­nolo­gie n’est jamais neu­tre. Les IAg qui domi­nent le secteur sont dévelop­pées par les multi­na­tionales de la tech éta­suni­enne et sont imprégnées de leur vision du monde lib­er­tari­enne, anti­dé­moc­ra­tique, voire pour cer­taines ouverte­ment tech­no­fas­cistes.

Les textes et images générés par IA qui inon­dent les réseaux soci­aux sont biaisés et men­a­cent de ren­forcer les stéréo­types racistes, sex­istes, homo­phobes, clas­sistes, etc. Soit parce qu’elles façon­nent délibéré­ment une vision du monde tech­no­fas­ciste (l’IAg Grok de Musk, entre autres) soit parce qu’elles repro­duisent les biais des don­nées qu’elles col­lectent. Aux mains des entre­pris­es de la Big Tech, qui se livrent à une course folle pour impos­er leur mono­pole sur l’IAg, ces out­ils font explos­er la cir­cu­la­tion de fake news sur les réseaux soci­aux. L’accès à une infor­ma­tion fiable pour les citoyens, socle déjà large­ment ébran­lé de la démoc­ra­tie, n’en est que plus men­acé.

C’est d’autant plus inquié­tant que ces géants de la tech, dont les plate­formes numériques, cap­turent l’attention et encour­a­gent l’addiction de leurs util­isa­teurs, les inci­tent à recourir mas­sive­ment à leurs IAg con­ver­sa­tion­nelles (Chat­G­PT, Gem­i­ni, Copi­lot, Meta IA, Claude, etc.). Or, non seule­ment ces out­ils ne four­nissent pas des infor­ma­tions fiables et peu­vent tromper leurs lecteurs, mais ils pil­lent le tra­vail des jour­nal­istes en syn­théti­sant les infor­ma­tions des médias pro­fes­sion­nels et en détour­nant une forte part de leur audi­ence, menaçant la péren­nité de médias indépen­dants, indis­pens­ables à toute société démoc­ra­tique.

L’IAg dégrade et men­ace le tra­vail humain. D’une part, pour les tra­vailleurs de l’ombre indis­pens­ables au fonc­tion­nement de ces IA : des “tra­vailleurs du clic” sous-payés pour entraîn­er ces algo­rithmes dans des con­di­tions s’apparentant par­fois à de “l’esclavage mod­erne” néo­colo­nial. D’autre part, à l’autre bout de la chaîne, l’IAg promet d’automatiser de plus en plus de tâch­es et de rem­plac­er le tra­vail humain. Si cette promesse de gains de pro­duc­tiv­ité pour le cap­i­tal est pour l’instant loin d’être tenue, l’IAg sert déjà de pré­texte à des licen­ciements mas­sifs et inten­si­fie par­fois le tra­vail et la souf­france, con­tribuant à la perte de sens au tra­vail et à dépos­séder le tra­vailleur de son autonomie.

L’IAg men­ace égale­ment le tra­vail de nom­breux artistes et auteurs. La per­for­mance des IAg dépend directe­ment de leur capac­ité à absorber, sans pay­er, des quan­tités faramineuses de don­nées disponibles en ligne. Elles pil­lent des œuvres pour génér­er leurs pro­pres con­tenus “orig­in­aux”, qui con­cur­ren­cent ensuite les créa­tions humaines. D’après l’Unesco, l’essor de l’IAg pour­rait entraîn­er d’ici 2028 des pertes de revenus mon­di­ales de 24 % pour les créa­teurs de musique et de 21 % pour les créa­teurs audio­vi­suels, soit près de 8,5 mil­liards d’euros par an cumulés.

L’IAg appa­raît comme l’aboutissement du pro­jet d’emprise sur nos vies mis en œuvre par le cap­i­tal­isme algo­rith­mique. Les géants de la tech ont conçu leurs plate­formes numériques de manière à génér­er de l’addiction et à aspir­er tou­jours plus effi­cace­ment les don­nées per­son­nelles des util­isa­teurs, revend­ables aux annon­ceurs. Cela trans­forme, d’une part, les humains et leur vie intime elle-même en marchan­dis­es, et ren­force, d’autre part, les injonc­tions per­son­nal­isées à la con­som­ma­tion.

L’IAg per­fec­tionne ce mécan­isme d’aliénation totale : en s’imposant à une vitesse ful­gu­rante dans les usages quo­ti­di­ens comme “com­pagnon” et con­seiller con­ver­sa­tion­nel omniprésent, elle pense, influ­ence et décide des besoins à la place des citoyens-con­som­ma­teurs. Elle affaib­lit notre mémoire, men­ace notre esprit cri­tique et notre créa­tiv­ité. Elle con­tribue à l’épidémie de soli­tude, sur laque­lle alerte l’Organisation mon­di­ale de la san­té, en la reliant à l’émergence des tech­nolo­gies numériques.

Ces désas­tres ne sont pas des effets sec­ondaires mal­heureux, sus­cep­ti­bles d’être cor­rigés par l’optimisation de cette tech­nolo­gie. Ils sont con­sub­stantiels à la nature de l’IAg : un out­il fon­da­men­tale­ment extrac­tiviste. L’IAg doit extraire des matéri­aux, extraire des don­nées per­son­nelles, extraire du tra­vail humain pour fonc­tion­ner et accu­muler du cap­i­tal, sa rai­son d’être. L’IAg peut certes con­tribuer à cer­taines décou­vertes sci­en­tifiques ou médi­cales, mais cela ne se fait qu’à la marge de son activ­ité. Les moyens colos­saux injec­tés dans cette tech­nolo­gie auraient avan­tageuse­ment pu être mis directe­ment au prof­it de la sci­ence ou de la médecine.

Pour la seule année 2026, la Big Tech éta­suni­enne prévoit d’investir 650 mil­liards de dol­lars dans l’IAg. Open IA, qui développe Chat­G­PT, prévoit d’investir à elle seule 1 400 mil­liards de dol­lars dans les années à venir, soit l’équivalent du PIB des Pays-Bas. Le risque d’éclatement d’une bulle spécu­la­tive géante sur l’IAg est de plus en plus sérieuse­ment évo­qué. Ces investisse­ments gigan­tesques, encour­agés par les États, se pour­suiv­ent alors même qu’aucune entre­prise d’IAg n’est rentable et qu’il paraît très incer­tain qu’un mod­èle économique viable puisse même exis­ter.

Cette fuite en avant est ali­men­tée par plusieurs mythes, savam­ment entretenus par la Big Tech. Le mythe de l’inévitabilité de l’IA : une “super­in­tel­li­gence” arti­fi­cielle, aux pou­voirs qua­si-divins, capa­ble de régler tous nos prob­lèmes. Ce qui en fait le dernier avatar du tech­noso­lu­tion­nisme, de la solu­tion mir­a­cle qui évite de chang­er le sys­tème mal­gré la cat­a­stro­phe écologique qu’il provoque. Plus prosaïque­ment, l’IAg est agitée comme une poule aux œufs d’or inespérée pour renouer avec les gains de pro­duc­tiv­ité dis­parus. Le mir­a­cle pro­duc­tiviste est pour­tant loin d’être évi­dent mais il con­tin­ue de nour­rir l’emballement économique autour de l’IAg, au détri­ment du bien-être humain, social et de l’habitabilité du monde.

On ne va pas vous le cacher : à Reporterre, on est inqui­ets.
Entre la présence d’un cli­ma­todé­nial­iste à la tête de la pre­mière puis­sance mon­di­ale, un gou­verne­ment français qui flirte avec l’extrême droite, des canicules qui s’enchainent dès le mois de mai… Faire vivre l’écologie dans le débat pub­lic est un enjeu cru­cial.

Mais au milieu de la tem­pête, Reporterre garde le cap.
Nous refu­sons de céder au sen­sa­tion­nal­isme, à la panique et aux rac­cour­cis.
Chaque jour, nous enquê­tons, nous expliquons, nous doc­u­men­tons avec une ligne claire : informer plutôt qu’enflammer les esprits.

Chez Reporterre, il n’y a ni action­naire, ni pro­prié­taire, ni mil­liar­daire : le média est à but non lucratif. Nous sommes financés à 95% par 1,6% de nos lec­tri­ces et lecteurs. Con­crète­ment, ça veut dire que :

  • Per­son­ne ne mod­i­fie ce que nous pub­lions.
  • Nous ne cher­chons pas à capter votre atten­tion mais à traiter les sujets qui méri­tent votre atten­tion.
  • Nous pou­vons laiss­er tous nos arti­cles en accès libre pour toutes et tous, sans con­di­tions de ressources.

Il n’y a pas d’action col­lec­tive sans infor­ma­tion libre.

Notes

[1] Nous par­lons d’IAg pour définir l’ensemble des mod­èles d’intelligence arti­fi­cielle capa­bles de génér­er des con­tenus orig­in­aux à la demande : textes, images, sons, vidéos, etc. Il s’agit d’algorithmes sophis­tiqués util­isant des mod­èles de deep learn­ing (“d’apprentissage pro­fond”) dont une car­ac­téris­tique essen­tielle est d’avoir besoin, pour fonc­tion­ner, de s’entraîner sur des quan­tités astronomiques de don­nées. Au prix de nom­breuses con­séquences délétères.

[2] Con­cer­nant les out­ils numériques util­isant une forme d’IA, dont l’usage rédac­tion­nel s’est nor­mal­isé avant l’avènement des IAg (logi­ciels de tra­duc­tion, de tran­scrip­tion d’entretiens audio en texte ou de mix­age audio notam­ment), il est pos­si­ble que la rédac­tion y ait recours, mais elle priv­ilégiera les logi­ciels les plus éthiques, libres, sou­verains et écologiques à dis­po­si­tion.

Par Sci­en­tifiques en Rébel­lion

Au-delà du coût social et envi­ron­nemen­tal, le déploiement des IAg à l’Université pose de sérieux prob­lèmes péd­a­gogiques. Nous pro­posons que les for­ma­tions qui approu­vent ce con­stat affichent leur choix de priv­ilégi­er l’humain par un label “Sans-IAg”. Dans ces for­ma­tions, enseignant·es et étudiant·es s’engageraient à ne pas utilis­er l’IAg. Un acte de résis­tance qui pour­rait en appel­er d’autres !

Le déploiement incon­trôlé de l’intelligence arti­fi­cielle généra­tive (IAg) est la con­séquence de l’ouverture de chat­G­PT au grand pub­lic en novem­bre 2022. En moins de 4 ans, les boule­verse­ments engen­drés par cette tech­nolo­gie sont con­sid­érables.

Ce déploiement a touché assez rapi­de­ment l’Université, qu’il s’agisse évidem­ment de l’activité de recherche mais aus­si de l’enseignement. Les étudiant·es se sont emparé·es en pre­mier lieu de l’IAg pour de la pro­duc­tion de textes – dis­ser­ta­tions, analy­ses, résumés – mais aus­si pour des codes infor­ma­tiques ou des plans d’exposés. On note aus­si des cas d’usage totale­ment pro­hibés pen­dant les exa­m­ens [1], à l’aide de dis­posi­tifs élec­tron­iques par­fois non-iden­ti­fiés [2].

Au-delà de ce dernier aspect qui reste mal­gré tout un peu anec­do­tique, on com­mence à voir appa­raître du côté des enseignant·es la ten­ta­tion de cor­rec­tions et d’évaluations automa­tiques plutôt qu’humaines. Certain·es respon­s­ables de for­ma­tion utilisent déjà de l’IAg pour tri­er des can­di­da­tures, qui sem­blent être elles-mêmes tou­jours plus pro­duites par l’IAg. L’Université pour­rait rapi­de­ment devenir un lieu où des agents con­ver­sa­tion­nels com­mu­niquent entre eux par l’intermédiaire d’humains qui n’en sont plus que les passe-plats, de même que les cab­i­nets de recrute­ment devi­en­nent des lieux où des IAg tri­ent des CVs écrits par des IAg. Est-ce une per­spec­tive franche­ment désir­able ?

En par­al­lèle, nous soulignons le risque élevé que nos enseigne­ments n’assurent plus une for­ma­tion fon­da­men­tale suff­isante et que la délé­ga­tion de nom­breuses com­pé­tences à un agent con­ver­sa­tion­nel rende nos diplomé·es extrême­ment frag­iles dans le milieu pro­fes­sion­nel. Com­ment imag­in­er que des doctorant·es de math­é­ma­tiques puis­sent s’adonner à la preuve assistée par ordi­na­teur s’iels n’ont pas eu le vécu math­é­ma­tique néces­saire sans Iag [3] ?

Du côté de l’informatique, la sit­u­a­tion pour­rait même être encore pire si on con­sid­ère que des développeur·euse·s chevronné·es sont confronté·es à de véri­ta­bles burnouts liés à l’apparition des IAgs, qui sont cen­sées les assis­ter dans la pro­gram­ma­tion mais les font au final tra­vailler plus dure­ment [4]. La dis­sémi­na­tion de l’IAg dans l’écriture de rap­port et mémoires est, quant à elle, un rav­age dans les sci­ences humaines et sociales, où la com­pé­tence rédac­tion­nelle est au cœur de la for­ma­tion. Par ailleurs, il y a un enjeu de dépen­dance aux out­ils : il ne faudrait pas que nos étudiant·es soient pieds et poings liés à des agents con­ver­sa­tion­nels dans leur méti­er futur, devenant impotent·es le jour où le prix du token devien­dra trop cher [5].

En prenant un peu de recul par rap­port au monde académique, l’IAg présente aus­si un cer­tain nom­bre d’autres facettes qu’on peut trou­ver bien peu attrayantes: 1) l’IAg est un gouf­fre énergé­tique et en ressources non com­pat­i­ble avec les lim­ites plané­taires, 2) l’IAg par­ticipe de l’accélération des infra­struc­tures indus­trielles à haut poten­tiel de destruc­tion envi­ron­nemen­tale et sociale, qu’il s’agisse des mines, des dat­a­cen­ters, des usines de matériel élec­tron­ique, et 3) l’IAg est pro­mue par des firmes multi­na­tionales plus puis­santes que beau­coup d’Etats et aux mains d’oligarques méga­lo­manes. Face à ce con­stat, plusieurs mil­liers de col­lègues con­sid­èrent qu’indépendamment des bons ou mau­vais côtés de l’IAg pour la péd­a­gogie, l’objection de con­science face à la vague de l’IAg est néces­saire [6].

Ce panora­ma ne freine pas pour autant le déploiement de l’IAg à l’Université. Cer­tains usages – comme utilis­er chat­G­PT pour faire une bib­li­ogra­phie, avec tous les risques d’“hal­lu­ci­na­tions” que cela com­porte [7] – sont par­fois présen­tés avec ent­hou­si­asme. Selon un point de vue couram­ment enten­du sur les cam­pus, l’IAg devrait être util­isée plus large­ment, par­tant du principe qu’il est au fond facile de sépar­er les “bons” et les “mau­vais” usages. Nous pen­sons au con­traire que les prob­lèmes listés précédem­ment con­stituent une men­ace suff­isante pour l’enseignement supérieur et la recherche, tant au niveau de ses mis­sions que de ses valeurs. Pour autant, nous recon­nais­sons aus­si qu’il ne suf­fit pas d’afficher des posi­tions de principe et qu’il est impor­tant d’apporter des propo­si­tions per­me­t­tant d’enrayer con­crète­ment la pro­gres­sion incon­trôlée de l’IAg, ce qui ne coupe pas d’ailleurs d’une réflex­ion de fond sur l’état actuel de notre mis­sion éduca­tive, indépen­dam­ment de la tech­nolo­gie [8].

Nous pro­posons ain­si un label pour nos for­ma­tions, qui pour­rait s’intituler “Sans-IAg”. Ce label rendrait plus lis­i­ble les offres de for­ma­tion et pour­rait se déploy­er de façon sou­ple et rapi­de [9], deux pro­priétés recher­chées ici. L’idée majeure de ce label serait de garan­tir aux étudiant·es que les com­pé­tences acquis­es dans la for­ma­tion présen­teront des garanties de robustesse, d’autonomie et d’indépendance, dans un monde poten­tielle­ment tou­jours plus désta­bil­isé par l’IAg. Pour cer­taines entre­pris­es, ce label serait aus­si le signe qu’elles recruteront des étudiant·es ayant des com­pé­tences réelles et qui, n’ayant pas pris l’habi­tude de se sub­or­don­ner à des boucles de répons­es selon les aléas du prompt­ing, seront capa­bles de con­serv­er leurs dis­po­si­tions d’analyse.

Con­crète­ment il s’agirait dans un pre­mier temps de faire un appel aux for­ma­tions volon­taires. Des équipes péd­a­gogiques de cer­taines for­ma­tions sont d’ores et déjà déter­minées à met­tre en place ce type de dis­posi­tif. De même, cer­taines études mon­trent que les étudiant·es souhait­ent une forme de régu­la­tion face au laiss­er-faire actuel [10].

Un sys­tème de charte serait pro­posé aux étudiant·es et aux enseignant·es pour des raisons évi­dentes de symétrie de traite­ment. Cette charte qui n’impliquerait pas de dis­posi­tifs spé­ci­fiques de con­trôle par­ti­rait d’un engage­ment moral por­tant sur trois points :

  • dans cette for­ma­tion, les enseignant·es s’engageraient à ne jamais utilis­er l’IAg pour cor­riger des copies, con­stru­ire des cours, et pro­duire du con­tenu à des­ti­na­tion des étudiant·es.
  • dans cette for­ma­tion, les étudiant·es s’engageraient à ne pas utilis­er l’IAg pour pro­duire des con­tenus soumis à l’évaluation de leurs enseignant·es, ni à déléguer à l’IAg des tâch­es au cœur de la for­ma­tion (par ex. lec­ture et syn­thèse de texte, pro­duc­tion de code ou tra­duc­tion, selon la for­ma­tion).
  • ces cur­sus ne com­prendraient pas d’enseignement visant à “for­mer à l’IAg”. Ils pour­raient éventuelle­ment com­pren­dre des cours cri­tiques sur l’IAg per­me­t­tant de jus­ti­fi­er le choix d’un tel label pour la for­ma­tion.

La dif­fu­sion général­isée de l’IAg n’est pas une fatal­ité : des ini­tia­tives ont com­mencé à émerg­er au niveau inter­na­tion­al [11] et il appar­tient encore au monde de l’enseignement de met­tre en place des dis­posi­tifs pra­tiques pour frein­er ou stop­per l’extension d’un out­il non désiré et non décidé démoc­ra­tique­ment. Nous sommes con­va­in­cus que notre démarche réflex­ive ne s’arrêtera pas aux portes de l’Université et qu’elle s’in­car­n­era dans d’autres sys­tèmes de for­ma­tion, dans le monde du tra­vail et au-delà.

Notes

[1] “Triche et IA : pen­dant les par­tiels, ils pren­nent le sujet en pho­to et s’en sor­tent avec 17/20″, Claire Berthele­my, Le Parisien, 5 mai 2026

[2] Un étu­di­ant triche au con­cours de l’internat avec des lunettes con­nec­tées à l’IA”, La rédac’, What’s up doc, 17 mars 2026,

[3] L’ancien math­é­mati­cien David Bessis, qui se qual­i­fie lui-même comme non-lud­dite offre un développe­ment impor­tant sur ce que sig­ni­fie faire des math­é­ma­tiques et où l’IAg a de la place (ou non) sur son blog. “The fall of the the­o­rem econ­o­my”, D. Bessis, 21 avril 2026.

[4] On pour­ra con­sul­ter ces deux bil­lets : “AI fatigue is real and nobody talks about it”, Sid­dhant Khare, 8 févri­er 2026. “Do I belong in tech any­more?”, Ky, 24 avril 2026.

[5] Le token est une unité de base util­isée pour quan­ti­fi­er les opéra­tions générées par les IAgs. Un token est équiv­a­lent à la généra­tion d’un mot ou quelques let­tres. Ce type de hausse sem­ble déjà com­mencer à se pro­duire : “Ope­nAI mod­i­fie la tar­i­fi­ca­tion de Codex et passe à la fac­tura­tion au token”,  Blog du mod­éra­teur, 9 avril 2026.  

[6] Face à l’IAg, l’objection de con­science – Man­i­feste pour l’enseignement supérieur et l’éducation nationale”, Ate­lier d’Écologie Poli­tique, novem­bre 2025.

[7] Voir les arti­cles : “Les IA spé­cial­isées en revue de la lit­téra­ture sci­en­tifique : des promess­es dou­teuses”, Mona Claro, Académia, sep­tem­bre 2025. “L’histoire selon Chat­G­PT”, Mah­di Khelfaoui, Le devoir, févri­er 2024.

[8] L’université à l’épreuve des machines”, San­ti­a­go Schnell, AOC, mai 2026.

[9] Vers des Mas­ters ‘Google ready’ ? Les labels comme révéla­teurs des muta­tions et para­dox­es de l’Enseignement supérieur français”,  Romain Pier­ronnet, HAL open sci­ence, Juin 2016.

[10] IAG à Avi­gnon Uni­ver­sité : Ce que font (vrai­ment) les étu­di­ants”, APUI, Laeti­tia Ger­ard, mars 2026.

[11] Open Let­ter: Stop the Uncrit­i­cal Adop­tion of AI Tech­nolo­gies in Acad­e­mia”, sig­na­ture col­lec­tive, juin 2025

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