En décembre nous avons relayé l’appel de l’Atecopol (ATelier d’ÉCOlogie POLitique, de Toulouse) à destination des enseignant·es et chercheur·ses pour faire jouer leur droit d’opposition au déploiement de l’IA générative dans leur domaine. Près de 2000 l’ont signé.
Signe que cette situation perdure et devient même cruciale, un autre collectif, Scientifiques en Rébellion (qui fait partie de la coalition Hiatus, comme nous), propose maintenant un label pour des formations où enseignant·es comme étudiant·es s’engageraient à ne pas utiliser l’IAg.
Que répond le pouvoir face à ces alertes et ces mobilisations ? Il promeut l’IAg à tous les étages, sans débat…
Proposition de label “Sans-IAg” pour des formations universitaires
Au-delà du coût social et environnemental, le déploiement des IAg à l’Université pose de sérieux problèmes pédagogiques. Nous proposons que les formations qui approuvent ce constat affichent leur choix de privilégier l’humain par un label “Sans-IAg”. Dans ces formations, enseignant·es et étudiant·es s’engageraient à ne pas utiliser l’IAg. Un acte de résistance qui pourrait en appeler d’autres !
Le déploiement incontrôlé de l’intelligence artificielle générative (IAg) est la conséquence de l’ouverture de chatGPT au grand public en novembre 2022. En moins de 4 ans, les bouleversements engendrés par cette technologie sont considérables.
Ce déploiement a touché assez rapidement l’Université, qu’il s’agisse évidemment de l’activité de recherche mais aussi de l’enseignement. Les étudiant·es se sont emparé·es en premier lieu de l’IAg pour de la production de textes – dissertations, analyses, résumés – mais aussi pour des codes informatiques ou des plans d’exposés. On note aussi des cas d’usage totalement prohibés pendant les examens [1], à l’aide de dispositifs électroniques parfois non-identifiés [2].
Au-delà de ce dernier aspect qui reste malgré tout un peu anecdotique, on commence à voir apparaître du côté des enseignant·es la tentation de corrections et d’évaluations automatiques plutôt qu’humaines. Certain·es responsables de formation utilisent déjà de l’IAg pour trier des candidatures, qui semblent être elles-mêmes toujours plus produites par l’IAg. L’Université pourrait rapidement devenir un lieu où des agents conversationnels communiquent entre eux par l’intermédiaire d’humains qui n’en sont plus que les passe-plats, de même que les cabinets de recrutement deviennent des lieux où des IAg trient des CVs écrits par des IAg. Est-ce une perspective franchement désirable ?
En parallèle, nous soulignons le risque élevé que nos enseignements n’assurent plus une formation fondamentale suffisante et que la délégation de nombreuses compétences à un agent conversationnel rende nos diplomé·es extrêmement fragiles dans le milieu professionnel. Comment imaginer que des doctorant·es de mathématiques puissent s’adonner à la preuve assistée par ordinateur s’iels n’ont pas eu le vécu mathématique nécessaire sans Iag [3] ?
Du côté de l’informatique, la situation pourrait même être encore pire si on considère que des développeur·euse·s chevronné·es sont confronté·es à de véritables burnouts liés à l’apparition des IAgs, qui sont censées les assister dans la programmation mais les font au final travailler plus durement [4]. La dissémination de l’IAg dans l’écriture de rapport et mémoires est, quant à elle, un ravage dans les sciences humaines et sociales, où la compétence rédactionnelle est au cœur de la formation. Par ailleurs, il y a un enjeu de dépendance aux outils : il ne faudrait pas que nos étudiant·es soient pieds et poings liés à des agents conversationnels dans leur métier futur, devenant impotent·es le jour où le prix du token deviendra trop cher [5].
En prenant un peu de recul par rapport au monde académique, l’IAg présente aussi un certain nombre d’autres facettes qu’on peut trouver bien peu attrayantes: 1) l’IAg est un gouffre énergétique et en ressources non compatible avec les limites planétaires, 2) l’IAg participe de l’accélération des infrastructures industrielles à haut potentiel de destruction environnementale et sociale, qu’il s’agisse des mines, des datacenters, des usines de matériel électronique, et 3) l’IAg est promue par des firmes multinationales plus puissantes que beaucoup d’Etats et aux mains d’oligarques mégalomanes. Face à ce constat, plusieurs milliers de collègues considèrent qu’indépendamment des bons ou mauvais côtés de l’IAg pour la pédagogie, l’objection de conscience face à la vague de l’IAg est nécessaire [6].
Ce panorama ne freine pas pour autant le déploiement de l’IAg à l’Université. Certains usages – comme utiliser chatGPT pour faire une bibliographie, avec tous les risques d’“hallucinations” que cela comporte [7] – sont parfois présentés avec enthousiasme. Selon un point de vue couramment entendu sur les campus, l’IAg devrait être utilisée plus largement, partant du principe qu’il est au fond facile de séparer les “bons” et les “mauvais” usages. Nous pensons au contraire que les problèmes listés précédemment constituent une menace suffisante pour l’enseignement supérieur et la recherche, tant au niveau de ses missions que de ses valeurs. Pour autant, nous reconnaissons aussi qu’il ne suffit pas d’afficher des positions de principe et qu’il est important d’apporter des propositions permettant d’enrayer concrètement la progression incontrôlée de l’IAg, ce qui ne coupe pas d’ailleurs d’une réflexion de fond sur l’état actuel de notre mission éducative, indépendamment de la technologie [8].
Nous proposons ainsi un label pour nos formations, qui pourrait s’intituler “Sans-IAg”. Ce label rendrait plus lisible les offres de formation et pourrait se déployer de façon souple et rapide [9], deux propriétés recherchées ici. L’idée majeure de ce label serait de garantir aux étudiant·es que les compétences acquises dans la formation présenteront des garanties de robustesse, d’autonomie et d’indépendance, dans un monde potentiellement toujours plus déstabilisé par l’IAg. Pour certaines entreprises, ce label serait aussi le signe qu’elles recruteront des étudiant·es ayant des compétences réelles et qui, n’ayant pas pris l’habitude de se subordonner à des boucles de réponses selon les aléas du prompting, seront capables de conserver leurs dispositions d’analyse.
Concrètement il s’agirait dans un premier temps de faire un appel aux formations volontaires. Des équipes pédagogiques de certaines formations sont d’ores et déjà déterminées à mettre en place ce type de dispositif. De même, certaines études montrent que les étudiant·es souhaitent une forme de régulation face au laisser-faire actuel [10].
Un système de charte serait proposé aux étudiant·es et aux enseignant·es pour des raisons évidentes de symétrie de traitement. Cette charte qui n’impliquerait pas de dispositifs spécifiques de contrôle partirait d’un engagement moral portant sur trois points :
- dans cette formation, les enseignant·es s’engageraient à ne jamais utiliser l’IAg pour corriger des copies, construire des cours, et produire du contenu à destination des étudiant·es.
- dans cette formation, les étudiant·es s’engageraient à ne pas utiliser l’IAg pour produire des contenus soumis à l’évaluation de leurs enseignant·es, ni à déléguer à l’IAg des tâches au cœur de la formation (par ex. lecture et synthèse de texte, production de code ou traduction, selon la formation).
- ces cursus ne comprendraient pas d’enseignement visant à “former à l’IAg”. Ils pourraient éventuellement comprendre des cours critiques sur l’IAg permettant de justifier le choix d’un tel label pour la formation.
La diffusion généralisée de l’IAg n’est pas une fatalité : des initiatives ont commencé à émerger au niveau international [11] et il appartient encore au monde de l’enseignement de mettre en place des dispositifs pratiques pour freiner ou stopper l’extension d’un outil non désiré et non décidé démocratiquement. Nous sommes convaincus que notre démarche réflexive ne s’arrêtera pas aux portes de l’Université et qu’elle s’incarnera dans d’autres systèmes de formation, dans le monde du travail et au-delà.
Notes
[1] “Triche et IA : pendant les partiels, ils prennent le sujet en photo et s’en sortent avec 17/20″, Claire Berthelemy, Le Parisien, 5 mai 2026
[2] “Un étudiant triche au concours de l’internat avec des lunettes connectées à l’IA”, La rédac’, What’s up doc, 17 mars 2026,
[3] L’ancien mathématicien David Bessis, qui se qualifie lui-même comme non-luddite offre un développement important sur ce que signifie faire des mathématiques et où l’IAg a de la place (ou non) sur son blog. “The fall of the theorem economy”, D. Bessis, 21 avril 2026.
[4] On pourra consulter ces deux billets : “AI fatigue is real and nobody talks about it”, Siddhant Khare, 8 février 2026. “Do I belong in tech anymore?”, Ky, 24 avril 2026.
[5] Le token est une unité de base utilisée pour quantifier les opérations générées par les IAgs. Un token est équivalent à la génération d’un mot ou quelques lettres. Ce type de hausse semble déjà commencer à se produire : “OpenAI modifie la tarification de Codex et passe à la facturation au token”, Blog du modérateur, 9 avril 2026.
[6] “Face à l’IAg, l’objection de conscience – Manifeste pour l’enseignement supérieur et l’éducation nationale”, Atelier d’Écologie Politique, novembre 2025.
[7] Voir les articles : “Les IA spécialisées en revue de la littérature scientifique : des promesses douteuses”, Mona Claro, Académia, septembre 2025. “L’histoire selon ChatGPT”, Mahdi Khelfaoui, Le devoir, février 2024.
[8] “L’université à l’épreuve des machines”, Santiago Schnell, AOC, mai 2026.
[9] “Vers des Masters ‘Google ready’ ? Les labels comme révélateurs des mutations et paradoxes de l’Enseignement supérieur français”, Romain Pierronnet, HAL open science, Juin 2016.
[10] “IAG à Avignon Université : Ce que font (vraiment) les étudiants”, APUI, Laetitia Gerard, mars 2026.
[11] ”Open Letter: Stop the Uncritical Adoption of AI Technologies in Academia”, signature collective, juin 2025
