Après la grève de la faim, victoire en justice pour Palestine Action

Fin jan­vi­er, une grève col­lec­tive de la faim de 8 mil­i­tants de Pales­tine Action débouchait sur l’an­nu­la­tion par le Roy­aume-Uni d’un con­trat de 2 mil­liards de livres avec la société Israéli­enne Elbit Sys­tems.

Ce ven­dre­di 13 févri­er, c’est cette fois la jus­tice bri­tan­nique qui con­damne le gou­verne­ment en jugeant “dis­pro­por­tion­née” l’interdiction du groupe Pales­tine Action (ci-dessous).

En juil­let 2025, le gou­verne­ment bri­tan­nique a inter­dit le groupe propales­tinien Pales­tine Action (ou Pal Action) et l’a classé par­mi les organ­i­sa­tions ter­ror­istes, comme Al-Qaï­da, le Hezbol­lah ou l’Armée répub­li­caine irlandaise (IRA).

En ver­tu de cette inter­dic­tion, toute expres­sion de sou­tien à Pales­tine Action (orale, pan­neau en manif, inscrip­tion sur un tee-shirt…) était pas­si­ble d’une sanc­tion allant jusqu’à six mois de prison, l’appartenance au groupe ou l’organisation d’évènements de sou­tien pou­vant être punies de peines allant jusqu’à 14 ans d’emprisonnement, et plus de 2.700 per­son­nes ont été arrêtées et plusieurs cen­taines inculpées lors de dizaines de man­i­fes­ta­tions de sou­tien au groupe inter­dit, selon l’association Defend Our Juries qui les organ­ise.

La jus­tice bri­tan­nique a, au final, jugé “dis­pro­por­tion­née” l’interdiction du groupe , la juge esti­mant qu’elle “s’est traduite par une atteinte très sub­stantielle aux droits à la lib­erté d’expression et de réu­nion”. Pour elle, “un très petit nom­bre d’activités de Pales­tine Action ont con­sti­tué des actes de ter­ror­isme” au regard de la loi.

Nous pro­posons de ren­dre une ordon­nance annu­lant la déci­sion de la min­istre de l’Intérieur d’interdire Pales­tine Action”, a‑t-elle pour­suivi, faisant état d’erreurs “impor­tantes” dans l’argumentation du gou­verne­ment. Elle a souligné que l’interdiction du mou­ve­ment restait en vigueur jusqu’à nou­v­el ordre, et don­né jusqu’au 20 févri­er aux deux par­ties pour soumet­tre de nou­veaux argu­ments juridiques.

Le tri­bunal a pré­cisé que “les moyens et méth­odes pré­con­isés par Pales­tine Action sont incom­pat­i­bles avec les car­ac­téris­tiques de la désobéis­sance civile”, ajoutant que le groupe “promeut sa cause poli­tique par la crim­i­nal­ité et l’incitation à la crim­i­nal­ité”.

La min­istre de l’Intérieur Sha­bana Mah­mood a immé­di­ate­ment annon­cé son inten­tion de faire appel, esti­mant néces­saire de “con­serv­er la capac­ité d’agir pour pro­téger la sécu­rité nationale”. Il n’empêche que ce juge­ment est un nou­veau revers pour le gou­verne­ment tra­vail­liste de Keir Starmer, déjà très impop­u­laire.

L’interdiction avait été vive­ment cri­tiquée par le Haut com­mis­saire des Nations unies aux droits de l’homme et par le Con­seil de l’Europe. La déci­sion a aus­si été saluée par des organ­i­sa­tions de défense des droits humains, dont Human Rights Watch et Green­peace.

A l’an­nonce du ren­du du juge­ment (TV5 Monde – AFP) :

Pales­tine Action (PalAc­tion) a été créé en juil­let 2020 par une pales­tini­enne (déplacée de force en 1967) et un ancien mem­bre du mou­ve­ment écol­o­giste Extinc­tion Rebel­lion qui font le con­stat que les armes util­isées en Pales­tine provi­en­nent pour par­tie de Grande Bre­tagne.

Iels ont donc choisi de cibler directe­ment ces four­nisseurs d’armes, prin­ci­pale­ment Elbit Sys­tems“Plutôt que de deman­der à un politi­cien de fer­mer les usines d’armement, on pou­vait aller les fer­mer nous-mêmes”, cité dans le doc­u­men­taire (inter­dit au Roy­aume-Uni) “To Kill a War Machine”.

Le site de cette organ­i­sa­tion reprend une for­mule du soci­o­logue David Grae­ber : “Man­i­fester, c’est sup­pli­er les puis­sants de creuser un puits. L’ac­tion directe, c’est creuser le puits et les défi­er de vous arrêter.

Des groupes locaux, autonomes,  s’en pren­nent à plusieurs sites d’Elbit ain­si qu’à l’usine APPH de Run­corn, qui fab­rique les trains d’atterrissage de ses drones. Elbit fini­ra par renon­cer à ses usines d’Oldham et de Bris­tol. En mai 2021, à Leices­ter, l’organisation occupe l’usine UAV Tac­ti­cal Sys­tems, une fil­iale d’Elbit. Les protes­tataires se main­ti­en­nent sur le toit pen­dant six jours grâce au sou­tien d’habitants de la région, qui instal­lent un campe­ment de sol­i­dar­ité devant l’usine et blo­quent la route quand la police tente de déloger les activistes.

Cette organ­i­sa­tion agit sur plusieurs axes :

  • des actions spec­tac­u­laires rel­e­vant du sab­o­tage, large­ment mis­es en scène (com­bi­naisons rouges, attaques par les toits…)
  • une com­mu­ni­ca­tion en lien, notam­ment avec des vidéos pour cha­cune des actions
  • une défense juridique, au départ basée sur la law­ful excuse (“excuse légitime”), dis­po­si­tion du droit bri­tan­nique per­me­t­tant de jus­ti­fi­er des actes illé­gaux s’il s’agit de prévenir un tort plus grave — ici, des crimes de guerre con­tre les Pales­tiniens.

Cette stratégie juridique sera effi­cace jusqu’à fin 2023. Mais, à la demande d’Elbit (qui dis­pose par exem­ple de sa pro­pre cel­lule de ren­seigne­ment et partage des infor­ma­tions avec la police toutes les deux semaines), le gou­verne­ment bri­tan­nique va met­tre le mou­ve­ment sous sur­veil­lance con­stante, arrêter sys­té­ma­tique­ment ses militant.es et les perqui­si­tion­ner dans tout le pays.

Les autorités bri­tan­niques déci­dent alors de recourir au régime d’exception dit “antiter­ror­iste” (“Ter­ror­ism Act”), conçu et dévelop­pé dans le cadre de la très islam­o­phobe “guerre glob­ale con­tre la ter­reur”. Pour la juriste Shahd Ham­mouri, “c’est un moyen d’échapper à l’État de droit, de créer un espace d’exception, hors de la loi, dans n’importe quel domaine qui dérange le gou­verne­ment”.

Ain­si, bien que les “vingt-qua­tre de Fil­ton” se retrou­vent inculpés pour des faits de droit com­mun (cam­bri­o­lage aggravé, destruc­tion matérielle, trou­ble à l’ordre pub­lic), le pro­cureur établit une “con­nex­ion ter­ror­iste” en invo­quant des “cir­con­stances excep­tion­nelles” qui per­me­t­tent de pro­longer les déten­tions pro­vi­soires, de refuser les deman­des de libéra­tion sous cau­tion et de détenir les prévenus sous “haute sécu­rité”.

PalAc­tion a ain­si été classée dans la liste des organ­i­sa­tions “ter­ror­istes”, alors qu’il revendique un activisme non-vio­lent et, de fait, n’a jamais été accusé de la moin­dre agres­sion sur des per­son­nes.

La sim­ple appar­te­nance à PalAc­tion devient con­sti­tu­tive de men­ace con­tre la démoc­ra­tie et se trou­ve donc assim­ilée à une infrac­tion pénale. Appel­er à soutenir le mou­ve­ment, organ­is­er des réu­nions et des man­i­fes­ta­tions publiques en sol­i­dar­ité ou sim­ple­ment porter des vête­ments à son effigie devient pénale­ment répréhen­si­ble.

Arresta­tions mas­sives lors d’une man­i­fes­ta­tion de Pales­tine Action : « J’ai 73 ans et je n’ai jamais fait de mal à une mouche » © The Guardian

Depuis juil­let 2025, plus de 2 700 per­son­nes ont ain­si été arrêtées pour leur par­tic­i­pa­tion à des rassem­ble­ments en sou­tien à PalAc­tion. La roman­cière irlandaise Sal­ly Rooney risque le même sort si elle retourne au Roy­aume-Uni, pour avoir annon­cé son inten­tion de revers­er une par­tie de ses droits d’auteure au mou­ve­ment.

Une trentaine d’activistes sont encore aujourd’hui détenus en attente de leur procès, qui pour­rait n’intervenir que début 2027. Cer­tains prévenus pour­raient ain­si pass­er plus de deux ans en déten­tion pro­vi­soire avant même que leur cul­pa­bil­ité ne soit exam­inée. Or selon la loi bri­tan­nique, la durée max­i­male de déten­tion pro­vi­soire pour ce type de délit est de 182 jours. Ils sont vic­times de beau­coup de dis­crim­i­na­tions : restric­tions des vis­ites et com­mu­ni­ca­tions, con­fine­ments pro­longés, refus d’emplois en prison, et har­cèle­ment des gar­di­ens

Par­mi eux, 8 ont entamé une grève de la faim en novem­bre :

  • Teu­ta Hox­ha (29 ans), Jon Cink (25 ans), Qess­er Zuhrah (20 ans) et Amu Gib (30 ans) et Umer Khalid (22 ans) avaient sus­pendu leur grève fin 2025.
  • Heba Muraisi (31 ans), Kam­ran Ahmed (28 ans) et Lewie Chiaramel­lo (22 ans) ont cessé la leur mer­cre­di 14 jan­vi­er, la pre­mière après 73 jours de pri­va­tion, Kam­ran après 66 jours, Chiaramel­lo – qui souf­fre d’un dia­bète de type 1 – ne s’alimentant qu’un jour sur deux, en était à son 46e jour.

Les experts médi­caux qui les suiv­aient ont lancé des aver­tisse­ments répétés au gou­verne­ment, affir­mant que les pris­on­niers en grève de la faim étaient proches de la mort et risquaient des lésions irréversibles aux organes. Iels souf­frent désor­mais de lésions neu­rologiques per­ma­nentes, de prob­lèmes car­diaques et d’une mal­adie chronique à vie.

Ces dernières semaines, des man­i­fes­ta­tions, blocages et actions directes se sont mul­ti­pliées en Angleterre et dans toute l’Europe en sou­tien aux grévistes de la faim.

C’est la plus grande grève de la faim de prisonnier·es poli­tiques depuis celle des indépen­dan­tistes irlandais sous Mar­garet Thatch­er, en 1981, qui avait con­duit à la mort de Bob­by Sands (mort au bout de 66 jours) et de 9 autres de ses cama­rades. Pen­dant son incar­céra­tion, Bob­by Sands avait été élu député à la Cham­bre des com­munes.

C’est le plus grand fab­ri­cant d’armes privé d’Israël, qui four­nit 85% des drones et la plu­part des équipements mil­i­taires ter­restres util­isés par l’armée israéli­enne. Elbit vend aus­si des drones à Fron­tex pour tra­quer les exilé.es aux fron­tières de l’UE.

Des rap­ports d’ONG et de médias attribuent à des drones Elbit les frappes qui ont tué des civils, dont les qua­tre enfants sur la plage de Gaza en 2014, et plus récem­ment l’attaque con­tre un con­voi d’aide de World Cen­tral Kitchen près de Deir al‑Balah en 2024.

En 2024, la firme se félic­i­tait d’une hausse des ventes de drones et des com­man­des qui atteignaient 22,1 mil­liards de dol­lars (66% hors GB), et avait rem­porté plus de dix marchés publics depuis 2012 en Grande Bre­tagne.

Le Roy­aume-Uni vient donc d’annuler un con­trat de 2 mil­liards de livres ster­ling avec Elbit Sys­tems, qui aurait per­mis à l’entreprise de for­mer 60.000 sol­dats bri­tan­niques par an. La perte de ce très gros con­trat représente donc une sérieuse perte économique et une défaite en terme d’image.

Elbit sys­tems a égale­ment été sus­pendu par l’agence d’approvisionnement de l’OTAN dans le cadre d’une enquête sur “des soupçons de fraude, de cor­rup­tion et de manip­u­la­tion de con­trats stratégiques” l’été dernier.

Après 73 jours de grève de la faim, le gou­verne­ment bri­tan­nique annule un con­trat d’armement avec la firme israéli­enne Elbit (Con­tre attaque, 01/2026)

Grève de la faim et répres­sion d’État : l’affaire Pales­tine Action au Roy­aume-Uni (blog sur Médi­a­part, 01/2026)

Les pris­on­niers liés à Pales­tine Action met­tent fin à leur grève de la faim (AFPS, 01/2026)

Ces “ter­ror­istes” bri­tan­niques qui sou­ti­en­nent la Pales­tine (Le Monde diplo­ma­tique, 01/2026)

Milipol 2025, une mobil­i­sa­tion con­tre le salon de la guerre inter­na­tionale (HACN, 01/2026)

“To kill a war machine” à Saint Eti­enne le 9/1 (HACN, 01/2026)

Sol­idaires des mil­i­tants anglais de Pales­tine Action ! (Col­lec­tif 69 Pales­tine, 12/2025)