Plus de 400 lycées bloqués : “On nous ramène des policiers, mais jamais des solutions”

Blocage du lycée Jean Mon­net à Saint-Éti­enne, Pho­to ICI

Plus de 300 lycées [d’après Bas­ta!, 400 d’après Médi­a­part, site crédi­ble selon nous, con­traire­ment à ce qu’en dit le RN…] ont été blo­qués ce 29 sep­tem­bre, en protes­ta­tion face à la dégra­da­tion des con­di­tions d’apprentissage et à l’absence de profs. Le mou­ve­ment, qui a rejoint la mobil­i­sa­tion de la fonc­tion publique, prend de l’ampleur.

A Saint-Eti­enne, Jean Mon­net est blo­qué : le lycée “tombe en ruines”, “des fenêtres lâchent et nous tombent dessus pen­dant les cours par­fois !”, sans compter qu’avec le mau­vais isole­ment, il fait froid l’hiv­er et chaud l’été.

Un peu partout, des enseignant.es s’as­so­cient à ces actions, ou les pro­tè­gent (voir déc­la­ra­tion FO ci-dessous pour la région Auvergne-Rhône-Alpes).

Arti­cle du site Bas­ta

“Répres­sion, ça prend un accent quelque part ?” demande Imane en écrivant au feu­tre rouge sur une pan­car­te : “Oui à l’expression, non à la répres­sion”. Une enseignante à ses côtés lui répond et lui glisse la recette d’un bon slo­gan : il faut que ce soit “court, direct, et si ça rime, c’est mieux”. Imane cherche une nou­velle idée pour une sec­onde pan­car­te. Après une minute de réflex­ion – et un coup d’œil à Chat­G­PT -, elle pro­pose : “Nos class­es débor­dent, nos edt (emplois du temps, ndlr) aus­si !” [ce qui con­firme une lycéenne de Saint-Eti­enne : “on a des trous énormes ! Moi par exem­ple le ven­dre­di je fais 10h-11h, 13h-14h et puis 16h-18h. C’est un prob­lème parce que j’habite loin et je dois par­tir avant, donc je rate des heures de cours impor­tantes pour mon bac.”]

Pour la pre­mière fois de sa vie, cette jeune fille entrée en sec­onde, lycéenne depuis à peine un mois, par­ticipe à une mobil­i­sa­tion. Comme ses cama­rades réu­nis sur le parvis, elle par­ticipe aux blo­cus de son lycée, Maryse Condé, à Sar­celles (Val d’Oise), depuis le 24 sep­tem­bre. Un blo­cus qui a tenu tous les jours, jusqu’à ce matin, où l’heure est plutôt à la fab­rique de pan­car­tes pour faire enten­dre leurs reven­di­ca­tions.

Trois lycéens mobil­isés dans les actions de blocage de leur lycée, Maryse Condé, à Sar­celles (Val d’Oise), dénon­cent leurs con­di­tions d’apprentissage. Maïa Cour­tois / Bas­ta

Ce sont leurs con­di­tions d’apprentissage qui sont en jeu. Pen­dant ses trois pre­mières semaines de ren­trée, Imane n’a pas eu de pro­fesseur de SES (sci­ences économiques et sociales). Il manque au moins un pro­fesseur dans plus de la moitié (53 %) des col­lèges et des lycées à la ren­trée, selon les chiffres du syn­di­cat enseignant Snes-FSU parus en sep­tem­bre.

Les par­ents d’élèves de la délé­ga­tion FCPE ren­con­trés devant le lycée Maryse Condé indiquent que le prob­lème con­cerne davan­tage l’enseignement pro­fes­sion­nel que la voie générale. Reste que cette prob­lé­ma­tique du manque de per­son­nel se retrou­ve dans d’autres étab­lisse­ments. À quelques cen­taines de mètres de là, devant le lycée Jean-Jacques Rousseau, “beau­coup de class­es n’ont pas de prof de spé’ [les matières choisies spé­ci­fique­ment pour les épreuves du bac, ndlr] : ils passent le bac en juin et il n’ont tou­jours pas de prof”, dénonce Enzo, élève dans ce lycée.

En plus du manque de per­son­nel, “le prob­lème, c’est le matériel. Ça fait trois ans que je suis dans ce lycée, c’est incroy­able qu’on ait pas de rideaux qui se fer­ment cor­recte­ment, plus de chauffage en hiv­er, pas de clim… C’est dur de se con­cen­tr­er. Surtout quand il a fait très chaud cet été”, affirme Damien, jeune homme au regard atten­tif, souri­ant sous sa cas­quette, le verbe pré­cis.

Damien est en ter­mi­nale. C’est “l’orateur”, “l’éloquent”, comme le décrivent, en le taquinant, ses cama­rades autour de lui, qui le poussent à être leur porte-parole. Mais très vite, toutes les langues se délient. “Les tables, elles sont toutes ban­cales. Dès qu’on arrive en cours, elles penchent”, glisse Ibrahim, l’air à moitié dépité der­rière ses lunettes.

Damien, mobil­isé ces derniers jours dans le blo­cus de son lycée Maryse Condé à Sar­celles (Val‑d’Oise), pré­pare des pan­car­tes – Sar­celles, 29 sep­tem­bre 2026 Maïa Cour­tois / Bas­ta

“J’ai par­ticipé au blocage hier. On a par­lé de nos droits, de pourquoi il n’y en a que pour Paris, pour les villes de luxe”, explique à son tour Ethan, le regard bril­lant. “Même les profs, des fois ils galèrent : ils se réveil­lent à 5 heures, ils finis­sent à 18 heures, cer­tains sont bien payés mais d’autres mal”, déroule le jeune homme de sec­onde. Ethan n’est pas le seul à par­ler pour ses profs, et pas seule­ment pour ses cama­rades. Dans ce mou­ve­ment lycéen, les reven­di­ca­tions des jeunes rejoignent sou­vent celles du corps enseignant.

Les enseignants sont juste­ment en grève, ce mar­di, dans le cadre de la mobil­i­sa­tion inter­syn­di­cale pour la fonc­tion publique. Le min­istère de l’Éducation nationale annonce plus de 13 % de grévistes, tous degrés con­fon­dus. Imane y voit un lien fort avec leur mou­ve­ment lycéen. Elle sait que dans la man­i­fes­ta­tion des fonc­tion­naires, il sera ques­tion de salaires, mais aus­si d’austérité budgé­taire. “La vie est plus chère, tout aug­mente. On sur­taxe tou­jours les mêmes per­son­nes, la classe moyenne, alors que ceux qui sont rich­es, non. Je sais qu’il y a pire”, nuance immé­di­ate­ment la lycéenne : “Il y a des per­son­nes SDF, il y en a d’autres, dans leur pays, c’est la guerre. Mais les fonc­tion­naires ne sont pas con­tents. Et nous, on se bat pour réus­sir”.

Par­mi les reven­di­ca­tions des élèves qui revi­en­nent le plus sou­vent dans les blo­cus, il y a l’emploi du temps. “On est à l’école de 8h à 18h, avec des temps de trans­port par­fois très longs. Il y a des élèves qui dor­ment en cours, et franche­ment je com­prends pourquoi.” La pause midi à la can­tine ? “Je vous explique même pas la queue qu’il y a. On se retrou­ve avec 20 min­utes pour manger”, décrit Imane. Si ces enjeux peu­vent sem­bler mineurs, ils sont en fait révéla­teurs : “ce n’est pas un prob­lème local. C’est une ques­tion de moyens. Il est ques­tion de manque d’accessibilité à la can­tine, de manque d’espaces pour nos élèves, qui n’ont même pas un foy­er lycéen, ici”, explique Thomas, enseignant en SES à Maryse Condé.

“Nos élèves se sen­tent enfer­més. Les emplois du temps sur­chargés, le manque de temps pour faire de la musique ou du sport à côté, le racisme ou encore les vio­lences sex­istes et sex­uelles, c’est ce qui met le plus en com­mun ces lycées de ban­lieue”, com­plète Geof­frey, un autre enseignant de Maryse Condé qui sou­tient le mou­ve­ment. “Les lois racistes sur le port du voile, de l’abaya, mais aus­si l’autoritarisme quant à l’interdiction des télé­phones porta­bles, sont sur toutes les pan­car­tes”, souligne-t-il.

De Bor­deaux à Lille en pas­sant par Greno­ble ou encore Mont­pel­li­er, et bien sûr dans les départe­ments fran­ciliens où la mobil­i­sa­tion est née il y a une semaine, la con­science des iné­gal­ités est un moteur fort du mou­ve­ment des lycéens, qui étu­di­ent le plus sou­vent dans les ban­lieues de ces grandes villes.

“Un enfant de prof va avoir beau­coup plus de priv­ilèges”, soupire Imane. “Moi par exem­ple j’habite avec mon papa, il est aide-soignant, il tra­vaille le jour et la nuit, donc c’est com­pliqué pour lui de m’aider. C’est vrai­ment injuste. Mais la vie, elle est injuste. On a pas tous les mêmes chances. Et il faut se pro­cur­er ces chances là.”

Pas moins de 338 lycées ont été mobil­isés ce mar­di, selon le min­istère de l’Intérieur. Soit qua­si­ment le dou­ble de lun­di, lorsque le min­istère en dénom­brait 180. Face à ce mou­ve­ment de la jeunesse qui prend de l’ampleur, la réac­tion poli­tique est avant tout répres­sive. Lau­rent Nuñez, min­istre de l’Intérieur, a com­mu­niqué lun­di sur 164 inter­pel­la­tions. Il a dénom­bré plusieurs blessés, dont “douze mem­bres des forces de l’ordre, huit per­son­nels enseignants dont trois chefs d’établissement et une douzaine de lycéens”. Ce mar­di, le min­istère recense 40 inter­pel­la­tions et dix blessés par­mi les élèves et per­son­nels.

Tan­dis que les images de face-à-face entre forces de l’ordre et lycéens défi­lent en boucle dans les JT, les respon­s­ables poli­tiques, inter­rogés à la télévi­sion comme à la radio sur “la casse”, bal­aient le fond des reven­di­ca­tions. Ce n’est “pas une con­tes­ta­tion habituelle”, estime Lau­rent Nuñez, mais “des vio­lences urbaines”. Le min­istre de l’Éducation nationale Édouard Gef­fray a tenu peu ou prou le même dis­cours, sur BFMTV : “Nous sommes face à des vio­lences urbaines qui ten­tent de récupér­er un mou­ve­ment clas­sique et essaient d’introduire un court-cir­cuit vio­lent par rap­port à ce qu’est la démoc­ra­tie sco­laire”.

À Maryse Condé, ven­dre­di, avec la police, “c’était com­pliqué”, résume Damien. “Ils essayaient de nous embar­quer, ils nous menaçaient, avec des lacry­mogènes.” Lui et ses amis ont aus­si tous vu les vidéos qui cir­cu­lent sur les réseaux soci­aux. Dont l’une des plus vio­lentes : celle d’un tir ten­du de lance-grenade dans le vis­age d’un lycéen mineur, lun­di, à Saint-Ouen‑L’Aumône, dans le même départe­ment que là où étudie Damien. Le lycéen visé a per­du ses dents. L’Intérieur a annon­cé l’ouverture d’une enquête IGPN.

Ce mar­di matin, alors que l’atmosphère est calme, pas moins d’une quin­zaine de gen­darmes sont présents dans la rue adja­cente au lycée Maryse Condé. “Effrayant”, com­mente Imane. Une poignée d’entre eux garde un œil sur les aller et venues des lycéens sur le parvis. Dans le même temps, une douzaine d’enseignants y sont rassem­blés en cer­cle. L’un pro­pose de rejoin­dre une AG inter-lycées. Alors que cer­tains hési­tent, Ethan passe une tête amusée dans le cer­cle : “Hé, faut se bat­tre hein ! Eux, ils se réveil­lent à 5 heures pour être là”, lance-t-il en désig­nant du men­ton les cinq four­gons de gen­darmes alignés à côté.

L’AG inter-lycées sera finale­ment une réus­site : elle réu­nit près de 150 enseignants du Val‑d’Oise. Ceux-ci sont rejoints par une ving­taine de lycéens. Pri­or­ité est don­née à leurs pris­es de parole. Et mal­gré le nom­bre impres­sion­nant d’adultes qui rem­plit la grande salle de cette mai­son de quarti­er, les jeunes pren­nent la parole haut et fort, par­fois en se lev­ant pour mieux se faire enten­dre.

Damien et une quin­zaine de lycéens font un cortège com­mun avec leurs enseignants à la man­i­fes­ta­tion pour la fonc­tion publique, à Paris, le 29 sep­tem­bre 2026. Maïa Cour­tois / Bas­ta

Une lycéenne de Beau­mont-sur-Oise con­fie s’être sou­vent sen­tie “seule au monde face aux adultes” dans sa sco­lar­ité. Elle est pour­tant par­mi les pre­mières à oser pren­dre la parole. Elle s’interroge : “Jusqu’où notre mou­ve­ment doit-il aller pour se faire enten­dre ? Il a fal­lu qu’il y ait des fumigènes dans notre hall pour qu’on puisse avoir un ’dia­logue’ avec le pro­viseur au sujet des toi­lettes fer­mées, des retards à cause du hall bondé, des emplois du temps”, regrette-t-elle.

“On nous a dit qu’on allait nous enten­dre, que ça allait chang­er. Au final, on s’est retrou­vés avec rien du tout. Donc on com­prend nos cama­rades qui s’énervent”, com­plète Meli­na, élève de pre­mière, longs cheveux bouclés descen­dant en cas­cade sur son t‑shirt blanc. “On nous ramène des policiers tous les jours, mais on ne nous ramène jamais de solu­tions”, con­clut son amie à ses côtés. Après l’AG, elle et Meli­na, ain­si que Damien et une dizaine d’autres lycéens, ont rejoint le cortège des enseignants à la man­i­fes­ta­tion parisi­enne de ce mar­di après-midi. “On espère qu’on sera plus pris au sérieux en étant à côté d’adultes.”

Reportage (dont pho­tos) sur le site Con­tre-Attaque

L’un des grands axes des reven­di­ca­tions (chez les lycéens comme chez les étu­di­ants qui se joignent au mou­ve­ment) est la con­tes­ta­tion de Par­cour­sup et de Mon­Mas­ter, les deux sys­tèmes nationaux d’af­fec­ta­tion-sélec­tion.

L’U­nion Etu­di­ante (1e syn­di­cat à l’u­ni­ver­sité) dénonce ain­si le mou­ve­ment 2026 : “le nom­bre de candidat·es dépasse très large­ment le nom­bre de places disponibles dans de nom­breuses for­ma­tions. Des mil­liers de jeunes vont se retrou­ver ain­si exclus de l’université, alors même qu’ils et elles ont le droit et la volon­té de pour­suiv­re leurs études. Cette sit­u­a­tion n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résul­tat direct des poli­tiques con­duite sous les quin­quen­nats Macron : sous-finance­ment struc­turel des uni­ver­sités, pri­vati­sa­tions accrue, fer­me­tures de places, hausse des frais d’inscription. Selon l’origine sociale, le lieu de rési­dence, l’origine sup­posée, les chances d’obtenir ses vœux vari­ent con­sid­érable­ment.” 

“Selon une étude de l’ONDES (Obser­va­toire Nation­al des Dis­crim­i­na­tions et de l’Egalité dans le Supérieur), les candidat·es au nom et prénom iden­ti­fiés comme d’origine française ont 8,5% de chance en plus d’être accepté·es sur les plate­forme Mon­Mas­ter et Par­cour­sup que les candidat·es au nom et prénoms iden­ti­fiés comme d’origine nord africaine. Ceci est le résul­tat d’une poli­tique de sélec­tion sociale et raciste, c’est inac­cept­able. Elle va à l’encontre du principe fon­da­men­tal d’un accès libre et gra­tu­it à l’enseignement supérieur pour toutes et tous sans dis­tinc­tion aucune.”

L’U­nion Etu­di­ante a créé deux plate­formes de con­tes­ta­tion : stop-parcoursup.fr et stop-monmaster.fr.

L’U­nion Syn­di­cale Lycéenne (1e syn­di­cat lycéen, né en 2023 de l’u­ni­fi­ca­tion de syn­di­cats lycéens locaux et nationaux) revendique, elle, l’abro­ga­tion de Par­cour­sup.

Dans le même temps, alors qu’au moins 2 000 néobache­liers fran­ciliens sont tou­jours en attente d’une place dans l’enseignement supérieur, le min­istère de l’enseignement supérieur a pro­posé aux uni­ver­sités une rémunéra­tion de 3 000 € par étu­di­ant si elles acceptent de les admet­tre dans leurs effec­tifs, sans bien sûr tenir compte de leur choix de fil­ière…

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