Affiche diffusée en Israël. Quelqu’un a apposé le mot “héros”. Photo Mostafa Alkharouf/Anadolu via AFP
Lundi 12 octobre à 19h30, projection (1h20) au Méliès-Saint François, 8 rue de la Valse à Saint-Étienne. La séance sera suivie d’un débat animé par BDS42, l’AFPS et l’UJFP
Ce documentaire, à l’aide de 24 témoignages de militaires israéliens, montre comment Israël a utilisé des technologies (surveillance, IA…) à Gaza pour mener son action génocidaire.
Cette projection unique se fait dans toute la France entre les 12 et 13 octobre. D’autres projections seront organisées ultérieurement (novembre ?).
Nous avons déjà présenté ce documentaire – historique – après son succès à la Mostra de Venise (prix spécial du jury).
Le magazine Télérama en fait une présentation plus complète ci-dessous.
“Naza”, le documentaire implacable sur les frappes à Gaza qui vaut à ses auteurs d’être ostracisés
Le film de Yuval Abraham et Rachel Szor, déjà primés pour “No Other Land”, fait témoigner des soldats israéliens pour montrer la froide planification de victimes collatérales dans l’enclave. Les autorités de l’État hébreu accusent les réalisateurs de “trahison”.
Célébrés à l’international, reniés à domicile. Le 10 septembre, le documentaire Naza et son duo d’auteurs israéliens, le journaliste Yuval Abraham et la réalisatrice Rachel Szor, déjà récompensés à la Berlinale pour No Other Land (2024), sont ovationnés pendant vingt-cinq minutes par le public de la Mostra, à Venise. Le 12, ce film de quatre-vingts minutes qui entend montrer “un système génocidaire de l’intérieur”, reçoit le Prix spécial du jury. Le 13, sans l’avoir vu, Miki Zohar, ministre de la Culture en Israël, qualifie le documentaire de “trahison envers l’État” et appelle à déchoir ses auteurs de leur nationalité. Le 14, Tsahal dément tout crime de guerre et riposte en annonçant l’ouverture d’une enquête sur les sources du film. Quant au Premier ministre Benyamin Netanyahou, en pleine campagne législative, il exploite le scandale en annonçant une proposition de loi pour sanctionner ceux qui “portent préjudice” à l’armée.
Produit par le quotidien britannique The Guardian et coproduit par le cinéaste Jonathan Glazer (La Zone d’intérêt), Naza emprunte son titre au terme militaire nezek agavi, “dommages collatéraux” en hébreu. Soit l’estimation préalable et “acceptable” du nombre de civils — hommes, femmes, enfants — qui mourront lors d’une frappe. Pour décortiquer le meurtre à grande échelle des civils palestiniens à Gaza, Yuval Abraham s’appuie sur des informations recueillies depuis 2024 auprès de vingt-quatre membres de Tsahal. Avec Rachel Szor, il met en scène des entretiens nocturnes, sur les toits de Tel-Aviv, d’agents des services de renseignement de l’unité d’élite 8200. Anonymisés, ils expliquent notamment le fonctionnement d’une d’IA utilisée pour générer des dizaines de milliers de cibles dans l’enclave palestinienne. Car, depuis le 7 octobre 2023, date du massacre perpétré en Israël par le Hamas, le président de l’État hébreu l’a lui-même affirmé, « il n’y a pas d’innocents à Gaza ».
Aussi détonant soit-il, Naza ne fait pas de “révélations” à proprement parler. Depuis le début de la guerre, le magazine israélien indépendant + 972, tout comme le site d’information en hébreu Local Call et The Guardian, publie les enquêtes de Yuval Abraham. Dans + 972, ce dernier explique que s’entretenir avec ces soldats n’était pas “le seul moyen de savoir ce qu’Israël a fait dans la bande de Gaza. Toute personne qui a vu les ravages sur ce territoire, écouté les témoignages de Gazaouis ou simplement pris au mot les dirigeants israéliens aura compris cette vérité il y a déjà des années”. Le grand nombre de victimes et le caractère intentionnel du meurtre des civils ont déjà été documentés, notamment par les journalistes palestiniens (dont deux cents ont été tués en trois ans). Quant à l’utilisation mortifère de l’IA, elle est également connue, comme l’a rappelé Nadav Weiman, directeur exécutif de l’ONG israélienne Breaking the Silence, qui pointe “une pratique courante presque dès le début des combats”.
Alors, pourquoi un tel ouragan ? Signataire avec près de deux mille autres artistes israéliens (dont l’auteur de séries Hagai Levi ou le cinéaste Ari Folman) d’une pétition de soutien aux réalisateurs de Naza, Nadav Lapid identifie au moins deux explications. “Le film frappe par son calme”, explique le réalisateur de Oui (2025). “Le calme de son environnement nocturne, mais aussi le sang froid avec lequel les témoins décrivent les faits, rien que les faits, et celui avec lequel Yuval les reçoit… Cet aspect non didactique, débarrassé du lexique idéologique des gauchistes professionnels, me semble implacable. C’est extrêmement persuasif.”
Il y a autre chose. Dans Naza, les soldats d’élite qui ont tué le plus de Gazaouis ne sont pas des extrémistes de droite racistes mais des rejetons souvent laïcs et éduqués de la classe moyenne aisée de Tel-Aviv. “Cela tord le cou à un fantasme occidental qui voudrait que la société israélienne se partage équitablement entre les bons citoyens, pacifiques et libéraux, et les autres, les fanatiques”, estime Nadav Lapid, exilé en France depuis 2021. “Par leur milieu socioculturel, ces soldats d’élite sont censés être les bons israéliens. Et voilà qu’ils sont, en réalité, pires que les mauvais.” À distance, depuis le QG militaire de Tel-Aviv, ces individus “sont chargés”, écrivent Rachel Szor et Yuval Abraham dans + 972, “de superviser des massacres d’une ampleur bien supérieure à tout ce que pourraient commettre les soldats messianiques-kahanistes sur le front”.
Conspués, menacés de mort
Et puis, comment ne pas entendre dans la sonorité même du terme naza, la contraction des mots “nazis” et “Gaza” ? Le film assume cet ultime point Godwin par la voix de l’un de ses témoins. Enfant, lorsque celui-ci visitait les camps d’extermination du IIIᵉ Reich, il imaginait les nazis comme des monstres froids. C’est son expérience au sein de l’armée qui lui a fait comprendre qu’il était humainement possible de massacrer sans état d’âme. Voire avec le sentiment rassérénant du devoir accompli. Pour l’immense majorité de la société israélienne, cette idée est évidemment sacrilège. Non seulement parce qu’elle ose une comparaison avec les bourreaux et fossoyeurs du peuple juif au XXᵉ siècle, mais aussi parce qu’elle attaque le bien-fondé de la foi qu’ont les Israéliens en Tsahal, l’autoproclamée “armée la plus morale du monde”.
Sur les réseaux sociaux israéliens, les réalisateurs et les militaires ayant témoigné sont comparés aux kapos ou aux collaborateurs juifs des ghettos pendant la Shoah. Peu après la Mostra, une manifestation sauvage et hostile a eu lieu devant le domicile des parents de Rachel Szor. Conspués, menacés de mort, les cinéastes sont au secret depuis que la polémique s’est embrasée. En France, même MK2, le distributeur du film, ignore où ils se trouvent et ce qu’ils vont faire. Leurs téléphones sont sur écoute, leur venue au festival de cinéma de San Sebastian a été finalement annulée…
Le film pèsera-t-il sur les élections législatives israéliennes du 27 octobre ? Après l’expérience de leur premier documentaire, coréalisé avec les activistes palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, Yuval et Rachel tenaient à réaliser un film en hébreu, afin qu’il puisse circuler le plus largement possible en Israël et toucher leurs compatriotes. Arrimé au malheur des Palestiniens victimes de l’occupation en Cisjordanie, No Other Land avait certes décroché un Oscar (meilleur documentaire, en 2025) mais n’avait, hélas, rien changé sur le terrain. Nadav Lapid se montre pessimiste. “Ceux qui s’imaginent que Naza va ouvrir le moindre débat moral en Israël sont de doux rêveurs. Le Sahara a plus de chance de se changer en eau.”
En France, MK2 sortira le film en salles les 12 et 13 octobre sous un visa exceptionnel qui limite son exposition à cinq cents séances. Dans la foulée, The Guardian devrait le mettre en ligne sur YouTube. En attendant, les soldats de Tsahal continuent de tuer à Gaza.
