Data centers : la Commission européenne comme l’État français nous cachent leur impact réel

Dans un data cen­ter à Saint-Ouen-l’Aumône (95) en 2025 © Pho­to Xavier Popy / REA

Des mem­bres de Médi­a­part et du con­sor­tium de médias européens Light­house Reports (créée en 2019, qui réalise des enquêtes jour­nal­is­tiques col­lab­o­ra­tives sur les migra­tions, le cli­mat, les con­flits, la cor­rup­tion…) ont mené une con­tre enquête pen­dant un an sur la con­som­ma­tion en eau et en élec­tric­ité de ces cen­tres de don­nées.

En effet, la direc­tive rel­a­tive à l’efficacité énergé­tique (EED) de sep­tem­bre 2023 prévoit que les don­nées des data cen­ters de chaque pays des Vingt-Sept soient trans­mis­es chaque année par les États mem­bres à la Com­mis­sion européenne, cette dernière devant les met­tre en ligne de manière agrégée. Le but est de con­stituer une plate­forme com­mune de nota­tion des cen­tres de don­nées à l’échelle de l’Union européenne (UE), actuelle­ment non acces­si­ble au grand pub­lic.

Nous présen­tions (d’après un arti­cle du site Next) les résul­tats de la pre­mière enquête, avec beau­coup de bémols (absence ou insuff­i­sance de déc­la­ra­tions, seule­ment 36% de répons­es dont 70,1% étaient jugées cor­rectes par la Com­mis­sion, des extrap­o­la­tions jugées hasardeuses par Next qui four­nit un recal­cul pour la Bel­gique)…

Les jour­nal­istes du con­sor­tium ont ten­té d’obtenir les don­nées détail­lées, data cen­ter par data cen­ter. En vain. Light­house Reports engage donc une action en jus­tice con­tre la Com­mis­sion européenne en ver­tu de la Con­ven­tion d’Aarhus, traité inter­na­tion­al juridique­ment con­traig­nant qui garan­tit l’accès du pub­lic aux infor­ma­tions envi­ron­nemen­tales.

Data centers : les pouvoirs publics esquivent leurs obligations de transparence

Ni l’administration française ni la Com­mis­sion européenne ne respectent leurs oblig­a­tions d’information du pub­lic sur les impacts envi­ron­nemen­taux et les con­som­ma­tions énergé­tiques des data cen­ters.

C’est ce que révèle une enquête du con­sor­tium inter­na­tion­al dans le cadre du pro­jet de recherche “Data Cen­ter Silence”. Une année durant, des jour­nal­istes grec, espag­nol, ital­ien, bri­tan­nique, français et alle­mand (Jade Lindgaard [Médi­a­part, France], Ric­car­do Coluc­ci­ni [Il Man­i­festo, Ital­ie], Pablo Jiménez Aran­dia [Con­fi­den­cial, Espagne], Jaya Mirani [Der Spiegel, Alle­magne], Beat­riz Ramal­ho da Sil­va [The Guardian, Roy­aume-Uni], Tomas Sta­tius [Dis­close, France], Ludek Stavi­no­ha [Light­house Reports] et Lydia Emmanouili­dou [Solomon, Grèce]) ont col­laboré pour met­tre au jour le réel impact envi­ron­nemen­tal des data cen­ters à l’échelle européenne.

En Europe, les pop­u­la­tions ont-elles le droit de con­naître les con­séquences envi­ron­nemen­tales de l’explosion de la con­struc­tion de data cen­ters sur le con­ti­nent ? Apparem­ment non. La Com­mis­sion européenne et les États mem­bres usent de manœu­vres dila­toires pour ne pas ren­dre publics des indi­ca­teurs clés, tels que la con­som­ma­tion en eau et en élec­tric­ité, liés à l’installation de ces cen­tres de don­nées.

Ces instal­la­tions, qui ressem­blent à d’énormes entre­pôts, cou­vrant plusieurs kilo­mètres car­rés pour les plus imposants, sont rem­plies de puces extrême­ment per­fec­tion­nées (les GPU) et de sys­tèmes de refroidisse­ment. Elles sont indis­pens­ables au développe­ment de l’industrie de l’intel­li­gence arti­fi­cielle (IA).

Les data cen­ters sont aus­si extrême­ment éner­gi­vores. À l’échelle européenne, leur con­som­ma­tion d’électricité est à peine inférieure à celle des ménages en France et en Alle­magne, d’après Euro­stat. L’oblig­a­tion de com­mu­ni­ca­tion par data cen­ters de leurs con­som­ma­tions d’eau et d’én­ergie est tem­pérée par des règles de con­fi­den­tial­ité, adop­tées par Brux­elles, qui cor­re­spon­dent aux deman­des de Microsoft et Dig­i­tal Europe, le lob­by du numérique. Le Monde et Inves­ti­gate Europe les avaient dévoilées dans une précé­dente enquête. 

En France, c’est l’Ademe [agence d’État dont le finance­ment devrait être réduit d’un tiers, d’après le pro­jet de bud­get !] qui est chargée de gér­er le reg­istre numérique nation­al. Ce sont ces don­nées, data cen­ter par data cen­ter, que nous avons essayé d’obtenir. En vain.

Pour les obtenir, Light­house Reports a engagé une action en jus­tice (voir ci-dessous) con­tre la Com­mis­sion européenne, en ver­tu de la Con­ven­tion d’Aarhus, un traité inter­na­tion­al juridique­ment con­traig­nant qui garan­tit l’accès du pub­lic aux infor­ma­tions envi­ron­nemen­tales.

Le 21 sep­tem­bre, la Com­mis­sion européenne a dévoilé son pro­jet de caté­gories de data cen­ters, notées de A à G, sur la base de leur con­som­ma­tion en élec­tric­ité et en eau. “J’ai du mal à y voir un effort de trans­parence”, s’insurge Chris­ti­aan van Veen, cofon­da­teur de Leit­mo­tiv, une asso­ci­a­tion qui milite pour la trans­parence de la déci­sion publique, notam­ment en matière de tech­nolo­gies. Sans les don­nées brutes, la mesure est “assez inutile” pour com­pren­dre l’impact du secteur sur l’environnement, assure-t-il. “C’est une vic­toire pour l’industrie, regrette une source au fait des négo­ci­a­tions, nous per­dons beau­coup d’informations en n’ayant pas accès à ces don­nées.”

“Cette base de don­nées est la meilleure preuve que nous ayons en notre pos­ses­sion pour par­ler de la souten­abil­ité du secteur”, oppose la Com­mis­sion européenne, en réponse à nos ques­tions. Des doc­u­ments, obtenus par Medi­a­part et ses parte­naires, démon­trent égale­ment que cette col­lecte d’informations est incom­plète. “Nous n’avons rien reçu, expliquent ain­si les autorités slovènes en mai 2025 dans un cour­riel envoyé à la Com­mis­sion au sujet des don­nées envi­ron­nemen­tales que les opéra­teurs devaient leur remet­tre. Pou­vez-vous nous con­seiller sur la façon de faire ?” Dans un autre échange, un fonc­tion­naire de la Com­mis­sion exhorte les autorités des Vingt-Sept à soumet­tre leurs jeux de don­nées, “même s’ils sont incom­plets ou inex­is­tants”.

En France, c’est l’Autorité de régu­la­tion des com­mu­ni­ca­tions élec­tron­iques, des postes et de la dis­tri­b­u­tion de la presse (Arcep) qui est offi­cielle­ment chargée de remon­ter à l’exécutif européen les infor­ma­tions sur les impacts envi­ron­nemen­taux des data cen­ters. Mais la trans­mis­sion de ces don­nées doit respecter “une mise en bal­ance” entre l’intérêt pub­lic à divulguer l’information et “la pro­tec­tion des intérêts com­mer­ci­aux ain­si que la con­fi­den­tial­ité des infor­ma­tions des exploitants”, explique le min­istère de la tran­si­tion écologique.

Con­crète­ment, cela crée une sit­u­a­tion ubuesque. Les “don­nées rel­a­tives aux per­for­mances énergé­tiques et envi­ron­nemen­tales”, qui sont con­sid­érées comme des “indi­ca­teurs de per­for­mance clés” par le règle­ment européen, peu­vent être ren­dues publiques. Mais pas les infor­ma­tions admin­is­tra­tives con­cer­nant ces mêmes data cen­ters. L’Arcep recon­naît qu’il existe “un hia­tus” : “On est bien con­scients des ques­tions que ça soulève mais notre com­pé­tence nous est con­fiée par les instances européennes.” Dans ses rap­ports, l’Arcep a inter­dic­tion de pub­li­er les don­nées envi­ron­nemen­tales des data cen­ters site par site, et ne peut pas non plus com­par­er les opéra­teurs entre eux.

Résul­tat : enjoint par la Com­mis­sion d’accès aux doc­u­ments admin­is­trat­ifs (Cada) de trans­met­tre ces indi­ca­teurs de per­for­mance clés, le gou­verne­ment français a fini par nous envoy­er un tableau de près de 163 lignes et 28 colonnes. Mais tous les indi­ca­teurs sont mélangés, selon un ordre aléa­toire. Il empêche donc en l’état d’établir indi­vidu­elle­ment l’impact des data cen­ters. Pour­tant, ces infor­ma­tions sont néces­saires pour “éval­uer les inci­dences de cette activ­ité sur l’environnement et iden­ti­fi­er les éventuels efforts à accom­plir en matière de sobriété énergé­tique et envi­ron­nemen­tale”, selon la Cada.

Inter­pel­lé à ce sujet, le min­istère de Monique Bar­but répond que “l’administration a con­sid­éré que la com­mu­ni­ca­tion par­tielle des doc­u­ments sol­lic­ités con­stitue la solu­tion la plus con­forme” au droit. Et insiste : les infor­ma­tions des cen­tres de don­nées qui sont soumis­es au droit “pro­tégeant les secrets com­mer­ci­aux et les secrets d’affaire” doivent “être traitées comme des don­nées con­fi­den­tielles et ne peu­vent être ren­dues publiques en l’état”.

Mau­vaise foi, refus de ren­dre publiques ces don­nées sous cou­vert du secret des affaires : aucun des États sol­lic­ités, ni la Com­mis­sion européenne, ne s’est prêté à cet exer­ci­ce, mal­gré des avis posi­tifs ren­dus par plusieurs com­mis­sions chargées de la trans­parence. Le Défenseur des droits européens, à la suite d’une sol­lic­i­ta­tion de Light­house Reports, s’est même saisi de la ques­tion. En Alle­magne, le min­istère de l’écologie a reporté sa réponse pen­dant neuf mois…, avant de nous ren­voy­er vers une base de don­nées publique et incom­plète. En Ital­ie, il a assuré ne pas dis­pos­er des don­nées… qu’il a pour­tant trans­mis­es à Brux­elles. En Grèce, il a tout sim­ple­ment refusé de trans­met­tre quelque doc­u­ment que ce soit.

Prési­dente du groupe Les Écol­o­gistes à l’Assemblée nationale et rap­por­teuse d’une com­mis­sion d’enquête par­lemen­taire sur les vul­néra­bil­ités du sys­tème numérique, Cyrielle Chate­lain proteste à la décou­verte de notre enquête : “Les data cen­ters se cachent beau­coup der­rière le secret des affaires. C’est absol­u­ment injus­ti­fié parce qu’il y a un droit de la pop­u­la­tion de savoir. Il y a aus­si un enjeu de stratégie énergé­tique du pays : on ne peut pas ne pas avoir, dans le cadre du débat pub­lic, l’ensemble des infor­ma­tions à dis­po­si­tion. Du moment où rien n’est pub­lic, les entre­pris­es se sen­tent tout per­mis.”

Lors de ses recherch­es, la com­mis­sion par­lemen­taire s’est elle-même heurtée au secret exigé par les indus­tries du numérique. Par exem­ple au sujet des com­man­des et achats des admin­is­tra­tions auprès de leurs four­nisseurs privés : Microsoft, Ora­cle, etc. “On n’a pas le droit de les pub­li­er car les con­trats signés avec les opéra­teurs empêchent de dif­fuser les infor­ma­tions sur ces dépens­es”, explique Cyrielle Chate­lain. “C’est déli­rant. On n’a pas le droit de pub­li­er le détail de l’utilisation de l’argent pub­lic.”

Les par­lemen­taires ont aus­si dure­ment batail­lé pour percer le mur du silence du gou­verne­ment. “On a mis deux mois à obtenir les doc­u­ments que nous avions demandés”, pré­cise Cyrielle Chate­lain. Et là encore, sur­prise : le cab­i­net du pre­mier min­istre s’oppose, au nom du secret des affaires, à la pub­li­ca­tion de toute une série d’informations…, y com­pris par­fois déjà publiques. Par exem­ple, la par­tic­i­pa­tion du fonds émi­rati MGX à la pre­mière phase de développe­ment du giga­cen­tre de don­nées de Fou­ju (Seine-et-Marne). Ou encore la répar­ti­tion des 109 mil­liards d’€ d’investissements annon­cés dans le cadre du Som­met de l’IA en juin 2026.

Au cours des derniers mois, la presse s’est faite à de nom­breuses repris­es l’écho de la bataille menée par les opéra­teurs de data cen­ters pour ne pas ren­dre pub­lic le réel impact de leur con­struc­tion sur l’environnement. Dans le même temps, cette puis­sante indus­trie a ren­for­cé ses efforts en matière de lob­by­ing. Depuis 2023 et l’adoption de la direc­tive, le bud­get de son asso­ci­a­tion européenne, l’Eud­ca, a été mul­ti­plié par huit.

Les entre­pris­es ne sont pas en reste : depuis jan­vi­er 2023, Ama­zon a ain­si dépen­sé près de 20 mil­lions d’€ en frais de représen­ta­tion à Brux­elles, indique le reg­istre brux­el­lois sur le lob­by­ing. Les caciques du secteur ne font pas grand secret de leur posi­tion : per­me­t­tre vaille que vaille l’ouverture de nou­veaux cen­tres de don­nées, peu importe le coût envi­ron­nemen­tal. C’est ce qu’a soutenu le patron de l’Eud­ca, le Néer­landais Lex Coors, dans le média en ligne Politi­co en juin 2026. Il est aus­si l’un des cadres dirigeants en Europe de l’entreprise améri­caine Dig­i­tal Real­ty, qui opère qua­tre data cen­ters à Mar­seille (Bouch­es-du-Rhône). 

À Cannes, lors du som­met Dat­a­Cloud, un des grands raouts de l’industrie, le patron de l’entreprise améri­caine QTS Dat­a­Cen­ter, leader mon­di­al des hyper­scalers, ces cen­tres de don­nées gigan­tesques, Thomas Grea­son, allait dans le même sens. Le PDG de l’entreprise, détenue en inté­gral­ité par le fonds d’investissement Black­stone, moquait par la même occa­sion les “hommes des cav­ernes” qui “sont con­tre tout” (“Cit­i­zens Against Vir­tu­al­ly Every­thing” en anglais, les ini­tiales for­mant CAVE, “la cav­erne”). Et en par­ti­c­uli­er con­tre les data cen­ters.

Pour rompre le mur du silence, Light­house Reports a décidé de saisir la com­mis­sion de la trans­parence du traité d’Aarhus, une lég­is­la­tion inter­na­tionale, signée par quar­ante-neuf pays en novem­bre 2023, sous la respon­s­abil­ité des Nations unies. C’est la pre­mière fois que des jour­nal­istes font cette démarche.

La Con­ven­tion d’Aarhus, dont le but est de “pro­téger le droit de cha­cun, dans les généra­tions présentes et futures, de vivre dans un envi­ron­nement pro­pre à assur­er sa san­té et son bien-être”, prévoit dans son arti­cle 4 un mécan­isme de droit à l’information qui per­met à l’ensemble des citoyen·nes, ou à n’importe quelle organ­i­sa­tion issue de la société civile ou média, de deman­der la com­mu­ni­ca­tion de doc­u­ments sur “l’environnement”.

“Nous ne pen­sons pas que ce mur de silence soit le fruit du hasard”, indique le mémoire déposé le 28 sep­tem­bre par Light­house Reports. “Au con­traire, on observe chez les décideurs poli­tiques de toute l’Union européenne une volon­té claire et con­stante de nier ou d’entraver l’accès aux infor­ma­tions rel­a­tives aux per­for­mances des cen­tres de don­nées et à leurs impacts envi­ron­nemen­taux, et d’en brouiller la com­préhen­sion.”

Pour que cette demande soit recev­able, les requérant·es doivent en revanche démon­tr­er que tout a été fait pour obtenir les don­nées en util­isant des voies nationales. Des mois durant, une équipe de près de dix jour­nal­istes a alors mul­ti­plié les deman­des au titre du droit de l’information dans les vingt-sept pays de l’Union.

Arti­cle de Medi­a­part Data cen­ters : le déni d’information du pub­lic devant la jus­tice (18 mars 2026)

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