Bardella serait antisémite… Qui aurait pu prédire ?

Extraits de pro­pos de Jor­dan Bardel­la dans Mes­sen­ger en 2013. © Doc­u­ments Medi­a­part avec pho­to AFP

Le jeune Bardel­la, arriv­iste dès le plus jeune âge, s’est beau­coup répan­du sur Face­book, Mes­sen­ger, des mails et y a déver­sé ses haines, notam­ment anti­sémites. C’est de l’exploita­tion de ces sources que Médi­a­part, dans une série d’ar­ti­cles très doc­u­men­tés, prou­ve le fond de ses pen­sées et leur dan­gerosité.

Ci-dessous vidéo de Médi­a­part et com­mu­niqué de la LDH.

Mais les tech­niques util­isées par Médi­a­part (pour la bonne cause !) inter­ro­gent aus­si sur la sophis­ti­ca­tion et la puis­sance des recherch­es effec­tuées par les jour­nal­istes de Médi­a­part… et sur la défense de nos lib­ertés numériques ! Le point avec une étude de ZD Net sur l’OSINT (Open Sources INTel­li­gence).

Com­mu­niqué de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH)

Le visage inchangé du RN : antisémitisme et menaces contre la presse. La LDH saisit les instances de l’ONU

Les écrits attribués à Jor­dan Bardel­la par Medi­a­part sont d’une extrême grav­ité. Ils rap­pel­lent à quel point l’héritage anti­sémite du Rassem­ble­ment nation­al (RN) lui reste con­sub­stantiel.

La fable d’une extrême droite dev­enue respectable évanouie, demeure la réal­ité : l’idée de l’inégalité des êtres humains, pro­fondé­ment con­sti­tu­tive des racismes, reste au coeur de la pen­sée d’extrême droite, qui hiérar­chise les vies humaines.

Jor­dan Bardel­la con­teste avoir tenu ces pro­pos et a annon­cé saisir la jus­tice, ce qui relève évidem­ment de son droit. Mais la réac­tion du RN va bien au-delà, et de façon inquié­tante. Marine Le Pen a ain­si déclaré à pro­pos de Medi­a­part : “il y aura évidem­ment une réponse à la manière dont ils se com­por­tent”, pré­cisant : “c’est à Medi­a­part qu’il va fal­loir dire d’enfiler son costard en Kevlar”.

Cette référence explicite au gilet pare-balles est d’une vio­lence inouïe. De la part d’une can­di­date à l’élection prési­den­tielle, elle con­stitue une mesure d’intimidation par­ti­c­ulière­ment grave à l’encontre d’un organe de presse. Elle tombe les masques et fait plan­er sur la rédac­tion du jour­nal la men­ace d’attaques physiques. Elle mon­tre ce que serait la poli­tique du RN au pou­voir vis-à-vis de la presse indépen­dante : gou­vern­er par la men­ace et la peur.

Sur cet enjeu démoc­ra­tique majeur du droit à l’information, le gou­verne­ment, auquel il appar­tient de garan­tir la lib­erté de la presse et la sécu­rité des jour­nal­istes, est mal­heureuse­ment silen­cieux. Dans cette sit­u­a­tion, la LDH (Ligue des droits de l’Homme/droits humains) a donc décidé de saisir les instances com­pé­tentes de l’ONU afin d’alerter sur cette sit­u­a­tion préoc­cu­pante, con­sti­tu­tive d’une vio­la­tion du Pacte inter­na­tion­al sur les droits civils et poli­tiques ain­si que des réso­lu­tions de l’Assemblée générale de l’ONU et du Con­seil des droits de l’Homme rel­a­tives à la sécu­rité des jour­nal­istes et au dan­ger de l’impunité.

La stratégie dite de “dédi­a­boli­sa­tion” du RN n’a jamais été rien d’autre qu’une ten­ta­tive de dis­sim­u­la­tion de son car­ac­tère haineux, de sa fil­i­a­tion avec l’antisémitisme de Vichy, de sa hargne con­tre la lib­erté d’expression et l’égalité des droits. La LDH apporte son sou­tien à Medi­a­part et appelle toutes celles et ceux qui ont la lib­erté au coeur à don­ner de la voix pour la défendre.

Ce que l’enquête de Mediapart sur Jordan Bardella nous apprend de l’OSINT

En s’ap­puyant sur l’ex­trac­tion RGPD et l’Open Source Intel­li­gence, les jour­nal­istes ont déployé un arse­nal tech­nique red­outable. L’au­then­tifi­ca­tion des archives numériques au cœur de l’in­ves­ti­ga­tion sur les écrits his­toriques de Jor­dan Bardel­la, un tra­vail réal­isé par le site de presse Médi­a­part, dépasse le cadre poli­tique. Elle offre une démon­stra­tion con­crète des méth­odes de la foren­sic infor­ma­tique et de la preuve numérique oppos­able.

  • cette enquête illus­tre l’u­til­i­sa­tion de pro­to­coles d’in­ves­ti­ga­tion d’in­ci­dents, d’analyse des méta­don­nées (en-têtes d’e-mails, horo­datage) et de véri­fi­ca­tion d’in­tégrité per­me­t­tant de con­tr­er les risques de fal­si­fi­ca­tion ou d’usurpa­tion d’i­den­tité.
  • elle met en lumière l’ex­ploita­tion des jour­naux de logs, l’u­til­ité de la con­ser­va­tion de don­nées pat­ri­mo­ni­ales pour fournir des don­nées probantes lors d’au­dits internes, de con­tentieux prud’homaux ou encore de lit­iges com­mer­ci­aux.
  • elle for­malise l’usage du droit d’ac­cès aux don­nées per­son­nelles (arti­cle 15 du RGPD) comme out­il légal d’ex­trac­tion, com­biné à la cer­ti­fi­ca­tion par un tiers de con­fi­ance (com­mis­saire de jus­tice / huissier) pour garan­tir le principe de non-répu­di­a­tion.
  • elle mon­tre les tech­niques d’at­tri­bu­tion d’i­den­tité numérique, de recoupe­ment d’empreintes dig­i­tales et de recon­struc­tion d’his­toriques à par­tir d’archives web publiques.

Face aux accu­sa­tions de “faux grossiers” ou de “pro­pos déli­rants” du respon­s­able poli­tique mis en cause et des cadres de son par­ti, la pre­mière préoc­cu­pa­tion des jour­nal­istes a été d’ex­clure l’hy­pothèse de deep­fakes. Plutôt que de se fier à de sim­ples cap­tures d’écran, les jour­nal­istes ont demandé à leur source de sol­liciter directe­ment Meta le 16 août 2026, au titre du droit européen à la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles (RGPD), afin d’obtenir l’archive com­plète de ses con­ver­sa­tions de l’an­née 2013.

Le dossier com­pressé généré par la plate­forme garan­tit sur le plan tech­nique que le fil de dis­cus­sion Mes­sen­ger exploité par les jour­nal­istes n’a subi aucune altéra­tion a pos­te­ri­ori depuis sa créa­tion. L’ex­trac­tion du fichi­er d’archive a été ensuite cer­ti­fiée par un con­stat d’huissier de jus­tice pour lui don­ner une valeur probante incon­testable. Ce pro­to­cole a par ailleurs été appliqué à deux sources dis­tinctes de l’en­tourage du respon­s­able poli­tique, sans lien entre elles, ayant toutes deux réal­isé une extrac­tion auprès des serveurs de Meta. Enfin, c’est cette extrac­tion qui a ensuite per­mis aux jour­nal­istes d’u­tilis­er des pro­pos pub­liés par le compte.

L’en­quête s’ap­puie aus­si sur l’analyse de doc­u­ments bureau­tiques et de cour­riels orig­in­aux pour valid­er la chronolo­gie des faits. Pour les deux adress­es Gmail util­isées par l’in­téressé à cette époque, l’in­ves­ti­ga­tion s’est faite directe­ment sur la struc­ture brute et les en-têtes (les head­ers) des mes­sages orig­in­aux reçus depuis les sources. L’analyse des cour­riels per­met de retrac­er des envois pré­cis, comme ce mes­sage de 2014 con­tenant le PDF d’un ouvrage qui, selon les jour­nal­istes, établit un lien entre Jor­dan Bardel­la et une officine d’ex­trême droite.

Côté doc­u­ments bureau­tiques, un fichi­er list­ing des adhérents du Front nation­al de la jeunesse (FNJ) com­porte une date de créa­tion interne fixée au 16 octo­bre 2012 dans ses méta­don­nées. L’au­then­tic­ité du doc­u­ment est ensuite con­solidée par le cour­riel de trans­mis­sion ini­tial, appor­tant la preuve tech­nique que le fichi­er n’a pas pu être mod­i­fié ultérieure­ment. Enfin, sol­lic­itée par les jour­nal­istes, la plate­forme citoyenne Avaaz a trans­mis le lien natif d’une péti­tion lancée le 11 juil­let 2013 par un pro­fil “Jor­dan B.”, cor­rob­o­rant un mes­sage du jeune mil­i­tant d’alors.

Associ­er tech­nique­ment un pro­fil de réseau social ou un iden­ti­fi­ant numérique à une per­son­ne physique exige un recoupe­ment d’indices biographiques et réseau con­cor­dants. Dans la con­ver­sa­tion Mes­sen­ger, l’u­til­isa­teur livre des élé­ments per­son­nels iden­ti­fi­ables : “Ma mère est née en Ital­ie, mon père en France”, ou encore son échec au con­cours d’en­trée à Sci­ences Po en 2013. Des détails réaf­fir­més à l’i­den­tique dans son auto­bi­ogra­phie pub­liée en 2024.

L’his­torique d’ex­trac­tion mon­tre aus­si la créa­tion d’un sec­ond compte Face­book dédié à la vie publique le 24 novem­bre 2013, l’au­teur écrivant à son inter­locu­teur : “Je dédie ce compte exclu­sive­ment au FN, l’autre restera un compte per­so”. L’en­quête enfin a croisé les iden­ti­fi­ants de compte avec des traces numériques sur d’autres plate­formes, comme un compte Twit­ter anonyme (2015−2017), ou encore des men­tions “J’aime” sur Insta­gram jusqu’en juin 2020 sur le compte privé d’un mil­i­tant d’ex­trême droite.

Pour les experts en sécu­rité des SI et les juristes en entre­prise, cette inves­ti­ga­tion jour­nal­is­tique démon­tre l’ef­fi­cac­ité du principe de non-répu­di­a­tion appliqué aux doc­u­ments numériques et aux méta­don­nées. Face aux affir­ma­tions du respon­s­able poli­tique sou­tenant que les pièces ont été fab­riquées, le croise­ment des archives brutes d’édi­teurs, des méta­don­nées e‑mails et des archives web publiques rend donc ses déné­ga­tions plus com­plex­es à faire val­oir.

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