Gaza, laboratoire et vitrine de la destruction par l’IA

Un mois après la déci­sion de la Cour inter­na­tionale de jus­tice, les opéra­tions mil­i­taires d’Israël con­tin­u­ent et le nom­bre de morts aug­mente. Un arti­cle de medi­a­part révèle com­ment Gaza est util­isée par l’ar­mée israëli­enne comme lab­o­ra­toire pour tester de nou­velles armes tech­nologiques util­isant des algo­rithmes dans leur sys­tème de guidage, des robots tueurs, ain­si qu’une plate­forme infor­ma­tique dotée d’intelligence arti­fi­cielle nom­mée « Hab­so­ra ».

L’État israélien se sert de ce mas­sacre par l’IA pour faire de la pro­mo­tion sur le cat­a­logue de son site, une vit­rine de l’horreur qui s’inscrit dans une longue his­toire et qui pose la ques­tion de l’implication de la France et d’autres états occi­den­taux dans la fab­ri­ca­tion de ces armes tech­nologiques.

En décem­bre 2023, nous avions déjà écrit un arti­cle sur les drones snipers util­isés par Israël à Gaza, revenant sur la manière dont l’É­tat israëlien avait réus­si au fil de ses années à se posi­tion­ner à la pointe des nou­velles tech­nolo­gies en matière d’arme­ment et d’outils de sur­veil­lance, glis­sant au fil des années d’une logique de “main­tien de l’or­dre” à une véri­ta­ble “guerre par l’IA” en Pales­tine.

Ces inno­va­tions tech­nologiques sont enviées par de nom­breuses puis­sances à tra­vers le monde et font l’ob­jet de nom­breuses atten­tions lors de chaque salon du Milipol.

Cette année, les clients issus du pub­lic et du privé, n’au­ront cepen­dant pas à atten­dre les vis­ites des déla­ga­tions offi­cielles pour décou­vrir les nou­velles armes des entre­pris­es israéli­ennes, celles-ci sont déjà présen­tées en cat­a­logue sur le site de l’armée israéli­enne, avec « expli­ca­tions tech­niques som­maires et « util­isa­teurs » ravis de leurs expéri­ences sur le ter­rain ».

Des armes de haute tech­nolo­gie, où l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle joue un rôle de plus en plus impor­tant.

Par­mi ces armes on trou­ve :

  • Les chars Barak, décrits comme la “cinquième itéra­tion” du célèbre char Merka­va. Ils utilisent l’IA de plusieurs manières : une “vaste infra­struc­ture de capeurs fiables” génère une vue en réal­ité aug­men­tée de ce qui se trou­ve à l’ex­térieur, le “sys­tème de pro­tec­tion active Tro­phy” détecte et neu­tralise instan­ta­né­ment toute men­ace pesant sur le char en tirant un mis­sile qui fait explos­er le mis­sile entrant.

D’après la BBC, « les pre­miers nou­veaux chars ont été livrés au 52e batail­lon de la 401e brigade blind­ée au début du mois de sep­tem­bre 2023, après cinq années de développe­ment. »

Chars Barak, pho­to de la BBC
  • Le drone Spark, dévelop­pé dans le cadre du pro­gramme Storm Clouds de l’ar­mée de l’air israéli­enne (qui est une flotte de véhicules aériens sans pilote) et le drone Spike Fire­fly, une ver­sion des drones Kamikaz, équipé d’une ogive détach­able. Tous les deux pro­duit par le groupe Rafael Advanced Defence Sys­tems and Aero­nau­tics.

Le drone Spike Fire­fly « recueille des infor­ma­tions et définit la cible sous le com­man­de­ment d’un sol­dat qui le con­trôle à l’aide d’une tablette. Il peut revenir à la base ou, s’il est équipé de l’o­give à frag­men­ta­tion omni­di­rec­tion­nelle de 350 grammes (en option), peut s’écras­er sur une cible. »

Drone Spark, pho­to de la BBC
Drone Spike Fire­fly, image de la BBC
  • Muni­tion de morti­er pré­cise, les ogives Iron Sting (Dard de fer), d’Elbit Sys­tems sont dotées d’un nou­veau sys­tème de guidage, à la fois par fais­ceau laser et par GPS. L’o­give est capa­ble de pénétr­er le béton armé dou­ble avec un effet de souf­fle et de frag­men­ta­tion, selon Elbit.

Elle a été util­isée pour la pre­mière fois à Gaza en octo­bre 2023, selon les forces de l’or­dre israëli­enne.

Iron Sting, Pho­to de la BBC

Util­isés aus­si, la mitrailleuse Negev 7, plus puis­sante que la Negev 5, le véhicule blindé Ethan, le viseur Smash (dont nous avons déja par­lé dans cet arti­cle) et encore d’autres équipements…

Le jour­nal israélien Haaretz a récem­ment rap­porté que le Tsa­hal expéri­men­tait égale­ment l’utilisation de robots et de chiens télé­com­mandés pen­dant la guerre de Gaza. La plu­part des tests ont été effec­tués avec un “chien robot”, égale­ment équipé d’un drone. Des bull­doz­ers D9 télé­com­mandés sans pilote sont égale­ment util­isés».

Une vidéo mon­tre les robots déployés. Il s’agit d’un mod­èle bap­tisé «Vision 60» et conçu par une société améri­caine appelée Ghost Robot­ics. Cha­cun de ces chiens coûte 165.000 dol­lars. Ils sont con­sid­érés comme semi-automa­tiques, tra­vail­lent sous terre et au-dessus des décom­bres et peu­vent se remet­tre sur pied même s’ils tombent. Par le passé, la firme avait mon­té un mod­èle de ses robots bap­tisé «Spur» en train de tir­er en rafale, équipé d’une arme à feu sur le dos.

Cap­ture d’écran de la vidéo pub­liée sur Con­tre Attaque

Con­tre Attaque, rap­pelle dans son arti­cle sur ce robot tueur, qu’il y a quelques années, l’entreprise améri­caine Boston Dynam­ics avait présen­té son pre­mier «robot chien» de couleur jaune vif bap­tisé SPOT. Cette inven­tion, présen­tée comme sym­pa­thique et inof­fen­sive, avait été déployée dans les rues de Nantes pen­dant le con­fine­ment.

« Les grincheux qui annonçaient une future util­i­sa­tion mil­i­taire d’un tel robot étaient traités de para­noïaques et de com­plo­tistes. Jusqu’à ce qu’une entre­prise décide de mil­i­taris­er cette machine. À présent, le robot est équipé d’un fusil d’assaut ou d’outils de sur­veil­lance et opère à Gaza en con­di­tions réelles. » (Con­tre Attaque).

Des médecins de l’hôpital Al-Shi­fa ont con­staté des blessures inédites sur des vic­times de bom­barde­ments, qu’ils n’avaient jamais eu à soign­er aupar­a­vant.

« Selon un des chirurgiens, c’est comme une lame qui fait des coupes très nettes dans la chair et l’os. J’ai vu des pho­tos de quelque chose qui ressem­ble à un mis­sile en rota­tion qui coupe en avançant. D’un point de vue tech­nologique, il sem­ble que ce soit un pas en arrière, en coupant avec des lames plutôt qu’avec des explosifs. Mais nous ne con­nais­sons pas encore cette nou­velle arme ».

Blessés Pales­tiniens, Pho­to de la BBC

Le Jerusalem Post ajoute égale­ment des armes améri­caines au cat­a­logue : comme les « bombes stu­pides » (dumb bombs, en anglais) grav­i­ta­tion­nelles et non guidées, recon­ver­ties en bombes « intel­li­gentes » grâce à un sys­tème de guidage GPS dit JDAM (Joint Direct Attack Muni­tion) , fab­riqué par Boe­ing. Ces muni­tions sont portées – et larguées – par les chas­seurs-bom­bardiers Adir, fab­riqués par la firme améri­caine Lock­heed et améliorés par Israel Aero­space indus­tries, com­plète le Jerusalem Post.

Des frag­ments des sys­tèmes de guidage améri­cain ont été retrou­vés dans les ruines de maisons pales­tini­ennes détru­ites par les bombes israëli­ennes, ce qui pose ques­tion de la respon­s­abil­ité des états occi­den­taux et européens dans cette guerre, via l’exportation des armes et de leurs com­posants à l’État d’Israel.

Pho­to de l’UN­WRA

Si la France ne fait pas par­tie des “expor­ta­teurs d’armes majeurs” vers l’État d’Is­raël, elle a mal­gré tout depuis dix ans, ven­du pour 208 mil­lions d’euros de matériel mil­i­taire à Israël, dont 25,6 mil­lions en 2022.

D’après medi­a­part, ce qui inter­roge c’est surtout l’autorisation de vente de com­posants de type « ML4 » pour 9 mil­lions d’euros appa­rais­sant dans le dernier rap­port par­lemen­taire sur les expor­ta­tions d’armes de la France en 2022. Ces com­posants désig­nent, d’après le rap­port, les « bombes, tor­pilles, roquettes, mis­siles, autres dis­posi­tifs et charges explosifs et matériel et acces­soires con­nex­es et leurs com­posants « spé­ciale­ment conçus ».

Image de Con­tre Attaque

Sébastien Lecor­nu, le min­istre des armées, après un long silence, a récem­ment déclaré à l’Assemblée nationale (le 27/02/2024) que la plu­part des pièces livrées récem­ment à Israël étaient des « com­posants élé­men­taires » (comme des : roule­ments à billes, des vit­rages, des sys­tèmes de refroidisse­ment, des poten­tiomètres, des cap­teurs de pres­sion), des­tinés à être réex­portés depuis Israël vers d’autres pays. Et que les licences avaient servies unique­ment à faire des com­posants sur les mis­siles du dôme de fer. Autrement dit, elles auraient servis unique­ment au sys­tème « défen­sif ».

Seule­ment ce qui relève de la « défense » et de « l’attaque » dans le cadre du mas­sacre auquel se livre l’État d’Israël est bien flou…

Amnesty Inter­na­tion­al a envoyé une let­tre ouverte au prési­dent français pour deman­der un « arrêt des livraisons d’armes et de matériels de guerre à Israël ».

« La France doit respecter un devoir de préven­tion du géno­cide. Cela implique notam­ment de ne pas fournir à Israël de moyens lui per­me­t­tant de com­met­tre des actes entrant dans le cadre d’un risque de géno­cide », stip­ule la let­tre.

Nous l’avions déjà men­tion­né dans un précé­dent arti­cle, d’après l’IFRI (Insti­tut Français des Rela­tions Inter­na­tionales), l’armée israéli­enne utilis­erait une plate-forme infor­ma­tique dotée d’intelligence arti­fi­cielle pour pilot­er ses cam­pagnes de bom­barde­ments nom­mée “Hab­so­ra” (“le gospel” en français). Un sys­tème digne des pires scé­nar­ios de sci­ence-fic­tion.

Pho­to par Mohammed Ibrahim 

L’armée israéli­enne présente Hab­so­ra comme un sys­tème qui « per­met d’utiliser des out­ils automa­tiques pour pro­duire des cibles à un rythme rapi­de (…) Avec l’aide de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, et grâce à l’ex­trac­tion rapi­de et automa­tique de ren­seigne­ments actu­al­isés, il pro­duit une recom­man­da­tion pour le chercheur, l’ob­jec­tif étant qu’il y ait une cor­re­spon­dance com­plète entre la recom­man­da­tion de la machine et l’i­den­ti­fi­ca­tion effec­tuée par une per­son­ne »

Une véri­ta­ble « usine à cibles qui fonc­tionne 24 heures sur 24 », comme le décrit Tsa­hal dans l’ar­ti­cle pub­lié sur son site Web le 2 novem­bre 2023.

Ce sys­tème « mouline » des quan­tités astronomiques d’informations à une vitesse ful­gu­rante et livre des « cibles » en temps réel, en nom­bre supérieur à ce que « des dizaines de mil­liers d’officiers pour­raient faire », selon un offici­er cité dans l’enquête de Yuval Abra­ham pub­liée dans le mag­a­zine israélien +972 (1)

Plusieurs experts indiquent que l’ar­mée peut nour­rir l’outil avec des images venant de drones, des mes­sages sur les réseaux soci­aux, des infor­ma­tions recueil­lies sur le ter­rain par des espi­ons, des local­i­sa­tions télé­phoniques. Une fois une cible sélec­tion­née, la tech­nolo­gie peut utilis­er les sources offi­cielles con­cer­nant la pop­u­la­tion pour estimer la prob­a­bil­ité de dom­mages aux civils.

Image du sys­tème Samar­i­tain dans la série TV Per­son of inter­est

Hab­so­ra ne serait pas le seul sys­tème d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle qu’u­tilis­erait les forces de l’ar­mée israëli­enne. En juin 2022 la chercheuse Liran Ante­bi a rap­porté dans les colonnes de la revue Vor­tex, que l’État d’Is­raël s’appuierait sur au moins qua­tre logi­ciels dans ses opéra­tions con­tre le Hamas : Alchemist, Gospel (Hab­so­ra), Depth of Wis­dom et Fire Fac­to­ry.

Si le fonc­tion­nement pré­cis de ces sys­tèmes, est dif­fi­cile à établir, il sem­ble qu’Alchemist facilit­erait les ripostes en cas d’attaque visant le ter­ri­toire israélien ; que Depth of Wis­dom car­togra­phierait les sols et les sous-sols de la bande de Gaza (pour repér­er les tun­nels du Hamas) ; qu’Hab­so­ra défini­rait les cibles les plus per­ti­nentes ; tan­dis que Fire Fac­to­ry génèr­erait en temps réel des plans de frappe par avions et par drones, en fonc­tion du type de cible.

C’est donc grâce à l’ensem­ble ces tech­nolo­gies de pointe que l’armée israéli­enne serait désor­mais capa­ble de frap­per plusieurs cen­taines de cibles par jour.

Cap­ture d’écran d’une vidéo de l’armée israéli­enne dif­fusée le 2 novem­bre 2023 mon­trant des frappes sur la bande de Gaza. The con­ver­sa­tion.

« En croisant ces don­nées, les pro­grammes sug­gèrent automa­tique­ment des cibles, sur le mod­èle des sig­na­ture strikes améri­caines qui agrè­gent les car­ac­téris­tiques com­munes d’individus impliqués dans des actes ter­ror­istes pour en dégager des « sché­mas » ou « pat­terns of life ». La CIA a ain­si ciblé des indi­vidus dont l’identité n’était pas formelle­ment con­fir­mée, mais dont un ensem­ble de don­nées (local­i­sa­tion, équipement, âge, sexe, etc.) per­me­t­tait de les associ­er à des com­bat­tants d’organisations ter­ror­istes. »

Lau­re de Roucy-Rochegonde et Amélie Férey, L’IA au cœur de la stratégie israéli­enne à Gaza, The Con­ver­sa­tion

L’emploi de l’IA dans un nom­bre crois­sant de sys­tèmes d’armes est présen­té comme por­teur d’une plus grande mesure dans le recours à la force, car per­me­t­tant davan­tage de pré­ci­sion dans les frappes. Le sys­tème Hab­so­ra prou­ve le con­traire. Les frappes occa­sion­nent un nom­bre colos­sal de vic­times, majori­taire­ment civiles. Le bilan depuis le 7 octo­bre a ain­si dépassé les 27 000 morts à Gaza, dont les deux tiers ne sont pas des com­bat­tants, d’après les chiffres avancés par les autorités israéli­ennes.

Le recours à des tech­niques d’intelligence arti­fi­cielle autorise donc Tsa­hal à inten­si­fi­er ses frappes, mais ne per­met pas pour autant de lim­iter les « dom­mages col­latéraux ».

Tout d’abord, le nom­bre de « cibles » est trop élevé pour être vrai­ment véri­fiées, avant les tirs, comme le note medi­a­part. Pour Lucy Such­man, pro­fesseur d’an­thro­polo­gie des sci­ences et tech­nolo­gies à l’u­ni­ver­sité de Lan­cast­er, au Roy­aume-Uni : « l’idée que davan­tage de don­nées pro­duirait un meilleur ciblage est fausse (…) plus il y a de don­nées dou­teuses, plus le sys­tème est mau­vais ».

« Le sol­dat reçoit un tel nom­bre de cibles à “traiter” qu’il ne véri­fie qu’une chose : le sexe de la cible désignée. Si c’est une femme, il peut ne pas tir­er. Si c’est un homme et qu’on lui indique que le tir peut causer 80 vic­times col­latérales, il tire quand même. »

Shir Hev­er, coor­di­na­teur de la cam­pagne BDS pour l’embargo mil­i­taire, “« Testées et approu­vées » : la bande de Gaza, zone d’essai pour les armes israéli­ennes”, medi­a­part

Ensuite, il sem­blerait que les forces de l’or­dre israëli­enne aient pro­gres­sive­ment “assou­pli les critères relat­ifs à l’at­teinte aux civils pales­tiniens”, lorsqu’il s’ag­it de cibler un mem­bre du Hamas, mod­i­fi­ant le seuil d’ac­cept­abil­ité en terme de “pertes civiles”.

Yuval a déclaré à la BBC que ses sources affir­ment que les officiers qui diri­gent l’opéra­tion mil­i­taire actuelle sur Gaza « ont aban­don­né tous les pro­to­coles antérieurs qui auraient pu lim­iter les frappes afin de ne pas touch­er les civils ». Yuval Abra­ham rap­porte qu’alors que jusqu’au 7 octo­bre une dizaine de vic­times col­latérales étaient tolérées pour élim­in­er un mem­bre exé­cu­tif du Hamas, plus d’une cen­taine de morts civiles seraient désor­mais accep­tées pour en neu­tralis­er un mem­bre sub­al­terne.

Cette évo­lu­tion explique la destruc­tion d’immeubles entiers pour abat­tre une unique cible réper­toriée, comme en témoigne la frappe sur le camp de réfugiés de Jabaliya, le 31 octo­bre 2023, qui visait un seul des dirigeants de l’attaque du 7 octo­bre et qui a fait 126 morts, selon le col­lec­tif Air­wars.

Pho­to de la BBC

Une autre expli­ca­tion serait aus­si que les forces armées israëli­enne aient con­tin­ué d’u­tilis­er d’an­ci­ennes bombes non guidées améri­caines. En effet, selon cer­taines par­ties d’une éval­u­a­tion du bureau du directeur du ren­seigne­ment nation­al des États-Unis pub­liée en décem­bre 2023 et divul­guée au site d’in­for­ma­tion améri­cain CNN, env­i­ron 40 à 45 % des 29 000 muni­tions air-sol qu’Is­raël a larguées sur Gaza n’au­raient pas été guidées, ce que l’on appelle égale­ment des “bombes muettes”.

Ces bombes non guidées « peu­vent man­quer leur cible de 30 mètres, ce qui fait la dif­férence entre frap­per un QG du Hamas et un apparte­ment rem­pli de civils », a déclaré Marc Gar­las­co, ancien ana­lyste prin­ci­pal du ren­seigne­ment au Pen­tagone et ancien enquê­teur de l’ONU sur les crimes de guerre, qui s’est entretenu avec des vic­times et des témoins de ces bombes, à BBC Ver­i­fy.

Quoi qu’il en soit, il sem­ble que l’ob­jec­tif de l’ar­mée israëli­enne soit claire­ment l’in­ten­si­fi­ca­tion des cadences de frappes, les civiles n’é­tant que des vari­ables ajusta­bles, pour ne pas dire nég­lige­ables.

Yuval Abra­ham, relate que les mil­i­taires auprès desquels il a enquêté esti­ment être « jugés sur la quan­tité de cibles qu’ils arrivent à désign­er, pas sur leur qual­ité », dans le but de créer un effet de choc au sein de la pop­u­la­tion gaza­ouie.

Gaza a été pilon­née par l’armée israéli­enne sans inter­rup­tion de jour comme de nuit. Plus de 6 000 tonnes de bombes ont été larguées. Les Gaza­ouis n’ont nulle part où aller. Dans cette prison à ciel ouvert, des écoles, des hôpi­taux, des camps de réfugiés ain­si que des lieux de cultes sont visés par les bom­barde­ments de Tsa­hal.

L’usage dis­pro­por­tion­né de la force en milieu urbain, sans aucune dis­tinc­tion entre cibles civiles et mil­i­taires dans un but de « dis­sua­sion », est une doc­trine mil­i­taire qui a été théorisée par l’ar­mée israëli­enne en 2008, la doc­trine du Dahiya.

En octo­bre 2008, Gadi Eizenkot, ancien chef d’état-major israélien – et qui fait désor­mais par­tie du cab­i­net de guerre, a for­mulé à l’agence Reuters le principe de cette doc­trine mil­i­taire, égale­ment reprise dans une inter­view à Haaretz.

Image de Con­tre Attaque

Le but de l’ar­mée israëli­enne n’est donc pas tant d’u­tilis­er l’IA pour amélior­er la pré­ci­sion de ses frappes, que « d’utiliser la force à des fins dis­sua­sives et dans une logique de respon­s­abil­ité col­lec­tive, qui vise à ren­dre insup­port­able aux Pales­tiniens les con­séquences de toute action armée ».

Ain­si, comme l’analyse, Lau­re de Roucy-Rochegonde et Amélie Férey, « les algo­rithmes ne sont ici pas util­isés pour lim­iter les dom­mages col­latéraux, mais pour cibler plus mas­sive­ment, avec un ratio par­ti­c­ulière­ment élevé de vic­times civiles, et ce en con­nais­sance de cause. »

Comme nous l’avions déjà sig­nalé, l’IA par sa déshu­man­i­sa­tion dig­i­tale ren­force la vio­lence de la guerre et du main­tien de l’or­dre. Il est plus facile de se dédouan­ner des mas­sacres et des crimes per­pétrés lorsque moins d’hu­mains sont impliqués et lorsqu’il est pos­si­ble de faire porter la respon­s­abil­ité sur la machine. Le sys­tème Hab­so­ra en est l’une des plus hor­ri­ble illus­tra­tion.

L’in­dus­trie de sur­veil­lance d’Is­raël est « cham­pi­onne mon­di­ale ». Dans « The Pales­tine Lab­o­ra­to­ry : How Israel Exports The Tech­nol­o­gy Of Occu­pa­tion Around The World », Antony Loewen­stein (2) retrace com­ment l’É­tat d’Is­raël a trans­for­mé les ter­ri­toires pales­tiniens en des ter­rains d’expérimentation pour l’armement et les tech­nolo­gies de sur­veil­lance que Tsa­hal exporte dans le monde entier.

Il relate égale­ment com­ment après 1967, « un grand nom­bre de pays a com­mencé à se ren­dre en Israël pour appren­dre de cette expéri­ence d’occupation, pour appren­dre com­ment réprimer leurs pro­pres cibles ».

Des liens qui n’ont pas cessé depuis, puisque par­mi les pro­jets financés par Hori­zon 2020, le pro­gramme d’investissement et d’innovation de l’UE entre 2014 et 2019, on trou­vait « des sys­tèmes israéliens de haute tech­nolo­gie de con­trôle et de sur­veil­lance des fron­tières. » En 2021, il était annon­cé qu’Israël recevrait l’autorisation de s’unir au pro­gramme Hori­zon Europe, qui finance l’innovation et la recherche à hau­teur de 95,5 mil­liards d’euros pen­dant sept ans.

Pour Antony Loewen­stein « le cap­i­tal­isme de sur­veil­lance a été incroy­able­ment prof­itable à l’élite mil­i­taire et poli­tique israéli­enne », car il emploie un grand nom­bre de per­son­nes et per­met à l’État israélien de se présen­ter sous la forme idéologique de la « Start-up Nation ».

Lors de l’exposition de la Défense israéli­enne de 2022 à Tel-Aviv, les out­ils de sur­veil­lance dis­posant d’intelligences arti­fi­cielles étaient le clou du spec­ta­cle

« Des mem­bres seniors de l’establishment de la défense israéli­enne étaient présents. Nom­bre de pro­duits étaient pub­li­cisés sous l’aspect de la pratic­ité pour l’usager, par exem­ple, pass­er un check­point de manière plus rapi­de, mais leur objec­tif réel est d’améliorer leur capac­ité à sur­veiller et cibler des pop­u­la­tions indésir­ables. »

Inter­veiw d’Antony Loewen­stein, « La Pales­tine est le lab­o­ra­toire d’arme­ments et de sur­veil­lance d’Is­raël », Elu­cid.

Shir Hev­er con­state que l’échec du dôme de fer lors de la journée du 7 octo­bre ne devrait guère porter préju­dice au secteur et aux gross­es entre­pris­es « comme Elbit Sys­tems, Rafael Advance Sys­tems et Israel Aero­space Indus­tries ».

« Je pen­sais que cet échec de la tech­nolo­gie con­duirait à son rejet, mais ce que les entre­pris­es israéli­ennes rap­por­tent est l’exact con­traire. Elles affir­ment avoir beau­coup de clients. Et ceux qui achè­tent des armes à Israël aujourd’hui, ce sont prin­ci­pale­ment des États occi­den­taux. La Suède en pre­mier lieu. Parce qu’elle vient de rejoin­dre l’Otan et qu’elle a peur de la Russie. Vien­nent ensuite l’Allemagne, les États-Unis, la Grande-Bre­tagne, l’Italie. C’est au point qu’Elbit Sys­tems a annon­cé faire appel à ses anciens employés, aujourd’hui retraités, pour répon­dre aux com­man­des. »

Shir Hev­er, « Testées et approu­vées » : la bande de Gaza, zone d’essai pour les armes israéli­ennes”, medi­a­part

Un com­merce de mort qui con­duit aujour­d’hui à un géno­cide.

Un mois après la déci­sion de la Cour inter­na­tionale de jus­tice, l’État israëlien n’a pris aucune mesure pour faciliter l’accès de la pop­u­la­tion civile aux biens et ser­vices de pre­mière néces­sité et a en plus entravé la livrai­son de l’aide human­i­taire. Plus récem­ment encore, l’ar­mée israéli­enne a ouvert le feu à balles réelles sur des civils qui s’é­taient rués vers des camions d’aide human­i­taire.

« Les pro­vi­sions entrant à Gaza avant la déci­sion de la CIJ étaient déjà une goutte dans l’océan com­parées aux besoins sur les seize dernières années. Pour­tant, dans les trois semaines suiv­ant la déci­sion de la CIJ, le nom­bre de camions entrant à Gaza a dimin­ué d’environ un tiers, d’une moyenne de 146 par jour durant les trois semaines précé­dentes à une moyenne de 105 par jour durant les trois semaines suiv­antes. Avant le 7 octo­bre, en moyenne env­i­ron 500 camions entraient à Gaza chaque jour »

Amnesty Inter­na­tion­al, Accu­sa­tions de géno­cide : Israël pié­tine la déci­sion de la Cour inter­na­tionale de jus­tice”, medi­a­part

Face au déni israélien, les ONG en appel­lent à la com­mu­nauté inter­na­tionale pour con­va­in­cre Israël d’accepter un cessez-le-feu. « Seul un cessez-le-feu immé­di­at et main­tenu peut sauver des vies et assur­er que les mesures pro­vi­soires de la CIJ, notam­ment la livrai­son d’une aide vitale, soient appliquées », insiste Heba Morayef. Or, un cessez-le-feu ne pour­ra être imposé à Israël que par une pres­sion inter­na­tionale.

Un appel qui a été enten­du par des mil­i­tants un peu partout dans le monde, qui ont com­mencé à blo­quer et men­er des actions con­tre des usines d’armements un peu partout en France et en Europe.

Au Roy­aume-Uni, les blocages d’usines d’armement se mul­ti­plient. En Bel­gique lun­di 4 mars, des activistes ont blo­qué les entrées de plusieurs entre­pris­es d’armement qui expor­tent des armes vers Israël.

Image de Con­tre Attaque

Le 7 févri­er, un appel à une « journée mon­di­ale d’action con­tre les entre­pris­es d’armements com­plices du géno­cide en Pales­tine » avait été lancé. En France, plusieurs actions ont été organ­isées, ciblant notam­ment les sièges de Thalès, qui col­la­bore avec Israël dans la con­cep­tion de drones. Une action a été menée à Lyon par le CRAAM.

Récem­ment à Stras­bourg une action a eu lieu con­tre le siège de l’assurance Axa, com­plice économique de ban­ques israéli­ennes et de l’entreprise Elbit Sys­tems, impor­tant fab­ri­cant d’armes israëli­enne.

Une carte par­tic­i­pa­tive pour réper­to­ri­er et localis­er les entre­pris­es qui col­la­bore avec l’État d’Israël a été créé par StoparmingIs­rael.

Image de Con­tre Attaque

De nom­breuses actions ont égale­ment eu lieu same­di 17 févri­er con­tre la firme Car­refour, à l’appel des Soulève­ments de la Terre et du col­lec­tif Urgence Pales­tine (y com­pris ici à Saint-Éti­enne). Lors de la céré­monie des césars, trois artistes ont lancé un appel à cess­er le feu.

En Israël de jeunes paci­fistes résis­tent égale­ment en refu­sant le ser­vice mil­i­taire, faisant plutôt le choix de la prison. Aux États-Unis, Aaron Bush­nell, un jeune sol­dat de l’US Air Force, s’est égale­ment immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Wash­ing­ton pour pro­test­er con­tre le géno­cide pales­tinien.

L’un des derniers mes­sages du jeune homme était : « Many of us like to ask our­selves, “What would I do if I was alive dur­ing Slav­ery? Or the Jim Crow South? Or the apartheid? What would I do if my coun­try was com­mit­ting geno­cide?” The Answer is, you’re doing it. Right now. »

Tra­duc­tion : « Beau­coup d’entre nous aiment se deman­der : “Que ferais-je si j’étais en vie pen­dant l’esclavage ? Ou dans le Sud durant les lois Jim Crow [les lois Jim Crow instau­raient la ségré­ga­tion raciale dans le Sud des USA jusqu’en 1964] ? Ou l’apartheid ? Que ferais-je si mon pays com­met­tait un géno­cide ?” La réponse est que vous le faites. En ce moment même.»

Une trève serait actuelle­ment en cours de négo­ci­a­tion.

Des man­i­fes­ta­tions et des actions en sou­tien à la Pales­tine con­tin­u­ent à Saint-Éti­enne. Du 8 au 10 mars aura lieu le Fes­ti­val PaSTEC, 72h de ciné­ma, de théâtre, de dis­cus­sions, d’exposition autour d’images de Pales­tine, plus d’in­fos sur le Numéro Zéro.

(1) Un mag­a­zine en ligne indépen­dant à but non lucratif dirigé par un groupe de jour­nal­istes pales­tiniens et israéliens.

(2) Antony Loewen­stein est un jour­nal­iste d’enquête indépen­dant, auteur de nom­breux ouvrages et de plusieurs doc­u­men­taires. Il est égale­ment cofon­da­teur de Declas­si­fied Aus­tralia. Il a écrit pour le New York Times, The Guardian, The Wash­ing­ton Post, ou encore Al Jazeera, entre autres. Il était basé au Sud-Soudan en 2015, et à Jérusalem-Est entre 2016 et 2020).

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