Israël, Nice… : la chimère des approches cyber-sécuritaires

La cir­cu­laire de la Direc­tion des affaires crim­inelles et des grâces, signée de la main du min­istre de la Jus­tice, “rel­a­tive à la lutte con­tre les infrac­tions sus­cep­ti­bles d’être com­mis­es en lien avec les attaques ter­ror­istes subies par Israël depuis le 7 octo­bre 2023″ vise, de fait, à lim­iter toute expres­sion sur l’actuelle action menée par l’E­tat Israëlien dans la bande de Gaza. Sans moyens de se défendre dans ce type de sit­u­a­tion, nous préférons repren­dre des extraits d’ar­ti­cles de médias main­stream (voir ci-dessous).

Deux élé­ments de con­texte

Attaques du Hamas : pour Israël, une immense fail­lite sécu­ri­taire

Les atten­tats sanglants du Hamas en Israël sig­nent la fin de l’il­lu­sion d’une toute puis­sance tech­nologique qui pour­rait empêch­er absol­u­ment, par des moyens tech­niques aux pou­voirs “surhu­mains”, toute agres­sion.

Je n’ai jamais vu la fron­tière être franchie de cette manière. Générale­ment, même si une per­son­ne de Gaza s’ap­proche de la fron­tière, elle est inter­cep­tée et neu­tral­isée avant même de faire quelque chose”, con­state auprès de NBC News David M. Fried­man, ambas­sadeur des Etats-Unis en Israël sous la prési­dence Trump, de 2017 à 2021. L’at­taque a com­plète­ment mis à mal la con­cep­tion opéra­tionnelle défen­sive à la fron­tière de la bande de Gaza, explique le jour­nal israélien Haaretz, rap­pelant que l’E­tat hébreu investit des mil­liards de shekels [la mon­naie nationale de l’E­tat d’Is­raël] à des fins de sur­veil­lance autour de l’en­clave pales­tini­enne, dont la fron­tière est gardée par des mil­i­taires et des moyens tech­nologiques de pointe. Source France TV Info

En l’espace de quelques heures, same­di 7 octo­bre, des com­bat­tants du Hamas très déter­minés mais équipés de moyens rudi­men­taires ont franchi un dis­posi­tif de sécu­rité réputé par­mi les plus sophis­tiqués du monde, com­prenant une bar­rière de six mètres de haut et de soix­ante-cinq kilo­mètres de long, sur­veil­lée en per­ma­nence par un sys­tème de caméras, radars, drones et autres cap­teurs ther­miques. Venant d’un ter­ri­toire, la bande de Gaza, soumis à un blo­cus et à une stricte sur­veil­lance, ils ont déjoué les plans d’un État, Israël, qui con­sacre plus de 20 mil­liards d’euros par an à son armée, et dont le pre­mier min­istre se tar­gue de plac­er la sécu­rité au cen­tre de sa poli­tique. Leur incur­sion a con­duit à des mas­sacres dont l’ampleur n’a sans doute pas encore été pleine­ment mesurée. Com­ment cela a‑t-il été pos­si­ble ? […] Le mur à un mil­liard de dol­lars, mis à terre par explosifs et pel­leteuses. Autre emblème de la poli­tique sécu­ri­taire israéli­enne mis à mal par les auteurs des attaques ter­ror­istes du 7 octo­bre : le mur entourant la bande de Gaza. L’ouvrage, haut de six mètres, qui aurait coûté plus de un mil­liard de dol­lars (940 mil­lions d’euros), a été franchi par plusieurs cen­taines, voire plusieurs mil­liers de com­bat­tants du Hamas. Plusieurs vidéos de pro­pa­gande, dif­fusées en qua­si-direct, don­nent des indi­ca­tions sur la manière dont ils s’y sont pris. Une par­tie des cap­teurs (radars, caméras…) israéliens a d’abord été mise hors d’usage : une vidéo mon­tre des explosifs largués, prob­a­ble­ment par des drones, sur les tours d’observation qui jalon­nent la bar­rière. Par­al­lèle­ment, les drones de sur­veil­lance israéliens sem­blent avoir été ren­dus (au moins en par­tie) inopérants par la mise hors de com­bat des sol­dats qui auraient pu s’en servir“La ques­tion la plus fréquente est : où étaient les drones de sur­veil­lance israéliens ? La réponse est que tous ceux qui auraient dû appel­er ces drones étaient déjà mortsanalyse le jour­nal­iste israélien spé­cial­isé dans les nou­velles tech­nolo­gies Assaf Gilead. Source Médi­a­part

Entre 2011 et 2021, le nom­bre d’en­tre­pris­es de cyber­sécu­rité actives en Israël est passé de 162 à 459. À l’échelle mon­di­ale, 40 % des investisse­ments privés dans les lev­ées de fonds dédiées à la cyber­sécu­rité sont allés à l’État hébreu en 2021 et les expor­ta­tions israéli­ennes dans ce secteur ont atteint 11 mil­liards de dol­lars la même année, selon l’Israel Nation­al Cyber Direc­torate. Des chiffres qui don­nent le tour­nis et témoignent de la vivac­ité d’un secteur en plein essor. En quelques années, Israël s’est imposé comme une véri­ta­ble “cyber­na­tion” sur la scène inter­na­tionale. Des entre­pris­es comme Check Point, Argus, Verint et NSO [ndlr : pro­duc­teur de Pega­sus qui sert à nom­bre d’É­tats pour sur­veiller des opposants, des mil­i­tants et des jour­nal­istes], pour n’en nom­mer que quelques-unes, promeu­vent les tech­nolo­gies israéli­ennes de pointe, alors qu’en par­al­lèle de nom­breuses start-up s’imposent comme des “cyber licornes”, de jeunes sociétés non cotées en bourse qui affichent une val­ori­sa­tion de plus d’un mil­liard de dol­lars. Source RFI

Plusieurs enquêtes de médias ont mis en cause ces sociétés israéli­ennes dans leur aide à la répres­sion à tra­vers le monde : dans Vice, Le Monde, Rest of World.

Amnesty Inter­na­tion­al a par ailleurs enquêté sur les nou­veaux out­ils de recon­nais­sance faciale israéliens (Red Wolf, Blue Wolf, Mabat 2000…) déployés pour restrein­dre la lib­erté de mou­ve­ment des Pales­tiniens et Pales­tini­ennes : inter­dic­tion d’accès à leur pro­pre quarti­er, effet dis­suasif pour exercer leur droit de man­i­fester, men­aces d’arrestations arbi­traires… Ils ont pro­duit un Rap­port sur l’A­partheid automa­tisé (en anglais).

Nice, ville ultra­sécu­ri­taire, n’a pas été épargnée

Un con­stat sem­blable peut être fait suite à l’atten­tat de Nice le 14 juil­let 2016. Dans la ville la plus tech­no-sécurisée de France, il coû­ta la vie à 86 per­son­nes et fit 458 blessé.es. Le ter­ror­iste a même pu effectuer 11 repérages avec son véhicule dans une zone où ce type de camion était inter­dit de cir­cu­la­tion, sous l’oeil des caméras de sécu­rité (1257 à l’époque, plus de 4000 aujour­d’hui). Depuis, la ville de Nice, sans aucune remise en cause suite à cet échec, a embrayé sur la recon­nais­sance faciale et l’usage à haute dose de l’IA sécu­ri­taire :

https://youtu.be/yxW_QdpPuoE
Vidéo issue du site de la ville de Nice

Le doc­u­men­taire Fliquez-vous les uns les autres (2020) per­met, à tra­vers divers témoignages (dont celui de par­ents des vic­times), de bien analyser les impass­es de cette “doc­trine tech­no-sécu­ri­taire” prônée par les édiles de Nice (à par­tir de la 36e minute).

Or, selon l’analyse dévelop­pée par Georges Mal­brunot et Chris­t­ian Ches­not, les liens idéologiques et d’af­faires entre la mairie de Nice et Israël sont con­stants, eux soulig­nant la “fas­ci­na­tion du maire de Nice” pour les tech­nolo­gies de cyber­sécu­rité israéli­ennes.

Quelle alter­na­tive ?

Ces tech­nolo­gies visent à couper de manière étanche un dedans pro­tégé d’un dehors jugé menaçant. Le plus sou­vent il s’ag­it d’une logique de dom­i­na­tion : dom­i­nants dedans, dom­inés dehors. Cela vise donc à mas­quer un prob­lème poli­tique : partage de ter­ri­toire iné­gal­i­taire, injus­tice dans l’ac­cès aux moyens de sub­sis­tance, restric­tions des lib­ertés…

La seule alter­na­tive pos­si­ble est donc la reprise d’un dia­logue, de négo­ci­a­tions et d’ac­cords qui rétab­lis­sent la lib­erté pour toutes et tous, l’é­gal­ité et met­tent fin aux injus­tices.

Au terme d’une décen­nie de sur­veil­lance de masse, l’in­for­ma­tique a prou­vé qu’elle ser­vait davan­tage à brid­er la lib­erté qu’à lut­ter con­tre le ter­ror­isme”, Edward Snow­den, “Mémoires vives”, 2019