Stop aux massacres à Gaza

pho­to © Dominique Botte

Le dimanche 11 mai, 80.000 per­son­nes ont défilé dans les rues de Brux­elles pour dénon­cer, avec force, les crimes com­mis par l’État israélien dans la bande de Gaza, pour dire non à l’horreur, non à la guerre, non au silence com­plice. En sol­i­dar­ité avec le peu­ple pales­tinien, elles ont marché pour la vie, pour la paix, pour les enfants de Gaza dont les vis­ages hantent désor­mais les con­sciences du monde entier. 

Il ne s’agissait pas d’un sim­ple défilé, mais d’un acte de résis­tance humaine face à l’indifférence. De toutes orig­ines, de tous hori­zons, des femmes, des hommes, des per­son­nes jeunes et âgées, des militant·e·s engagé·e·s ou des citoyen·ne·s révolté·e·s, se sont retrouvé·e·s uni·e·s par un même mot d’ordre : “Stop aux mas­sacres, non à l’apartheid, non à la coloni­sa­tion”.

Le peu­ple se sol­i­darise, mais pourquoi les gou­ver­nants européens, divers intel­lectuels… sou­ti­en­nent sans nuance la poli­tique géno­cidaire israéli­enne, et vont même jusqu’à pour­suiv­re tous ceux qui la con­damnent en les assim­i­lant à des anti­sémites ?

L’his­to­rien Israélien Ilan Pap­pé, pro­fesseur à l’u­ni­ver­sité d’Exeter (GB), aupar­a­vant maître de con­férences en sci­ences poli­tiques à l’u­ni­ver­sité de Haï­fa, revient sur ce décalage dans l’ar­ti­cle suiv­ant pour The Pales­tine Chron­i­cle, média en ligne qui, à par­tir des Etats-Unis, donne la parole à des uni­ver­si­taires, jour­nal­istes, mil­i­tants des droits humains, artistes…

Par Ilan Pap­pé et Ramzy Baroud, 22 avril 2025

Les réac­tions du monde occi­den­tal à la sit­u­a­tion dans la bande de Gaza et en Cisjor­danie soulèvent une ques­tion trou­blante : pourquoi l’Oc­ci­dent offi­ciel, et l’Eu­rope occi­den­tale offi­cielle en par­ti­c­uli­er, sont-ils si indif­férents à la souf­france des Pales­tiniens ?

Pourquoi le Par­ti démoc­rate améri­cain est-il com­plice, directe­ment et indi­recte­ment, du main­tien de l’in­hu­man­ité quo­ti­di­enne en Pales­tine – une com­plic­ité si vis­i­ble qu’elle a prob­a­ble­ment été l’une des raisons pour lesquelles il a per­du les élec­tions, car le vote arabo-améri­cain et pro­gres­siste dans les États clés ne pou­vait pas, et à juste titre, par­don­ner à l’ad­min­is­tra­tion Biden son rôle dans le géno­cide dans la bande de Gaza ?

C’est une ques­tion per­ti­nente, étant don­né que nous avons affaire à un géno­cide télévisé qui a repris sur le ter­rain. Il est dif­férent des péri­odes précé­dentes au cours desquelles l’Oc­ci­dent a fait preuve d’in­dif­férence et de com­plic­ité, que ce soit pen­dant la Nak­ba ou les longues années d’oc­cu­pa­tion depuis 1967.

Pen­dant la Nak­ba et jusqu’en 1967, il n’é­tait pas facile d’obtenir des infor­ma­tions, et l’op­pres­sion après 1967 était essen­tielle­ment pro­gres­sive et, en tant que telle, ignorée par les médias et les poli­tiques occi­den­taux, qui refu­saient de recon­naître son effet cumu­latif sur les Pales­tiniens.

Mais ces dix-huit derniers mois sont très dif­férents. Ignor­er le géno­cide dans la bande de Gaza et le net­toy­age eth­nique en Cisjor­danie ne peut être qual­i­fié que d’in­ten­tion­nel et non d’ig­no­rance. Les actions des Israéliens et le dis­cours qui les accom­pa­gne sont trop vis­i­bles pour être ignorés, à moins que les politi­ciens, les uni­ver­si­taires et les jour­nal­istes ne choi­sis­sent de le faire.

Ce type d’ig­no­rance est avant tout le résul­tat d’un lob­by­ing israélien effi­cace qui a prospéré sur le ter­rain fer­tile du com­plexe de cul­pa­bil­ité européen, du racisme et de l’is­lam­o­pho­bie. Dans le cas des États-Unis, c’est aus­si le résul­tat de nom­breuses années d’une machine de lob­by­ing effi­cace et impi­toy­able à laque­lle très peu d’u­ni­ver­si­taires, de médias et, en par­ti­c­uli­er, de politi­ciens osent désobéir.

Ce phénomène est con­nu dans les études récentes sous le nom de panique morale, très car­ac­téris­tique des groupes les plus con­sci­en­tisés des sociétés occi­den­tales : les intel­lectuels, les jour­nal­istes et les artistes.

La panique morale est une sit­u­a­tion dans laque­lle une per­son­ne a peur d’ad­hér­er à ses pro­pres con­vic­tions morales parce que cela exig­erait un cer­tain courage qui pour­rait avoir des con­séquences. Nous ne sommes pas tou­jours mis à l’épreuve dans des sit­u­a­tions qui exi­gent du courage, ou du moins de l’in­tégrité. Lorsque cela se pro­duit, c’est dans des sit­u­a­tions où la moral­ité n’est pas une idée abstraite mais un appel à l’ac­tion.

C’est pourquoi tant d’Alle­mands sont restés silen­cieux lorsque les Juifs ont été envoyés dans des camps d’ex­ter­mi­na­tion, et c’est pourquoi les Améri­cains blancs sont restés les bras croisés lorsque les Afro-Améri­cains ont été lynchés ou, plus tôt, réduits en esclavage et mal­traités.

Quel est le prix que devraient pay­er les jour­nal­istes occi­den­taux de pre­mier plan, les politi­ciens chevron­nés, les pro­fesseurs per­ma­nents ou les PDG d’en­tre­pris­es renom­mées s’ils accu­saient Israël d’avoir com­mis un géno­cide dans la bande de Gaza ?

Il sem­ble qu’ils s’in­quiè­tent de deux con­séquences pos­si­bles. La pre­mière est d’être con­damnés comme anti­sémites ou néga­tion­nistes de l’Holo­causte, et la sec­onde est qu’ils craig­nent que leur réponse hon­nête déclenche une dis­cus­sion qui inclu­rait la com­plic­ité de leur pays, ou de l’Eu­rope, ou de l’Oc­ci­dent en général, dans la facil­i­ta­tion du géno­cide et de toutes les poli­tiques crim­inelles con­tre les Pales­tiniens qui l’ont précédé.

Cette panique morale con­duit à des phénomènes éton­nants. En général, elle trans­forme les per­son­nes éduquées, très élo­quentes et bien infor­mées en par­faits imbé­ciles lorsqu’elles par­lent de la Pales­tine. Elle empêche les mem­bres des ser­vices de sécu­rité les plus per­spi­caces et les plus réfléchis d’ex­am­in­er les deman­des israéli­ennes visant à inclure toute la résis­tance pales­tini­enne dans une liste de ter­ror­istes, et elle déshu­man­ise les vic­times pales­tini­ennes dans les médias grand pub­lic.

L’ab­sence de com­pas­sion et de sol­i­dar­ité élé­men­taire avec les vic­times de géno­cide a été mise en évi­dence par la poli­tique de deux poids, deux mesures dont ont fait preuve les grands médias occi­den­taux, et en par­ti­c­uli­er les jour­naux les plus étab­lis aux États-Unis, tels que le New York Times et le Wash­ing­ton Post. Lorsque le rédac­teur en chef de Pales­tine Chron­i­cle, le Dr Ramzy Baroud, a per­du 56 mem­bres de sa famille, tués par la cam­pagne géno­cidaire israéli­enne dans la bande de Gaza, aucun de ses col­lègues jour­nal­istes améri­cains n’a pris la peine de lui par­ler ou de man­i­fester un quel­conque intérêt pour cette atroc­ité. En revanche, une allé­ga­tion israéli­enne fab­riquée de toutes pièces sur l’ex­is­tence d’un lien entre le Pales­tine Chron­i­cle et une famille dans l’im­meu­ble de laque­lle des otages ont été retenus a sus­cité un vif intérêt de la part de ces médias et a attiré leur atten­tion.

Ce déséquili­bre en matière d’hu­man­ité et de sol­i­dar­ité n’est qu’un exem­ple des dis­tor­sions qu’en­traîne la panique morale. Je ne doute pas que les actions menées con­tre des étu­di­ants pales­tiniens ou pro-pales­tiniens aux États-Unis, ou con­tre des activistes con­nus en Grande-Bre­tagne et en France, ain­si que l’ar­resta­tion du rédac­teur en chef de l’Elec­tron­ic Intifa­da, Ali Abunimah, en Suisse, sont autant de man­i­fes­ta­tions de ce com­porte­ment moral défor­mé.

Une affaire sim­i­laire s’est déroulée récem­ment en Aus­tralie. Mary Kostakidis, célèbre jour­nal­iste aus­trali­enne et anci­enne présen­ta­trice de SBS World News Aus­tralia aux heures de grande écoute, a été traduite devant le tri­bunal fédéral en rai­son de ses reportages sur la sit­u­a­tion dans la bande de Gaza, que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’in­dul­gents. Le fait même que le tri­bunal n’ait pas rejeté cette allé­ga­tion dès son arrivée mon­tre à quel point la panique morale est pro­fondé­ment ancrée dans le Nord glob­al.

Mais il y a un autre aspect de la ques­tion. Heureuse­ment, il existe un groupe beau­coup plus impor­tant de per­son­nes qui n’ont pas peur de pren­dre le risque d’af­firmer claire­ment leur sou­tien aux Pales­tiniens, et qui man­i­fes­tent cette sol­i­dar­ité tout en sachant que cela peut entraîn­er une sus­pen­sion, une expul­sion, voire une peine de prison. Il n’est pas facile de les trou­ver dans les uni­ver­sités, les médias ou les milieux poli­tiques dom­i­nants, mais ils sont la voix authen­tique de leurs sociétés dans de nom­breuses par­ties du monde occi­den­tal.

Les Pales­tiniens n’ont pas le luxe de laiss­er la panique morale occi­den­tale s’ex­primer ou avoir un impact. Ne pas céder à cette panique est une étape petite mais impor­tante dans la con­struc­tion d’un réseau mon­di­al pour la Pales­tine qui est néces­saire de toute urgence – pre­mière­ment pour arrêter la destruc­tion de la Pales­tine et de son peu­ple, et deux­ième­ment pour créer les con­di­tions d’une Pales­tine décolonisée et libérée à l’avenir.

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