All eyes on Palestine

© Josh May­field

Pen­dant les JO et autres fes­tiv­ités, les morts, dis­pari­tions, blessures, famines et épidémies con­tin­u­ent sous les bombes à Gaza, en Cisjor­danie, au Liban, en Syrie…

Au 7 août, l’U­NICEF dénom­bre à Gaza 39 623 tué.es, dont plus de 14 100 enfants et 9 000 femmes. Plus de 91 400 blessé.es, dont 12 320 enfants. Des mil­liers d’autres sont portées disparu.es et seraient prob­a­ble­ment sous les décom­bres. Les femmes et les enfants représen­tent plus de 60 % des vic­times. Les sur­vivants, 1,9 mil­lion, vivent un exode sans fin, dans un dénue­ment total, sans eau, sans nour­ri­t­ure, sans médica­ments. Selon l’IPC, organ­isme mon­di­al d’analyse de l’insécurité ali­men­taire, 96 % de la pop­u­la­tion est au bord de la famine.

En Cisjor­danie, depuis le début des hos­til­ités, 143 enfants auraient été tué.es, 850 autres auraient été blessé.es, et des mil­liers d’autres obligé.es de fuir.

Appel de Leïla Bek­ti pour les enfants

Nous dif­fu­sons ci-dessous le point de vue d’un doc­tor­ant, Thomas Le Bon­niec, qui rejoint des analy­ses que nous avons dif­fusées précédem­ment, lesquelles mon­trent que l’E­tat israélien utilise, pour assas­sin­er les pales­tiniens, les out­ils de sur­veil­lance qu’il vend à des villes ou à l’E­tat français…

Point de vue de Thomas Le Bon­niec

Le slo­gan “All eyes on Rafah” est employé par les man­i­fes­tants dénonçant les mas­sacres qui se répè­tent à Gaza depuis dix mois. Il prend aujourd’hui un autre sens : celui de la sur­veil­lance mil­i­taire absolue des Pales­tiniens avec les moyens de Google, Microsoft et Ama­zon, désor­mais au ser­vice d’une “usine d’assassinats de masse”.

Lepanop­tiquede Jere­my Ben­tham, ren­du célèbre par Michel Fou­cault, est l’un des “pas­sages oblig­és” dès que l’on s’intéresse aux ques­tions de la sur­veil­lance ou du numérique, qui sont désor­mais peu ou prou la même chose. On par­le de “société de sur­veil­lance”, de “cap­i­tal­isme de sur­veil­lance”, et l’on cite donc Sur­veiller et Punir.

De là, l’ef­fet majeur du Panop­tique : induire chez le détenu un état con­scient et per­ma­nent de vis­i­bil­ité qui assure le fonc­tion­nement automa­tique du pou­voir. Faire que la sur­veil­lance soit per­ma­nente dans ses effets, même si elle est dis­con­tin­ue dans son action ; que la per­fec­tion du pou­voir tende à ren­dre inutile l’ac­tu­al­ité de son exer­ci­ce ; que cet appareil archi­tec­tur­al soit une machine à créer et à soutenir un rap­port de pou­voir indépen­dant de celui qui l’ex­erce ; bref que les détenus soient pris dans une sit­u­a­tion de pou­voir dont ils sont eux-mêmes les por­teurs. Pour cela, c’est à la fois trop et trop peu que le pris­on­nier soit sans cesse observé par un sur­veil­lant : trop peu, car l’essen­tiel c’est qu’il se sache sur­veil­lé ; trop, parce qu’il n’a pas besoin de l’être effec­tive­ment. [1]

Gaza cor­re­spond aujourd’hui, assez lit­térale­ment, à une prison sous sur­veil­lance pan-optique : avec des yeux qui voient tout, partout, tout le temps. Avec un élé­ment sup­plé­men­taire : cette sur­veil­lance qui emploie les out­ils des plus grandes entre­pris­es améri­caines du numérique, sert à point­er les cibles qui sont ensuite bom­bardées. Si vous lisez l’actualité, vous savez que l’armée israéli­enne (Tsa­hal) a bom­bardé des camps de réfugiés [2], des hôpi­taux [3], des écoles [4], des zones dites “sûres” [5], des jour­nal­istes [6] et des tra­vailleurs human­i­taires [7].

La guerre “pro­pre”

Il faut d’abord que je vous par­le rapi­de­ment de Yuval Abra­ham, que l’on con­naît surtout en France pour une polémique lors du fes­ti­val de ciné­ma de Berlin de 2024. Co-réal­isa­teur avec Basel Adra du doc­u­men­taire “No oth­er land”, il avait déclaré, au moment de recevoir le prix du meilleur doc­u­men­taire : “Basel et moi avons le même âge. Je suis Israélien, il est Pales­tinien. Dans deux jours, nous retournerons sur une terre où nous ne sommes pas égaux : je vis sous une loi civile, Basel est soumis à une loi mil­i­taire. Nous habitons à trente min­utes l’un de l’autre, mais j’ai le droit de vote, Basel ne l’a pas. Je peux me déplac­er libre­ment sur cette terre. Basel, comme des mil­lions de Pales­tiniens, est blo­qué dans la Cisjor­danie occupée. Cette sit­u­a­tion d’apartheid entre nous, cette iné­gal­ité, doit cess­er”. [8]

Pour ce dis­cours, Yuval Abra­ham a été men­acé de mort en Israël, mais égale­ment cri­tiqué par la classe poli­tique alle­mande, dont le maire de Berlin : “L’an­tisémitisme n’a pas de place à Berlin, et cela vaut aus­si pour les artistes”, a dénon­cé le maire de la cap­i­tale alle­mande, Kai Weg­n­er, sur son compte X (ex-Twit­ter). “Ce qui s’est déroulé (dimanche) à la Berli­nale a con­sti­tué une rel­a­tivi­sa­tion insup­port­able”, a‑t-il ajouté. [9]

Pour­tant, Abra­ham sait de quoi il par­le. C’est à lui que l’on doit un pre­mier arti­cle dans la revue +972, en novem­bre 2023, qui révèle pour la pre­mière fois l’exis­tence d’un logi­ciel d’IA employé par Tsa­hal à Gaza : “Un ancien offici­er du ren­seigne­ment explique que le sys­tème Hab­so­ra per­met à l’armée de met­tre en place une « usine d’assassinats de masse » dans laque­lle on met l’accent sur la quan­tité et non la qual­ité. Un humain « jet­tera un œil » aux cibles avant chaque attaque, mais il n’a pas besoin d’y con­sacr­er énor­mé­ment de temps. Puisqu’Israël estime qu’il y a env­i­ron 30 000 mem­bres du Hamas à Gaza, et qu’ils sont tous mar­qués pour être tués, le nom­bre de cibles poten­tielles est énorme.” [10]

Car les dis­posi­tifs tech­niques déployés par l’armée israéli­enne sont pléthore. C’est que la sophis­ti­ca­tion des moyens de tuer sert d’abord à jus­ti­fi­er la guerre que l’on fait, pré­tex­tant que les uns tuent comme des bar­bares, les autres comme des êtres civil­isés, moraux, respectueux de leurs vic­times.

Dont acte : en France, les plateaux-télé ont four­mil­lé de com­men­ta­teurs expli­quant que les morts israéliens du 7 octo­bre, et ceux, pales­tiniens, qui s’en sont suiv­is, ça n’était pas pareil.

Raphaël Enthoven dit sur BFMTV le 10 octo­bre 2023 : “Il y a une dif­férence à faire entre des gens qui sont des civils, qui sont assas­s­inés dans la rue par des com­man­dos islamistes et les vic­times col­latérales de bom­barde­ments con­sé­cu­tifs à cette attaque. Il faut mar­quer cette dif­férence, c’est même très impor­tant de la faire.” [11]

Car­o­line Fourest reprend en écho le 29 octo­bre: “On ne peut pas com­par­er le fait d’avoir tué des enfants délibéré­ment comme le Hamas, et le fait de les tuer involon­taire­ment comme Israël” [12] . Elle insiste encore le lende­main : “Je main­tiens, mal­gré la meute, qu’il existe une dif­férence d’intention fon­da­men­tale entre cibler des enfants pour les décapiter et per­dre la tête au point de bom­barder le Hamas au milieu d’enfants.” [13]

François Hol­lande, désor­mais député PS, bafouil­lait en répon­dant aux ques­tions qui lui étaient posée sur France Info le 7 févri­er 2024 : “Puisqu’on a par­lé de l’hom­mage ren­du aux vic­times français­es en Israël lors de l’attaque du 7 octo­bre, est-ce qu’il fau­dra ren­dre un même hom­mage aux vic­times à Gaza ? Bien enten­du, cette propo­si­tion, ça ne peut pas être le même hom­mage. Une vie est une vie, et une vie est équiv­a­lente à une autre vie. Mais il y a les vic­times du ter­ror­isme et il y a les vic­times de guerre. […] Les vic­times col­latérales, vous êtes dans une guerre, vous êtes une vic­time col­latérale, il y en a en Ukraine. [14]

Enfin, Céline Pina, le 6 novem­bre 2023 sur Cnews est celle qui l’exprime le plus claire­ment : “Une bombe qui explose et qui va détru­ire et qui va faire des dégâts col­latéraux tuera sans doute des enfants. Mais ces enfants ne mour­ront pas en ayant l’impression que l’humanité a trahi tout ce qu’ils étaient en droit d’attendre. Là ce qui est hor­ri­ble, c’est d’imaginer ces enfants qui avaient 8, 9, 10 ans, ces femmes qui sont par­ties en empor­tant comme dernière image, une image d’inhumanité, d’atrocité et de mépris de ce qu’ils sont. C’est là où se niche le crime con­tre l’humanité, la néga­tion absolue. Je pense qu’on aurait intérêt à l’expliquer beau­coup plus parce que sinon le règne de l’émotion met des signes “égal” entre toutes les vic­times. Or c’est vrai, un mort Pales­tinien, un mort Israélien, ça reste deux morts, mais la manière dont ils ont été tués, elle, elle par­le de notre inhu­man­ité ou de notre human­ité. [15]

Ces déc­la­ra­tions sont à com­par­er aux témoignages du per­son­nel soignant revenu de Gaza. Citons par exem­ple le chirurgien Fer­oze Sid­hwa, qui était à l’hôpital de Khan You­nis entre le 25 mars et le 8 avril :

A quel point-est-ce dif­fi­cile pour les enfants qui sont là-bas ? 
Il y a plusieurs aspects à cela. Mais l’un d’eux est la manière dont ces enfants sont morts. La plu­part ont été tués dans des explo­sions où beau­coup d’entre eux se sont prob­a­ble­ment retrou­vés piégés dans les décom­bres. Cer­tains vont mourir immé­di­ate­ment d’un bloc de béton qui leur tombe sur la tête, ou quelque chose de ce genre. Mais beau­coup d’entre eux se retrou­vent la jambe coincée dans les gra­vats, et comme il n’y a pas de machiner­ie lourde, il n’y a aucun moyen d’aller les chercher ; ils meurent lente­ment de sep­ticémie alors qu’ils sont enter­rés dans ces tombes obscures, seuls, gelés pen­dant la nuit, brûlant pen­dant la journée. Et ça doit pren­dre des jours pour cha­cun d’eux. Trois, qua­tre, cinq jours pour qu’ils meurent de cette façon. C’est hor­ri­ble de penser à l’ampleur de leur souf­france.” [16]

La rhé­torique de la “guerre pro­pre” a déjà été mise en évi­dence par Gré­goire Chamay­ou dans son livre Théorie du Drone, dans lequel il racon­te ce phénomène de dis­tan­ci­a­tion et ses effets sur la doc­trine mil­i­taire.

Le drone chas­seur-tueur, pré­ten­dent ses par­ti­sans, représente un « pro­grès majeur dans la tech­nolo­gie human­i­taire ». Par là, ils ne veu­lent pas dire que cet engin pour­rait par exem­ple servir à achem­iner des vivres ou des médica­ments dans des zones dévastées. Ils veu­lent dire tout autre chose : que le drone est human­i­taire en tant qu’arme, en tant que moyen de tuer. […]

Les armées mod­ernes util­isant déjà des logi­ciels d’aide à la déci­sion cen­sés assur­er leur meilleure adéqua­tion aux exi­gences du droit de la guerre – et, par là, les ren­dre plus « éthiques » –, on peut se faire une petite idée de la façon dont peu­vent, en pra­tique, se fix­er les valeurs per­ti­nentes : aux pre­miers jours de l’invasion en Irak, ils ont fait tourn­er des logi­ciels. Ils ont appelé ça le pro­gramme « moucheron écrasé » [bugsplat]. Ce pro­gramme infor­ma­tique esti­mait le nom­bre de civils qui seraient tués dans un raid aérien don­né. Les résul­tats présen­tés au général Tom­my Franks indi­quaient que vingt-deux des bom­barde­ments aériens prévus allaient entraîn­er ce qu’ils avaient défi­ni comme étant un fort taux de moucherons écrasés – soit plus de trente civils tués par attaque. Franks dit : « allez‑y, les gars, on les fait tous les vingt-deux ».” [17]

La “guerre pro­pre est une rhé­torique de décul­pa­bil­i­sa­tion et de dére­spon­s­abil­i­sa­tion, car on “min­imise le nom­bre de vic­times col­latérales”. C’est tout l’inverse en réal­ité : les sys­tèmes de sur­veil­lance et de ciblage de masse sont util­isés de manière totale­ment indis­crim­inée. Au lieu de tuer “moins et mieux”, ces dis­posi­tifs tech­niques pro­duisent l’ef­fet inverse.

Sur­veiller, cibler, bom­barder

C’est ce que mon­tre un deux­ième arti­cle de Yuval Abra­ham, en avril 2024, révélant l’existence de deux autres sys­tèmes d’IA, “Laven­der” et “Where’s Dad­dy : “Laven­der a joué un rôle cen­tral dans les bom­barde­ments inédits des Pales­tiniens, en par­ti­c­uli­er au début de la guerre. D’après nos sources, son influ­ence sur les opéra­tions mil­i­taires était telle que les résul­tats de la machine d’IA étaient traités « comme si c’était une déci­sion humaine ».” […]

Selon deux de ces sources, l’armée a égale­ment fait le choix inédit pen­dant les pre­mières semaines de la guerre d’autoriser à tuer, pour tout agent sub­al­terne du Hamas mar­qué par Laven­der, jusqu’à 15 ou 20 civils ; par le passé, l’armée n’autorisait aucun “dégât col­latéral” pour les assas­si­nats de mil­i­tants en bas de la hiérar­chie. Les sources pré­cisent que, dans l’éventualité où la cible serait un haut-gradé du Hamas, un com­man­dant de batail­lon ou de brigade, l’armée a autorisé à plusieurs repris­es l’assassinat de plus de 100 civils pour l’assassinat d’un seul com­man­dant.” […]

Afin d’assassiner Ayman Nofal, le com­man­dant de la Brigade Cen­tral de Gaza du Hamas, une source affirme que l’armée a autorisé le meurtre d’environ 300 civils, détru­isant plusieurs bâti­ments dans le camp de réfugiés d’Al-Bureij le 17 octo­bre, en se bas­ant sur une géolo­cal­i­sa­tion peu pré­cise de Nofal. Les images satel­li­taires et les vidéos sur place mon­trent que plusieurs grands immeubles rési­den­tiels à plusieurs étages ont été détru­its.” [18]

Cette doc­trine de bom­barde­ment, non pas aveu­gle, mais au con­traire qua­si omni­sciente est donc à l’origine de “la mort de 15 000 Pales­tiniens — presque la moitié du décompte jusqu’à présent [en Avril 2024] — dans les six pre­mières semaines de la guerre”. Ces méth­odes sont ren­dues pos­si­bles par deux choses : la pre­mière, une sur­veil­lance de masse de tous les instants. La sec­onde, qui est son corol­laire, la col­lecte et l’emploi de mass­es de don­nées sans précé­dent.

Le jour­nal­iste Antony Loewen­stein (que j’ai inter­viewé en novem­bre ici) l’a expliqué en détail dans son livre, The Pales­tine lab­o­ra­to­ry, pub­lié en 2023. La total­ité du livre pour­rait servir d’exemple. Je n’en cit­erai qu’un extrait : “L’ IDF [Israeli Defense Forces] utilise la recon­nais­sance faciale à grande échelle avec un nom­bre crois­sant de caméras et de télé­phones porta­bles afin de fich­er chaque Pales­tinien en Cisjor­danie. À par­tir de 2019, les sol­dats israéliens se ser­vent de l’application Blue Wolf pour pren­dre les vis­ages des Pales­tiniens en pho­to, qui étaient ensuite com­parés à une base de don­nées gigan­tesque, surnom­mée « le Face­book des Pales­tiniens ». Les sol­dats étaient mis en com­péti­tion pour pren­dre le plus grand nom­bre de pho­tos de Pales­tiniens et les plus pro­lifiques gag­naient des prix.

Le sys­tème est par­ti­c­ulière­ment extrême dans la ville d’Hebron, où la recon­nai­sance faciale et de nom­breuses caméras sont employées pour sur­veiller les Pales­tiniens, par­fois même dans leurs foy­ers, con­traire­ment aux colons juifs qui habitent là et lan­cent des men­aces géno­cidaires envers les Pales­tiniens avec régu­lar­ité. L’IDF affirme que ce pro­gramme était conçu pour « amélior­er la qual­ité de vie » de la pop­u­la­tion pales­tini­enne.”

Ce que cor­ro­bore le témoignage d’un ancien sol­dat de Tsa­hal en poste à Hébron, rap­porté par l’ONG Break­ing the Silence en 2020 : “On sort avec Blue Wolf (un sys­tème de détec­tion bio­métrique et de fichage) avec pour objec­tif : col­lecter dix vis­ages, col­lecter dix cor­re­spon­dances avec Blue Wolf.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Comme Red Wolf, le logi­ciel (un sys­tème de recon­nais­sance faciale instal­lé aux postes de con­trôle). Pareil : vous vous promenez avec le [télé­phone portable] Galaxy. Vous attrapez la per­son­ne, vous ouvrez l’ap­pli Blue Wolf. Com­ment allez-vous, bonne journée, puis-je avoir une pièce d’i­den­tité ?, vous la ren­trez [dans le logi­ciel]. Est-ce que je peux pren­dre une pho­to de votre pièce d’i­den­tité ? Super, vous prenez la pho­to. Vous deman­dez à pren­dre la per­son­ne en pho­to pour la met­tre dans la base de don­nées. Vous la prenez en pho­to […]. Ils ne peu­vent pas dire non.” […]

Quel est l’ob­jec­tif ?

Vous les faites entr­er dans le fichi­er mil­i­taire. C’est plus facile pour nous, et pour eux, au lieu de faire tout le truc avec la pièce d’i­den­tité. Qu’est-ce que je me dis ? Je ne peux pas me racon­ter les mêmes men­songes que j’ai répétés aux sol­dats.

Pourquoi des men­songes ?

L’ar­mée ne vous envoie pas [là-bas] pour leur ren­dre la vie plus agréable, pour les laiss­er pass­er le point de con­trôle plus aisé­ment. Les mil­i­taires ne se sont pas dit, si on créait Blue Wolf pour qu’ils passent plus facile­ment. L’ar­mée veut que les gens soient dans son sys­tème pour des raisons de con­trôle.” [19]

La col­lecte de don­nées bio­métriques des Pales­tiniens est sys­té­ma­tique et dure depuis des années ; le fait est con­nu. On sait égale­ment que les inno­va­tions tech­niques issues de cette archi­tec­ture de la sur­veil­lance sont ensuite reven­dues dans le monde entier, y com­pris en France. Le média Dis­close révèle ain­si en novem­bre 2023 que le logi­ciel “Video Syn­op­sis”, ven­du par la société israéli­enne Brief­cam équipe la police nationale, dans le Rhône, le Nord, les Alpes-Mar­itimes, les pré­fec­tures de Mar­seille et de Paris, et la police munic­i­pale dans “près de 200 com­munes.

La pop­u­lar­ité de Brief­cam par­mi les ser­vices de la police pour­rait s’expliquer par l’utilisation hors de tout cadre légal d’une de ses fonc­tion­nal­ités phares : la recon­nais­sance faciale. […]. Cette pos­si­bil­ité offerte par Brief­cam a d’ailleurs été mise en avant comme un véri­ta­ble « plus » par le ser­vice en charge des out­ils tech­nologiques au sein de la DGPN (Direc­tion générale de la police nationale). Dans un cour­riel envoyé en novem­bre 2022, un haut-gradé de la police explique que le logi­ciel pos­sède des fonc­tion­nal­ités comme : les plaques d’immatriculation, les vis­ages, mais aus­si des fonc­tion­nal­ités plus « sen­si­bles » telles que la « dis­tinc­tion de genre, âge, adulte ou enfant, taille ». Il pré­cise enfin que cer­tains mod­ules de l’application per­me­t­tent de « détecter et d’extraire des per­son­nes et objets d’intérêts a pos­te­ri­ori », mais aus­si de faire de l’analyse vidéo en « temps réel ».” [20]

Com­plic­ité des GAFAM

Je reviens donc à Yuval Abra­ham. On savait qu’Ama­zon et Alpha­bet (Google) avaient signé des con­trats avec le gou­verne­ment israélien. Plusieurs employés de Google avaient déjà protesté, et cer­tains avaient été licen­ciés pour leur oppo­si­tion au con­trat Nim­bus. L’accord Nim­bus, chiffré à 1,2 mil­liard de dol­lars, c’est la mise à dis­po­si­tion d’un nuage infor­ma­tique (Cloud), qui per­met de stock­er des don­nées et donne accès à de grandes capac­ités de cal­cul infor­ma­tique et à des out­ils sophis­tiqués d’ ”IA”.

Dans un arti­cle du Time, le jour­nal­iste Bil­ly Per­ri­go citait un porte-parole de Google dis­ant : “Nous avons été très clairs sur le fait que le con­trat Nim­bus est prévu pour des activ­ités de tra­vail sur notre plate­forme com­mer­ciale par les min­istères du gou­verne­ment israélien tels que la finance, la san­té, les trans­ports et l’éducation. Notre tra­vail n’est pas lié à des activ­ités mil­i­taires haute­ment sen­si­bles ou classées liées aux arme­ments ou aux ser­vices de ren­seigne­ment. Tous les clients de Google Cloud doivent respecter les con­di­tions d’utilisation et d’utilisation accept­able de l’entreprise. […] D’après les ter­mes du con­trat, Google et Ama­zon ne pour­raient pas empêch­er des branch­es spé­ci­fiques du gou­verne­ment, y com­pris l’armée israélienne,d’utiliser leurs ser­vices, et ne peu­vent pas annuler leur con­trat en rai­son de la pres­sion publique.” [21]

Il n’était donc pas prou­vé que ces con­trats ser­vaient directe­ment à l’armée israéli­enne. Et puis le 3 août, Yuval Abra­ham a pub­lié un arti­cle qui démonte les men­songes de Google. Lors d’une présen­ta­tion à des­ti­na­tion d’un pub­lic de mil­i­taires et indus­triels, la colonelle Rache­li Dem­bisky explique qu’à par­tir d’octobre 2023, le « cloud » de l’armée israéli­enne n’arrive plus à suiv­re : “Les sys­tèmes internes de l’armée ont vite été débor­dés en rai­son du nom­bre énorme de sol­dats et de per­son­nel mil­i­taire qui étaient ajoutés à la plate­forme en tant qu’utilisateurs, posant des prob­lèmes tech­niques qui menaçaient de ralen­tir les capac­ités mil­i­taires d’Israël.” […]

Selon elle, les ser­vices de cloud pro­posés par les grandes entre­pris­es du numérique ont per­mis à l’armée d’acquérir une capac­ité de stock­age illim­itée et des serveurs de traite­ment en un sim­ple clic, sans l’obligation d’entreposer les serveurs dans les cen­tres infor­ma­tiques de l’armée.

Mais l’avantage le plus impor­tant que four­nissent les entre­pris­es de cloud, explique Dem­bin­sky, sont leurs capac­ités avancées en ter­mes d’Intelligence Arti­fi­cielle. L’incroyable richesse de ser­vices, des don­nées mas­sives et d’IA – on est arrivés à un point où on en avait vrai­ment besoin”, dit-elle avec un sourire. “Le fait de tra­vailler avec ces entre­pris­es”, ajoute-t-elle, “a offert à l’armée une effi­cac­ité opéra­tionnelle très sig­ni­fica­tive dans la bande de Gaza.” [22]

Les serveurs d’Amazon ser­vent aujourd’hui à entre­pos­er des don­nées de sur­veil­lance de masse : “le sys­tème d’Amazon con­tient un « stock infi­ni » d’informations que peut employ­er l’armée, qui auraient servi dans plusieurs des bom­barde­ments visant des dirigeants du Hamas avec des cen­taines de “vic­times col­latérales” autorisées [23][24]. Quand à Microsoft Azure, l’entreprise pro­pose des ser­vices de “recon­nais­sance faciale”, mais aus­si de “tran­scrip­tion, tra­duc­tion, analyse de sen­ti­ment, syn­thèse lin­guis­tique, analyse de doc­u­ments et d’images, et plus encore”.

La col­lab­o­ra­tion d’Amazon, de Microsoft et d’Alphabet avec l’armée israéli­enne pour ses “opéra­tions” mil­i­taires est donc actée. Leur ent­hou­si­asme même, selon le colonel Avi Dadon, cité dans l’article : “Pour [les entre­pris­es du cloud], c’est la meilleure pub­lic­ité. […] Ce qu’utilise l’IDF a été et sera l’un des meilleurs argu­ments de vente dans le monde. Pour eux, c’est un lab­o­ra­toire. Bien sûr qu’ils veu­lent [tra­vailler avec nous].

Pour ces entre­pris­es, c’est une mine d’or. D’après le com­man­dant de l’u­nité de ren­seigne­ment 8200, “Aman [Le ren­seigne­ment mil­i­taire] détient le plus de don­nées dans Tsa­hal, y com­pris à pro­pos des enne­mis, issues d’une grande var­iété de cap­teurs – des entre­pris­es civiles paieraient une for­tune pour y avoir accès”.

À l’heure actuelle, la Cour Inter­na­tionale de Jus­tice étudie l’ac­cu­sa­tion de géno­cide for­mulée par l’Afrique du Sud con­tre Israël [25]. Les his­to­riens de l’holocauste Raz Segal [26] et Amos Gold­berg [27] emploient ce terme sans détour. Un troisième, Omer Bar­tov [28] avait écrit en novem­bre : “il reste encore du temps pour empêch­er Israël de laiss­er ses agisse­ments devenir un géno­cide. Nous ne pou­vons atten­dre un instant de plus”.

Tous les cap­teurs de sur­veil­lance sont tournés vers Gaza et employés à sys­té­ma­tis­er le mas­sacre qui se pour­suit. Le dernier élé­ment de doute qui sub­sis­tait quand au degré d’implication des entre­pris­es de sur­veil­lance de masse à car­ac­tère com­mer­cial a dis­paru : All eyes on Pales­tine.

Notes :

[1] Michel Fou­cault, Sur­veiller et Punir – Nais­sance de la Prison, Ed. Gal­li­mard, 20 novem­bre 2013 (ver­sion numérique), 1975 ver­sion papi­er

[2] NPR, 31 octo­bre 2023, bom­barde­ment du camp de Jabalia : https://www.npr.org/2023/10/31/1209763194/the-latest-on-israels-bombing-of-the-largest-gazan-refugee-camp
Al-Jazeera, 13 juil­let 2024, bom­barde­ment du camp d’Al-Mawasi : https://www.aljazeera.com/features/2024/7/13/israeli-air-raid-on-al-mawasi-kills-90-people-what-we-know-so-far
The Guardian, 18 juin 2024, camps de Nuseirat et de Bureij : https://www.theguardian.com/world/article/2024/jun/18/palestinians-killed-gaza-refugee-camps-israeli-strikes-say-medics

[3] The Guardian, 10 novem­bre 2023, Hôpi­tal al-Shi­fa : https://www.theguardian.com/world/2023/nov/10/netanyahu-says-israel-is-not-seeking-to-occupy-gaza
The Guardian, 18 novem­bre 2023, Hôpi­tal al-Ahli al-Ara­bi : https://www.theguardian.com/world/2023/oct/18/they-believed-it-was-safe-death-toll-rising-blast-gaza-hospital

[4] The Guardian, 4 août 2024 : https://www.theguardian.com/world/article/2024/aug/04/gaza-hospital-strike-tel-aviv-stabbing-us-israel-ceasefire-talks
The Guardian, 11 juil­let 2024, école al-Awda : https://www.theguardian.com/world/article/2024/jul/10/a‑game-of-football-a-boom-then-scattered-bodies-video-shows-moment-of-israel-strike-on-gaza-school

[5] The Guardian, 29 mai 2024 : https://www.theguardian.com/commentisfree/article/2024/may/29/rafah-safe-area-humanitarian-zone-palestinians-israel
The Guardian, 3 décem­bre 2023 : https://www.theguardian.com/world/2023/dec/03/airstrikes-leave-no-safe-place-for-palestinians-in-southern-gaza

[6] Medi­a­part, 11 févri­er 2024, recense 106 jour­nal­istes tués au 31 mai 2024, https://www.mediapart.fr/studio/panoramique/journalistes-gaza-les-visages-du-carnage
The Guardian, 25 juin 2024, https://www.theguardian.com/world/article/2024/jun/25/voices-buried-beneath-rubble-gaza-wars-deadly-toll-journalists
AP News, 21 juil­let 2024, https://apnews.com/article/paris-olympics-lebanon-israel-journalists-afp-assi-9de5b684d6bbf80b8faa569981030444

[7] The Guardian, 2 avril 2024, https://www.theguardian.com/world/2024/apr/02/charities-halt-gaza-operations-after-israeli-drones-kill-aid-workers
The Guardian, 14 mai 2024, https://www.theguardian.com/world/article/2024/may/14/israel-strikes-aid-groups-gaza-october-human-rights-watch
The Guardian, 6 novem­bre 2023, https://www.theguardian.com/global-development/2023/nov/06/israel-hamas-war-deadliest-for-un-aid-workers-agency-leaders-ceasefire-call

[8] 20 Min­utes, 28 févri­er 2024 https://www.20minutes.fr/arts-stars/cinema/4078807–20240228-veux-culpabilite-reagit-israelien-yuval-abraham-accuse-antisemitisme-berlinale

[9] Le Figaro, 29 févri­er 2024 https://www.lefigaro.fr/cinema/accuse-d-antisemitisme-apres-son-discours-a-la-berlinale-l-israelien-yuval-abraham-maintient-ses-propos-20240229

[10] +972 Mag­a­zine, 30 novem­bre 2023 https://www.972mag.com/mass-assassination-factory-israel-calculated-bombing-gaza/

[11] Raphaël Enthoven, 10/10/2023 20h58 sur BFMTV. On retrou­ve la séquence ici : https://twitter.com/caissesdegreve/status/1711900001817723288
0u si vous n’aimez pas twit­ter: https://xcancel.com/caissesdegreve/status/1711900001817723288?ref_src=twsrc%5Etfw

[12] Car­o­line Fourest, 29 octo­bre 2023, BFMTV, https://twitter.com/BFMTV/status/1718693649410830513
et pour éviter twit­ter : https://xcancel.com/BFMTV/status/1718693649410830513#m

[13] Sur son compte Twit­ter : https://twitter.com/CarolineFourest/status/1718878528383361401#m ou https://xcancel.com/CarolineFourest/status/1718878528383361401#m

[14] France Info, 7 févri­er 2024 : https://twitter.com/glupatate/status/1783544623287181640 ou https://xcancel.com/glupatate/status/1783544623287181640

[15] Céline Pina, Cnews, 6 novem­bre 2023 : https://twitter.com/glupatate/status/1783544599086047546 ou https://xcancel.com/glupatate/status/1783544599086047546

[16] The New States­man, 3 août 2024, https://www.newstatesman.com/world/middle-east/2024/08/what-a-surgeon-saw-in-gaza

[17] Gré­goire Chamay­ou, Théorie du drone, La Fab­rique, 2016

[18] +972 Mag­a­zine, 4 avril 2024, https://www.972mag.com/lavender-ai-israeli-army-gaza/

[19] Break­ing the Silence, 2020, https://www.breakingthesilence.org.il/testimonies/database/424318

[20] Dis­close, 14 novem­bre 2023 , https://disclose.ngo/fr/article/la-police-nationale-utilise-illegalement-un-logiciel-israelien-de-reconnaissance-faciale

[21] Time, 8 avril 2024, https://time.com/6964364/exclusive-no-tech-for-apartheid-google-workers-protest-project-nimbus‑1–2‑billion-contract-with-israel/

[22]+972 Mag­a­zine, 3 août 2024, https://www.972mag.com/cloud-israeli-army-gaza-amazon-google-microsoft/

[23] RFI, 15 mai 2024, https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20240515-guerre-%C3%A0-gaza-les-seuls-morts-que-l-on-recense-aujourd-hui-ce-sont-ceux-qui-sont-apparents

[24] France24, 11 juil­let 2024, https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20240711-gaza-estimation-lancet-bilan-186–000-morts-palestiniens-israel-medecins-monde-calcul-hamas

[25] UN News, 28 mars 2024, https://news.un.org/en/story/2024/03/1148096

[26] Raz Segal, Jew­ishCur­rents, 13 octo­bre 2023, https://jewishcurrents.org/a‑textbook-case-of-genocide

[27] Amos Gold­berg, 18 avril 2024, https://thepalestineproject.medium.com/yes-it-is-genocide-634a07ea27d4

[28] Omer Bar­tov, New York Times, 10 novem­bre 2023, https://www.nytimes.com/2023/11/10/opinion/israel-gaza-genocide-war.html

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