La police nationale utilise la reconnaissance faciale de façon illégale depuis 2015 !

Image tirée du site Dis­close

Le site Dis­close nous a révélé en novem­bre 2023 que, depuis 2015, la police nationale utilise un logi­ciel qui per­met l’emploi de la recon­nais­sance faciale (Vidéo Syn­op­sis, pro­duit par Brief­cam, société israéli­enne).

Depuis, un rap­port con­fi­den­tiel mon­tre que la fonc­tion “recon­nais­sance faciale” y est activée par défaut depuis 2018. Or la Com­mis­sion nationale de l’informatique et des lib­ertés (CNIL) n’en a jamais été infor­mée, comme pour­tant la loi l’im­pose.

Cet out­il “per­met de tra­quer une per­son­ne sur un réseau de caméras grâce, par exem­ple, à la couleur de son pull ou par sa taille. Il peut égale­ment suiv­re un véhicule à l’aide de sa plaque d’immatriculation ou de sa couleur, ou exam­in­er plusieurs heures de vidéos en quelques min­utes”.

Le logi­ciel de Brief­cam per­met aux fonc­tion­naires asser­men­tés d’utiliser la fonc­tion­nal­ité de recon­nais­sance faciale en un clic, en glis­sant dans le logi­ciel la pho­to d’un indi­vidu. Ce qu’ils feraient de façon active et sans con­trôle d’un juge, en totale illé­gal­ité. Le slo­gan de Brief­cam, rachetée par le géant de la pho­to Canon en 2018 : “Trans­former la vidéo­sur­veil­lance en intel­li­gence active”.

 Lors de sa récente audi­tion au Sénat, Marie-Lau­re Denis dit avoir “adressé un ques­tion­naire extrême­ment fourni au min­istère de l’intérieur”, espérant “obtenir des répons­es d’ici à la fin du mois de févri­er prochain” avant d’envisager d’éventuels “con­trôles sur place”. Con­tac­tée pour savoir si les répons­es lui étaient par­v­enues, la CNIL n’a pas souhaité faire de com­men­taires. Lors de cette audi­tion, Marie-Lau­re Denis ajoute que si un con­trôle devait être mené, ses ser­vices pour­raient savoir si la recon­nais­sance faciale a été activée…

Selon un rap­port con­fi­den­tiel que Dis­close s’est procuré, “La fonc­tion de recon­nais­sance faciale est activée par défaut” sur Brief­cam depuis la mise en place de la ver­sion 5.2 du logi­ciel… en 2018. C’est ce qu’affirme un audit réal­isé par un expert en cyber­sécu­rité, les 6 et 7 décem­bre 2023, au sein du cen­tre de super­vi­sion de Cœur côte fleurie.

Cette com­mu­nauté de com­munes (dont Deauville, Trou­ville…), avait été som­mée d’effacer les don­nées per­son­nelles acquis­es avec Brief­cam, à la suite du recours en référé de plusieurs asso­ci­a­tions (Ligue des droits de l’homme, Syn­di­cat de la mag­i­s­tra­ture…). Le Con­seil d’État a depuis annulé la déci­sion du tri­bunal admin­is­tratif, esti­mant “qu’aucune fonc­tion­nal­ité de recon­nais­sance faciale n’a été activée” au moment de l’audit. Sans pour autant ras­sur­er sur l’usage de Brief­cam au sein de la col­lec­tiv­ité.

“Le prin­ci­pal enjeu avec Brief­cam, c’est qu’il est fourni avec une licence unique regroupant les fonc­tion­nal­ités de vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique et la recon­nais­sance faciale”, décrypte Robin Medard Inghilter­ra, maître de con­férences en droit pub­lic à l’université Paris 1 Pan­théon-Sor­bonne. “Tout repose sur l’autolimitation des opéra­teurs util­isant le logi­ciel, dans un con­texte de con­trôle rel­a­tive­ment lâche”.

En France, près de 200 com­munes sont équipées du logi­ciel Brief­cam. Ce logi­ciel a été déployé notam­ment dans le Rhône, le Nord, les Alpes-Mar­itimes, la Haute-Garonne… Il équiperait aujour­d’hui la police munic­i­pale dans près de 200 com­munes, dont Nice bien sûr (emploi dont on peut dis­cuter de l’ef­fi­cac­ité), mais aus­si dans la Loire à Roanne, en Isère à Moirans ( La Quad­ra­ture du Net l’ayant attaqué au TA), au Puy du Fou…

L’en­quête de Dis­close révèle aus­si que ce logi­ciel de recon­nais­sance faciale serait active­ment util­isé, sans con­trôle ni réqui­si­tion judi­ci­aire, par la police judi­ci­aire, les pré­fec­tures de police de Paris et Mar­seille, la sûreté publique et la gen­darmerie nationale .…

N’importe quel polici­er dont le ser­vice est équipé peut deman­der à recourir à Brief­cam, en trans­met­tant une vidéo ou pho­to (Dis­close).

Cela fait plusieurs années qu’à tra­vers la cam­pagne Tech­nop­o­lice, La Quad­ra­ture du Net, en lien avec des col­lec­tifs partout dans le pays, doc­u­men­tait l’usage illé­gal de la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique (VSA) par les forces de police munic­i­pale. De fortes pré­somp­tions exis­taient quant à son util­i­sa­tion par la police nationale, à présent c’est con­fir­mé.

Nous pou­vons nous inter­roger et nous inquiéter sur l’am­pleur de son déploiement et sur sa future util­i­sa­tion. Un arti­cle men­tionne déjà que le logi­ciel de Brief­cam sera bien­tôt instal­lé à l’Assemblée nationale !

La loi JO 2024 a validé l’usage de la “vidéo­sur­veil­lance aug­men­tée” (VSA) depuis la coupe du monde de rug­by 2023, pour les Jeux olympiques et par­a­lympiques de Paris et jusqu’au 31 mars 2025. Ceci dans les villes qui accueil­lent des épreuves dont fait par­tie la ville de Saint-Éti­enne.

Mais elle autorise aus­si lors des “man­i­fes­ta­tions sportives, récréa­tives ou cul­turelles” qui, “par leur ampleur ou leurs cir­con­stances, sont par­ti­c­ulière­ment exposées à des risques d’actes de ter­ror­isme ou d’atteintes graves à la sécu­rité des per­son­nes”. Une déf­i­ni­tion exten­sive qui per­me­t­tra de la déploy­er partout en France pen­dant cette très longue péri­ode.

Théorique­ment, la loi JO2024 inter­dit un recours com­plet à la recon­nais­sance faciale (qui per­me­t­trait la com­para­i­son du vis­age avec ceux stock­és dans les bases de don­nées éta­tiques types TAJ ou TES), mais sont quand même repérés les “mou­ve­ments sus­pects”, les “émo­tions… Et surtout, Dis­close pré­cise qu’en quelques clics Brief­cam peut être activé, de façon plus com­plète cette fois.

L’or­gan­i­sa­tion prochaine des Jeux Olympiques à Paris promet d’être un fes­ti­val plus répres­sif que sportif !comme l’a noté Con­tre Attaque. Et pas qu’à Paris, pour­rions-nous ajouter.

Le site Tech­nop­o­lice rap­pelle que Dar­manin lui-même recon­nais­sait – lors de l’ex­a­m­en de la loi JO 2024 – qu’il n’existait aucune base légale pour l’utilisation poli­cière de ces tech­nolo­gies d’analyse automa­tisée. Le site pré­cise que “le fait de col­lecter des don­nées à car­ac­tère per­son­nel par un moyen fraud­uleux, déloy­al ou illicite est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende” (cf. art. 226–18 et ‑19 du code pénal). Par ailleurs, “tout·e fonc­tion­naire est tenu·e de sig­naler sur le champ une infrac­tion dont il ou elle aurait con­nais­sance au pro­cureur” (arti­cle 40 du code de procé­dure pénale).

Enfin, Dis­close explique que pour financer le renou­velle­ment des licences Brief­cam, “la hiérar­chie poli­cière a pioché dans le fonds con­cours drogue”. Ce qui pour­rait s’apparenter à du détourne­ment de fonds publics.

Par ailleurs, 45 eurodéputé·es ont écrit au prési­dent de la République, Emmanuel Macron, sans obtenir de réponse“Si le min­istre respon­s­able de la police dans un État mem­bre de l’UE a effec­tive­ment dis­simulé l’existence de pra­tiques illé­gales d’identification bio­métrique à dis­tance pen­dant des années”, écrivaient-ils, “s’il a men­ti aux mem­bres du Par­lement et aux citoyens, ou s’il n’a pas été infor­mé de l’utilisation de cette tech­nolo­gie par sa pro­pre admin­is­tra­tion, cela mon­tre que nous avons besoin de toute urgence d’un cadre européen directe­ment applic­a­ble pour ren­forcer la pro­tec­tion des droits fon­da­men­taux.