Par ces fichiers, l’Etat organise son contrôle et sa domination sur la population

La Quad­ra­ture du net a clos en sep­tem­bre 2022, lors du fes­ti­val Tech­nop­o­lice à Mar­seille, une cam­pagne d’action col­lec­tive, que nous avons relayée avec des infor­ma­tions spé­ci­fiques à la Loire.

Les 15 248 per­son­nes qui se sont jointes à cette action ont donc porté col­lec­tive­ment plainte con­tre la vidéo­sur­veil­lance et con­tre le fichage mas­sif par le Min­istère de l’Intérieur dans deux fichiers éta­tiques : TAJ (traite­ment des antécé­dents judi­ci­aires) et TES (titres élec­tron­iques sécurisés).

D’autres organ­i­sa­tions remet­tent en per­spec­tives le fichage en France, notam­ment la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) qui, par la voix de sa vice-prési­dente en charge des Lib­ertés et tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, Maryse Artigue­long, déclarait en avril 2022 : […] “la France glisse sûre­ment vers un régime autori­taire, un État illibéral, un État de police. En effet, lorsque le pou­voir décide du sort des indi­vidus (y com­pris des mineurs de 13 ans) à par­tir des don­nées qui con­cer­nent le passé, le présent, la vie famil­iale, la vie sociale, la san­té, et les opin­ions poli­tiques et religieuses sup­posées, la sécu­rité juridique est com­pro­mise et l’État de droit men­acé. Il est urgent que la société civile tout entière en prenne con­science.

Par ailleurs, un excel­lent doc­u­men­taire de Youssr Youssef, “René Carmille, un hack­er sous l’Oc­cu­pa­tion”, retrace la car­rière en des temps très trou­blés (l’oc­cu­pa­tion et l’ad­min­is­tra­tion de Vichy) de celui qui fonde la future INSEE et qui crée ce qui devien­dra le numéro de sécu­rité sociale.

Nous reprenons ci-dessous l’étude de La Quad­ra­ture du net sur l’évolution à tra­vers le temps du fichage en France.

La créa­tion d’un savoir d’État

La volon­té de l’État français d’identifier formelle­ment sa pop­u­la­tion débute au XVI­I­Ie siè­cle. Le but d’origine était formelle­ment de “lut­ter con­tre la crim­i­nal­ité, la men­dic­ité ou l’erranceen imposant à cer­taines per­son­nes de s’enregistrer et de détenir des “papiers” con­tenant leur nom patronymique. Très vite, cette pra­tique est surtout util­isée dans un cadre judi­ci­aire afin d’identifier les per­son­nes mis­es en caus­es qui don­neraient de fauss­es iden­tités, empêchant ain­si la jus­tice de restituer leur par­cours crim­inel. C’est donc la pour­suite et la recon­nais­sance des récidi­vistes – jus­ti­fi­ca­tion que l’on retrou­vera à de nom­breuses repris­es au cours de l’histoire – qui incite à per­fec­tion­ner les pra­tiques d’identification et notam­ment don­ner nais­sance à la police sci­en­tifique.

C’est motivé par cette obses­sion – juridique et sci­en­tifique – de la recherche de l’identité qu’Alphonse Bertillon, agent au ser­vice pho­tographique de la pré­fec­ture de police de Paris, pro­pose en 1883 une nou­velle tech­nique d’identification : l’anthropométrie. Cette méth­ode vise à associ­er à l’identité civile une descrip­tion d’attributs physiques et cor­porels spé­ci­fiques à une per­son­ne afin de la recon­naître.

Sont ain­si détail­lés métic­uleuse­ment dans le sig­nale­ment le vis­age – front, pro­fil, oreilles, nez, bouche, men­ton – les cica­tri­ces, grains de beauté, tatouages ou encore la col­orimétrie de l’iris. S’ajoutent quelques années plus tard les empreintes dig­i­tales, que la police voit comme une garantie plus “intan­gi­ble” de l’identité. La pho­togra­phie, alors en plein essor, est aus­sitôt util­isée pour faire évoluer ce sys­tème d’identification.

L’apparition de la tech­nique de l’instantané vers 1880, et la pho­togra­phie en petit for­mat, per­me­t­tent ain­si d’alimenter les fich­es avec por­traits de face et de pro­fil. Le bertillon­nage évolue alors vers sa ver­sion la plus “sophis­tiquée”, les policiers pou­vant se repos­er sur une vraie visu­al­i­sa­tion de la per­son­ne plutôt qu’une sim­ple descrip­tion.

Déjà, on observe que la moin­dre inven­tion tech­nique est aus­sitôt util­isée par la police pour aug­menter ses pou­voirs de coerci­tion et de con­trôle, phénomène qui se pro­longe encore aujourd’hui avec notam­ment la cap­ta­tion vidéo ou l’intelligence arti­fi­cielle. Dans l’opinion publique, des inquié­tudes émer­gent à la fois sur les abus de la police mais aus­si, déjà, sur la poten­tielle appli­ca­tion de ce sys­tème anthro­pométrique à l’ensemble de la pop­u­la­tion. Des dessins et car­i­ca­tures dénon­cent ain­si le fait que toute per­son­ne soit perçu en crim­inel poten­tiel.

Ce per­fec­tion­nement du dis­posi­tif d’identification mar­que le début d’une pra­tique qui va se ren­forcer au sein de l’État, et pour les seuls intérêts de l’État, au cours des décen­nies suiv­antes. Fondé ini­tiale­ment sur la recherche des crim­inels, le bertillon­nage est surtout à l’origine de la ratio­nal­i­sa­tion des pra­tiques poli­cières. Cette tech­nique fait ain­si appa­raître de nou­veaux instru­ments de classe­ment, telle que la fameuse fiche au for­mat et au con­tenu stan­dard­isé, pour rem­plac­er les sig­nale­ments qui repo­saient unique­ment sur la mémoire des agents de police.

Cette nou­velle “mémoire d’État” repose sur une organ­i­sa­tion pré­cise, et qui fonc­tionne désor­mais selon un “sys­tème rétic­u­laire”, con­férant à la police la capac­ité de domin­er visuelle­ment un “matéri­au humain”. Elle dis­pose désor­mais d’un pou­voir facil­ité d’accéder et crois­er des infor­ma­tions, organ­isé en réseau à tra­vers les régions, ali­men­tant le fan­tasme qu’aucune infor­ma­tion ne puisse lui échap­per. Le bertillon­nage mar­que aus­si la pre­mière étape de la bio­métrie en France, le corps devenant le prin­ci­pal élé­ment d’identification et de con­trôle. En maîtrisant les corps, l’administration peut localis­er, inven­to­ri­er, class­er les humains.

Si le bertillon­nage a vu le jour à Paris, ces pra­tiques répres­sives se dif­fusent large­ment dans les admin­is­tra­tions colo­niales et pré­fig­urent le fichage des juifs cinquante ans plus tard. Ain­si, dès la fin des années 1880, le fichage se per­fec­tionne et s’institutionnalise au sein de l’Empire colo­nial français. Ce “lab­o­ra­toire colo­nial français” dont par­le bien Ilsen About per­met de met­tre en pra­tique et à grande échelle un proces­sus d’identification admin­is­tra­tive homogénéisé, qui rend pos­si­ble la créa­tion de sujets inférieurs et de régimes juridiques dis­tincts.

Dépas­sant la seule recherche des crim­inels et délin­quants, le fichage sera notam­ment appliquée pour la sur­veil­lance de caté­gories d’individus tou­jours plus vastes, con­sid­érés comme “sub­ver­sifs”, comme les anar­chistes et jouera un rôle cru­cial dans le con­trôle et la répres­sion de cer­taines pop­u­la­tions.

Les fichages éta­tiques répres­sifs du XXe siè­cle

Les “nomades”, c’est à dire les per­son­nes n’ayant pas de rési­dence fixe, ont été le pre­mier groupe social à être ciblé par les nou­velles méth­odes de fichage, l’administration voulant à tout prix con­trôler qui ren­tre et sort de son ter­ri­toire. Créé dès 1907 pour rem­plac­er une liste de « bohémiens », le sys­tème mis en place con­sis­tait à dot­er une large caté­gorie de per­son­nes itinérantes d’un “car­net anthro­pométrique”.

Afin de sur­veiller et con­trôler les déplace­ments, cette feuille d’identité con­te­nait sig­nale­ment, pro­fes­sion et pho­togra­phie. Chaque mod­i­fi­ca­tion du car­net (par exem­ple pour la noti­fi­ca­tion d’un tra­jet, d’un vac­cin mais aus­si d’une infrac­tion) fai­sait l’objet d’une notice indi­vidu­elle, qui, par la suite, sont copiées et cen­tral­isées au sein d’un fichi­er. Ces dif­férentes con­traintes ont notam­ment con­duit cer­taines familles à décider d’abandonner le mode de vie nomade qui pou­vait être le leur depuis des siè­cles.

La sur­veil­lance s’intensifia ensuite avec la créa­tion d’un reg­istre de visas apposé à l’entrée de chaque com­mune, classé chronologique­ment et alphabé­tique­ment, puis par un régime d’interdiction de déplace­ment d’abord pour les étrangers puis vis-à-vis de l’ensemble des « nomades » durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Facil­itée par leur iden­ti­fi­ca­tion préal­able à tra­vers les car­nets et reg­istres instau­rés depuis plusieurs décen­nies, l’assignation à rési­dence des per­son­nes “nomades” se met en place, et sera rapi­de­ment rem­placée par un interne­ment à par­tir de 1940. Libérées en 1946, elles res­teront cepen­dant soumis­es au car­net jusqu’à son abro­ga­tion en 1969. Le déplace­ment des pop­u­la­tions et la con­nais­sance de qui entre et sort dans un ter­ri­toire reste une des jus­ti­fi­ca­tions majeures de l’État pour le fichage.

Durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale, le fichage a joué un rôle majeur et con­tinu dans la per­sé­cu­tion et le géno­cide de la pop­u­la­tion juive. Après la décou­verte du “fichi­er juif” par Serge Klars­feld dans les années 1990, une com­mis­sion nationale fut chargée d’enquêter sur les pra­tiques de la police française pen­dant la guerre. La lec­ture du rap­port est édi­fi­ante : y est décrit le savoir faire rigoureux et zélé de la police française, à la fois en zone occupée et au sein du régime de Vichy, pour iden­ti­fi­er et réprimer les per­son­nes juives en France.

Déjà, chaque proces­sus de fichage était précédé d’une phase d’identification, par recense­ment ou à tra­vers la général­i­sa­tion, à par­tir de 1940, de l’obligation de dis­pos­er d’une carte d’identité sur laque­lle était apposée la men­tion“Juif” . Comme il est énon­cé dans le rap­port, “le binôme recense­ment-fichi­er a presque tou­jours servi à mieux iden­ti­fi­er pour sur­veiller, con­trôler, et au fil des mois, arrêter, intern­er, voire déporter”. C’est ain­si qu’en zone occupée, un recense­ment général a été entre­pris dès l’automne 1940 afin de créer un fichi­er cen­tral cou­vrant Paris et les arrondisse­ments de la Seine, sous la direc­tion d’André Tulard, fonc­tion­naire de la pré­fec­ture de police passé par le ser­vice des étrangers et le bureau des passe­ports et des nat­u­ral­i­sa­tions.

Un “dossier juif” était alors ouvert pour chaque famille et chaque per­son­ne céli­bataire, puis était ensuite classé métic­uleuse­ment selon qua­tre sous-fichiers : alphabé­tique (avec la let­tre J sur le coin gauche) ; par nation­al­ité (J sur le coin gauche, N sur le coin droite) ; par domi­cile (par rue et numéro) (J à gauche, D à droite) ; par pro­fes­sion (J à gauche, P à droite). La couleur des fich­es per­me­t­tait égale­ment de class­er entre juifs français (fiche bleue) et étrangers ou apa­trides (fiche orange et beige). La mise en œuvre du fichi­er “Tulard” impres­sion­na à la fois les occu­pants alle­mands et les respon­s­ables de Vichy, ce qui pous­sa ces derniers à impos­er aux préfets de la zone Sud un recense­ment de la pop­u­la­tion juive. Conçu sur un mod­èle sim­i­laire de couleurs et de caté­gories (français, étrangers, entre­pris­es), le fichi­er de Vichy rassem­bla à la fin plus de 110 000 fich­es.

Ces fichiers cen­traux étaient accom­pa­g­nés d’une mul­ti­tude de listes de per­son­nes juives (par exem­ple, celles qui dis­po­saient d’un appareil de télé­gra­phie, étaient pro­prié­taires d’une bicy­clette ou avaient retiré l’étoile juive) tenues par l’administration pour con­trôler le respect des lois restric­tives et lim­iter les déplace­ments. Mais surtout, ils ont été un instru­ment direct des rafles et de la dépor­ta­tion à par­tir de 1942. S’il fal­lait un exem­ple, le sous-fichi­er des nation­al­ités du fichi­er Tulard a per­mis de plan­i­fi­er les arresta­tions et interne­ments pen­dant les rafles des juifs étrangers, les fich­es étant extraites avant chaque action. Si le proces­sus de fichage a été mul­ti­ple et var­ié au cours de la guerre, en aucun cas il n’a été ponctuel. Fruit du savoir-faire de l’administration française, le fichage était le vecteur d’une véri­ta­ble poli­tique de sur­veil­lance et de per­sé­cu­tion des juifs, facil­i­tant directe­ment la dépor­ta­tion voulue par l’occupant alle­mand.

Dernier exem­ple de cette pra­tique d’État, le fichage de la pop­u­la­tion algéri­enne en France mét­ro­pol­i­taine a démon­tré la mul­ti­plic­ité des manœu­vres mis­es en place pour con­trôler et sur­veiller des per­son­nes à titre “préven­tif” en temps de con­flit. Si aucun fichi­er cen­tral n’a vu le jour dans ce cas pré­cis, ce n’est que faute de temps et de moyens, car plusieurs ini­tia­tives de l’administration et de la pré­fec­ture de police de Paris allèrent en ce sens.

D’une part, la brigade des agres­sions et des vio­lences, créée en 1953 sous le pré­texte de la lutte con­tre la délin­quance de rue, pho­tographi­ait et iden­ti­fi­ait les nord-africains inter­pel­lés à la suite de rafles, afin d’alimenter un fichi­er. Ensuite, pen­dant la guerre, une cir­cu­laire du 5 août 1957 organ­i­sait la créa­tion d’un fichi­er nation­al des indi­vidus dan­gereux ou à sur­veiller rési­dant en métro­pole, appelé le “fichi­er Z”. Deux autres cir­cu­laires de 1957 et 1958 ont ensuite pré­cisé les caté­gories d’individus à fich­er, dont notam­ment les agents nation­al­istes que la police souhaitait élim­in­er, classés dans une sous-rubrique de ce fichi­er Z.

D’autre part, l’État français procé­dait à l’identification général­isée des Français musul­mans d’Algérie en métro­pole. Prenant le pré­texte du risque de fraude, il impo­sait l’obligation de détenir une carte d’identité per­me­t­tant en réal­ité de met­tre en place un vaste fichi­er à par­tir de l’enregistrement des deman­des de carte, ren­forçant la sur­veil­lance admin­is­tra­tive. Plusieurs rafles ont égale­ment eu lieu entre 1958 et 1961 afin d’inciter les Algériens à s’adresser au Ser­vice d’assistance tech­nique aux Français musul­mans d’Algérie (SAT-FMA). Offi­cielle­ment créé pour leur apporter une aide, ce ser­vice visait en réal­ité à ali­menter le ren­seigne­ment et créer des dossiers indi­vidu­els. Jusqu’à 100 000 dossiers ont ain­si été créés en région parisi­enne et plusieurs pro­jets de grands fichiers mécanographiques et d’enquêtes soci­ologiques étaient dans les car­tons de ce ser­vice. Ce fichi­er fran­cilien a notam­ment été util­isé jusqu’en juil­let 1962, chaque fois qu’un Français musul­man d’Algérie était appréhendé par un ser­vice de police afin de déter­min­er s’il avait com­mis des “actions anti-français­es”.

Ces trois exem­ples illus­trent à quel point les pra­tiques de fichage ont été omniprésentes dans les proces­sus de répres­sion, mais égale­ment com­ment l’administration les dévelop­paient en toute opac­ité. L’apparition de l’informatique fait pass­er le fichage à des échelles encore plus préoc­cu­pante, pré­cip­i­tant un néces­saire débat pub­lic.

Fichage infor­ma­tisé et échec de la cri­tique poli­tique

Dès les années 1960, l’informatique était perçue comme un instru­ment de mod­erni­sa­tion du pays et l’institution poli­cière a rapi­de­ment voulu adopter ces nou­veaux out­ils. Per­me­t­tant de ratio­nalis­er et met­tre de l’ordre dans la mul­ti­tude de fichiers éparpil­lés, l’informatisation aug­men­tait aus­si les capac­ités de traite­ment et per­me­t­tait les croise­ments entre fichiers là ou la mécanogra­phie ne per­me­t­tait que de sim­ples tris. Dans cette dynamique est créée en 1966 une “direc­tion des écoles et tech­niques” afin de men­er les réflex­ions au sein de l’institution et assur­er l’unité de la for­ma­tion et l’homogénéité des méth­odes et tech­niques de la police. Ces réflex­ions, asso­ciées aux capac­ités récentes de recouper de façon automa­tisée un grand nom­bre d’informations, ont alors nour­ri un nou­veau pro­jet : celui d’attribuer un iden­ti­fi­ant unique à chaque per­son­ne dans le “Sys­tème automa­tisé pour les fichiers admin­is­trat­ifs et réper­toires des indi­vidus” (SAFARI).

Révélé et dénon­cé en 1974 par le jour­nal Le Monde dans l’article inti­t­ulé “Safari ou la chas­se aux Français”, le pro­jet sus­ci­ta de fortes réac­tions. Pour l’auteur de l’article, Philippe Bouch­er, la base de don­nées don­nerait une puis­sance sans égal” à celui qui la pos­séderait, met­tant au cœur du débat la ques­tion de la déten­tion et de la cen­tral­i­sa­tion par l’État d’informations sur l’ensemble de sa pop­u­la­tion. Finale­ment aban­don­né face à la con­tro­verse, le pro­jet SAFARI déboucha sur une com­mis­sion d’enquête qui don­na nais­sance à la Com­mis­sion nationale de l’informatique et des lib­ertés (CNIL) et à la loi Infor­ma­tique et Lib­ertés du 6 jan­vi­er 1978, socle de la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles encore en vigueur aujourd’hui.

Au-delà de la créa­tion d’un encadrement juridique, cet épisode mar­que une amorce de poli­ti­sa­tion sur le sujet. Cette réflex­ion avait d’ailleurs débuté avant ce scan­dale, le directeur du “ser­vice des écoles et tech­niques” men­tion­né plus haut écrivait lui-même en 1969 :
La mise en mémoire d’un cer­tain nom­bre de don­nées n’est-elle pas atten­ta­toire à la lib­erté et même à la dig­nité de l’homme ? Ne présente t‑elle pas des dan­gers si nous con­nais­sons à nou­veau comme naguère la férule d’un État total­i­taire, le joug d’une police poli­tique ori­en­tée non vers le main­tien de l’ordre pub­lic, la préven­tion et la répres­sion des crimes, mais vers l’asservissement des citoyens libres, privés par une minorité de leurs moyens d’expression ? Le prob­lème vaut qu’on y réfléchisse longue­ment et pro­fondé­ment.

Il appa­raît alors de plus en plus évi­dent que si une admin­is­tra­tion peut dis­pos­er, organ­is­er, class­er des infor­ma­tions sur les per­son­nes, cela n’est pas poli­tique­ment neu­tre. Elle retire de cette con­nais­sance un pou­voir, une pos­si­bil­ité de con­trôle qui doit néces­saire­ment être lim­itée. Cette prise de con­science et la poli­ti­sa­tion col­lec­tive des enjeux, assor­tie d’institutions et d’un encadrement juridique nova­teurs, auraient pu laiss­er penser que la prob­lé­ma­tique du fichage avait été cernée de manière suff­isam­ment forte par la société pour être maîtrisée, afin d’empêcher les dérives. Mal­heureuse­ment ce ne fut pas le cas, ces pra­tiques d’identification de sur­veil­lance étant prob­a­ble­ment bien trop ancrées dans les rouages de l’institution poli­cière.

Dès les années 1980, avec la général­i­sa­tion des ordi­na­teurs, la police com­mençait à col­lecter des infor­ma­tions de façon mas­sive et désor­don­née. Plutôt que de lim­iter ces pra­tiques, il fut au con­traire décidé de ratio­nalis­er et d’organiser cette quan­tité de don­nées au sein de fichiers cen­tral­isés pour en tir­er une util­ité. C’est dans ce con­texte qu’est apparue l’idée du fichi­er STIC (Sys­tème de traite­ment des infrac­tions con­statées), visant à inté­gr­er toutes les infor­ma­tions exploitées par les ser­vices de police dans une seule et même archi­tec­ture, acces­si­ble à tous les éch­e­lons du ter­ri­toire. Finale­ment mis en œuvre et expéri­men­té dans les années 1990, le fichi­er STIC cristallisa de nom­breuses ten­sions entre le Min­istère de l’Intérieur et la CNIL qui durent négoci­er pen­dant plusieurs années afin d’en fix­er le cadre légal.

Si la CNIL a obtenu des garanties dans un accord à l’arrachée en 1998, cette vic­toire a para­doxale­ment signé la fin de son influ­ence et de sa légitim­ité. En effet, dans les années qui suivirent, toutes les réserves qu’elles avait pu obtenir ont été osten­si­ble­ment bafouées. Mais surtout, cette longue bataille qui avait con­crète­ment ralen­ti et empêché le développe­ment du fichi­er souhaité par le Min­istère pous­sa le gou­verne­ment à sup­primer par la suite le pou­voir d’autorisation attribué à la CNIL afin de ne plus être gêné dans ses pro­jets. C’est pourquoi, en 2004, la mod­i­fi­ca­tion de la Loi pour la con­fi­ance dans l’économie numérique (LCEN) acta la sup­pres­sion du pou­voir de con­trainte de la CNIL pour le trans­former en sim­ple avis con­sul­tatif.

Cela sig­ni­fie qu’elle ne dis­pose plus de l’autorité néces­saire pour empêch­er ou lim­iter la créa­tion de fichiers de police par le gou­verne­ment. Cette mod­i­fi­ca­tion lég­isla­tive mar­que un tour­nant dans le droit des fichiers et des don­nées per­son­nelles ain­si que dans la pra­tique poli­cière. Les garde-fous ayant sauté, l’espace poli­tique pour par­venir à une sur­veil­lance mas­sive se libère, les lim­ites légales devenant pure­ment cos­mé­tiques.

Mal­gré l’encadrement légal, le fichage s’emballe

Aujourd’hui, la dérive du fichage est ver­tig­ineuse et plusieurs phénomènes peu­vent en témoign­er. Déjà, l’inflation ahuris­sante du nom­bre de fichiers : plus de 70 fichiers créés entre 2004 et 2018. Ensuite la décon­struc­tion pro­gres­sive des principes pro­tecteurs de la loi Infor­ma­tique et Lib­ertés, comme la pro­por­tion­nal­ité et la néces­sité, a vidé de toute effec­tiv­ité les con­tre-pou­voirs cen­sés lim­iter et encadr­er les fichiers. Prenons quelques exem­ples symp­to­ma­tiques de cette lente arti­fi­cial­i­sa­tion du cadre pro­tecteur des lib­ertés.

La pre­mière illus­tra­tion est une pra­tique lég­isla­tive dev­enue banale : un fichi­er est créé pour une final­ité très restreinte, liée à des cir­con­stances excep­tion­nelles, ce qui lui donne une apparence de pro­por­tion­nal­ité en ter­mes juridiques. Cepen­dant, des réformes suc­ces­sives vont élargir son objet et son périmètre, trans­for­mant sa nature et son échelle. La légal­ité orig­inelle se retrou­ve alors obsolète et arti­fi­cielle. L’exemple le plus sig­ni­fi­catif et affolant est celui du fichi­er nation­al automa­tisé des empreintes géné­tiques (FNAEG). Créé en 1998, suite à l’affaire Guy Georges, ce fichi­er avait pour voca­tion d’identifier les per­son­nes récidi­vistes des infrac­tions sex­uelles les plus graves à l’aide de leur ADN, ain­si que les per­son­nes dis­parues et les corps non iden­ti­fiés. Mais seule­ment trois années plus tard, en 2001, la loi pour la sécu­rité quo­ti­di­enne élar­git la col­lecte de l’ADN aux crimes graves aux per­son­nes (crimes con­tre l’humanité, tor­tures, homi­cides volontaires,proxénétisme…). C’est ensuite la loi sur la sécu­rité intérieure de 2003 qui l’étend à de sim­ples dél­its d’atteinte aux per­son­nes et aux biens (tels que les vols ou les tags) et per­met aus­si d’inclure la col­lecte de l’ADN des per­son­nes sim­ple­ment soupçon­nées d’avoir com­mis une de ces infrac­tions. Alors qu’il était conçu pour des sit­u­a­tions excep­tion­nelles, le FNAEG con­te­nait en 2020 les don­nées de 4 868 879 de per­son­nes, soit plus de 7 % de la pop­u­la­tion française, et en 2015, 76 % de ces pro­fils con­cer­nent des per­son­nes non con­damnées. En prenant en compte la par­en­tèle, c’est-à-dire les per­son­nes partageant des élé­ments non codants d’ADN pou­vant révéler des liens famil­i­aux, ce chiffre peut être quin­tu­plé. Con­servé jusqu’à 40 ans pour les per­son­nes con­damnées, 25 ans pour les mis en caus­es, l’ADN peut égale­ment être partagé au niveau européen dans le cadre de la coopéra­tion per­mise par le Traité Prüm. Aujourd’hui l’ADN est relevé très fréquem­ment par la police sur toute per­son­ne en garde à vue et peut même l’être après con­damna­tion, le refus de le don­ner pou­vant être sanc­tion­né par la loi.

Deux­ième méth­ode pour éten­dre l’emprise d’un fichi­er : l’élargissement au cours du temps du nom­bre de per­son­nes ayant accès au fichi­er ou de la nature des don­nées col­lec­tées. Par exem­ple, trois fichiers de ren­seigne­ment admin­is­tratif (dont vous nous par­lions) ont récem­ment été amendés pour que soient ajoutées aux élé­ments col­lec­tés les opin­ions poli­tiques, l’état psy­chologique ou encore les infor­ma­tions postées sur les réseaux soci­aux. Par­al­lèle­ment, si les fichiers ne sont pas automa­tique­ment croisés ou inter­con­nec­tés, des inter­faces ou logi­ciels per­me­t­tent de favoris­er leur lec­ture simul­tanée.

L’information orig­inelle­ment col­lec­tée change néces­saire­ment de nature quand elle peut être recoupée avec une autre recueil­lie dans un con­texte totale­ment dif­férent. Par­mi ces out­ils, nous pou­vons citer le sys­tème Accred (Automa­ti­sa­tion de la con­sul­ta­tion cen­tral­isée de ren­seigne­ments et de don­nées) qui per­met la con­sul­ta­tion automa­tique et simul­tanée de 11 fichiers dits “généraux” dans le cadre d’enquêtes admin­is­tra­tives (quand on pos­tule à un emploi lié au secteur pub­lic) ou pour une demande d’un pre­mier titre de séjour, un renou­velle­ment de titre de séjour ou une demande de nation­al­ité française.

Enfin, le troisième symp­tôme de cette dérive est la perte de pou­voir et d’influence de la CNIL, déjà évo­quée plus haut. Alors qu’elle est tenue dans ses mis­sions offi­cielles de véri­fi­er la « bonne » tenue des fichiers, elle s’est pro­gres­sive­ment dés­in­vestie de tout con­trôle de leur usage a pos­te­ri­ori par la police. Pour­tant, par le passé, la CNIL avait pu effectuer des con­trôles généraux et deman­der l’effacement de presque 20 % des don­nées du fichi­er STIC en 2007 ou, après avoir con­staté les mul­ti­ples erreurs et inex­ac­ti­tudes des fich­es, à exiger une refonte des don­nées avant sa fusion avec le JUDEX dans le TAJ en 2011. Mais aujourd’hui, la Com­mis­sion a changé ses pri­or­ités et sem­ble se con­sacr­er prin­ci­pale­ment à l’accompagnement des entre­pris­es et non plus au con­trôle de l’administration éta­tique. Les seules véri­fi­ca­tions de fichiers font suite à des deman­des indi­vidu­elles reposant sur le droit d’accès indi­rect des par­ti­c­uliers, soit quelques mil­liers de cas par an, sur plusieurs mil­lions de fich­es (ce que la CNIL com­mente som­maire­ment dans ses rap­ports annuels).

Ain­si, en pra­tique, les con­traintes cen­sée empêch­er le fichage mas­sif et injus­ti­fié sont dev­enues dérisoires face à la masse d’informations col­lec­tées et exploitées au quo­ti­di­en. À tra­vers notre plainte col­lec­tive, nous voulons pouss­er la CNIL à retourn­er à son rôle orig­inel, à impos­er les lim­ites de la sur­veil­lance d’État et à s’ériger en véri­ta­ble con­tre-pou­voir. Le fichi­er TAJ — qui con­tient 20 mil­lions de fich­es de per­son­nes ayant eu un con­tact avec la police — est l’exem­ple même d’un fichi­er devenu ten­tac­u­laire et démesuré, tout agent de police et de gen­darmerie pou­vant poten­tielle­ment y avoir accès. Le fichi­er TES, quant à lui, est l’incar­na­tion du rêve d’identification bio­métrique de Bertillon, puisqu’il con­tient la pho­togra­phie de toute per­son­ne dis­posant d’un titre d’identité en France, soit la qua­si-total­ité de la pop­u­la­tion.

Offi­cielle­ment créé à des fins d’authentification et de lutte con­tre la fraude, son mod­èle cen­tral­isé et son échelle con­stituent à eux seuls des sources de risques, ce qui a longtemps jus­ti­fié qu’il ne soit pas mis en place (alors que sa créa­tion était souhaitée depuis des années, comme l’explique Jean-Marc Man­ach). Par son exis­tence même, ce fichi­er fait naître la pos­si­bil­ité qu’il soit util­isé comme base de don­nées poli­cière à des fins d’identification de la pop­u­la­tion et c’est pourquoi nous en deman­dons la sup­pres­sion (plus d’informations sur ces deux fichiers sont dévelop­pées sur le site de la plainte col­lec­tive).

Le fichage, porte d’entrée vers la recon­nais­sance faciale général­isée

L’évolution du fichage en France con­duit à un con­stat amer : la ques­tion de l’identification de la pop­u­la­tion par l’État a été con­scien­cieuse­ment dépoli­tisée, lais­sant toute lib­erté aux pou­voirs publics pour mul­ti­pli­er la col­lecte d’informations sur cha­cun d’entre nous, sous pré­texte de prévenir tous les dan­gers pos­si­bles. Les lim­i­ta­tions pen­sées dans les années 1970 sont aujourd’hui bal­ayées. Aucune remise en ques­tion des moyens et final­ités n’est effec­tuée et les rares fois où le fichage est ques­tion­né, il est sys­té­ma­tique­ment validé par le Con­seil d’État qui ne voit jamais rien à redire.

La seule réponse juridique aujourd’hui sem­ble indi­vidu­elle et con­sis­terait à ce que cha­cun demande le retrait de son nom dans les fichiers d’État (pour cela, la caisse de sol­i­dar­ité de Lyon a fait un excel­lent tra­vail de recense­ment des fichiers de police, vous pou­vez lire leur brochure et utilis­er leurs mod­èles de cour­ri­er afin de deman­der si vous êtes fichés !).

Avec l’appari­tion des tech­niques d’intelligence arti­fi­cielle, et prin­ci­pale­ment la recon­nais­sance faciale, ce sys­tème de fichage général­isé fait appa­raître de nou­velles men­aces. Les deux obses­sions qui ont motivé le développe­ment du fichage tout au long du XXe siè­cle, à savoir la capac­ité d’identifier les per­son­nes et de con­trôler leurs déplace­ments, pour­raient aujourd’hui être sat­is­faites avec le stade ultime de la bio­métrie : la recon­nais­sance faciale. En France, la police est autorisée depuis 10 ans à com­par­er quo­ti­di­en­nement les vis­ages con­tenus dans la base de don­nées du fichi­er TAJ à ceux cap­tés par les flux de vidéo­sur­veil­lance ou provenant de pho­tos sur les réseaux soci­aux.

En par­al­lèle, le sys­tème européen de con­trôle d’entrée/sortie, dit EES, dont la créa­tion a été décidée en 2017 dans le cadre du pro­jet “fron­tières intel­li­gentes” (“smart bor­ders”) et qui devrait être mis en œuvre d’ici la fin de l’année 2022, con­tient une base de don­nées de vis­ages des per­son­nes arrivant de pays tiers. Il a pour but de rem­plac­er le cachet sur le passe­port et ren­dre automa­tique le pas­sage aux fron­tières via la recon­nais­sance faciale. Tou­jours au niveau européen, les pro­jets de réforme des base de don­nées Euro­dac (con­cer­nant les per­son­nes exilées deman­deuses d’asile et qui per­met déjà aujourd’hui la com­para­i­son des empreintes dig­i­tales) et Prüm II (qui prévoit l’interconnexion des fichiers de police des États mem­bres) ont pour but d’inclure l’image faciale.

La général­i­sa­tion de cette tech­nolo­gie ne pour­rait avoir lieu sans la préex­is­tence de méga­fichiers et d’une cul­ture de la col­lecte d’informations, qui sont désor­mais toutes deux bien établies. Le fichage général­isé est aujourd’hui la porte d’entrée vers la recon­nais­sance faciale et l’identification des mass­es par les États. Au-delà de la capac­ité de sur­veil­lance qu’il con­fère à la police par l’exploitation et la trans­mis­sion d’informations, c’est la fin de l’anonymat dans l’espace pub­lic et le con­trôle total des déplace­ments indi­vidu­els qui seront per­mis par le fichage numérique.