Toutes et tous surveillé.e.s, dans la Loire

Le Col­lec­tif PLANFOY SANS CAMERA s’op­pose à l’in­stal­la­tion de caméras dans leur vil­lage de mille habi­tants.
Signez nom­breux leur péti­tion !

La vidéo­sur­veil­lance et les tech­niques de pistage automa­tisées (per­ma­nentes, met­tant en lien la recon­nais­sance faciale avec des fichiers de pro­fi­lage des indi­vidus) ne con­cer­nent pas que la Chine du crédit social et des Ouïghours du Xin­jiang (bien présen­tée dans ce doc­u­men­taire Tous sur­veil­lés, 7 mil­liards de sus­pects), elles s’installent chez nous !

Déjà, nom­bre de caméras sont déployées dans nos villes : 255 dans l’aggloméra­tion roan­naise (100 000 hab), 394 à Saint-Eti­enne intra-muros (plan, que vous pou­vez aider à com­pléter ici, pour 171 000 hab), 150 à Saint Cha­mond (35 000 hab), 140 à Firminy et alen­tours (17 000 hab), pour ne citer que les plus grandes.

Partout dans nos campagnes

Car, même dans la cam­pagne, on s’équipe en masse, comme l’expliquait fort bien le doc­u­men­taire Fliquez-vous les uns les autres (extrait, la vidéo totale n’est plus vis­i­ble !) ou cet arti­cle du site Sci­ences cri­tiques.

Dans le sud de la Loire, Le Pro­grès inven­to­ri­ait en novem­bre 2022 leur nom­bre dans dif­férentes com­munes, dont plusieurs très rurales :

La loi Sécu­rité glob­ale a d’ailleurs per­mis d’étendre la pos­si­bil­ité de sys­tèmes de vidéo­sur­veil­lance à l’échelle des départe­ments, ce qui peut se voir dans le Val d’Oise et s’amorce dans la Loire avec le réseau ROC42 (créé par le con­seil départe­men­tal et le SIEL : il y aurait déjà 93 com­munes con­nec­tées, ce réseau n’est cepen­dant pas lim­ité à la vidéo­sur­veil­lance).

Les bud­gets con­sacrés à ces dis­posi­tifs sont démen­tiels, en matériels comme en ser­vants dans les cen­tres de super­vi­sion (mur d’écran, qui per­met de suiv­re automa­tique­ment un indi­vidu à tra­vers la ville, de le sig­naler comme sus­pect, de faire de la vidéover­bal­i­sa­tion…). Ain­si à Saint Eti­enne ce sont 20 per­son­nes qui, à temps plein, sont affec­tées à ces tâch­es.

La loi lim­ite actuelle­ment l’usage de ces caméras qui ne peu­vent pas faire de recon­nais­sance faciale en lien avec un fichi­er de police (type TAJ, qui fichait en 2018 19 mil­lions de français, et TES, qui stocke le vis­age de toute per­son­ne deman­dant un passe­port ou une carte d’identité).

Reconnaissance faciale algorithmique…

Mais Nîmes, deux­ième ville la plus vidéo­sur­veil­lée de l’Hexagone der­rière Nice, avec 445 caméras pour 150 000 habi­tants (et près de 850 dans 20 des 39 com­munes de l’agglomération), voudrait déploy­er la recon­nais­sance faciale algo­rith­mique.

Son Cen­tre de Super­vi­sion Urbain (26 employés à temps plein) a été doté d’un sys­tème de sur­veil­lance automa­tisée dès 2011 (dévelop­pé par Ineo Infra­com, mar­que Equans). Depuis 2015, il est com­plété par un nou­veau sys­tème (de la société israéli­enne Brief­cam) qui lui per­met la recon­nais­sance de forme. Pour la recon­nais­sance faciale, il suf­fit d’une mod­i­fi­ca­tion du paramé­trage du logi­ciel…

Un élu de la munic­i­pal­ité déclarait, dès sep­tem­bre 2019 : “À Nîmes, nous sommes prêts : dès que les logi­ciels seront autorisés, nous les utilis­erons (1).” Et dès juin 2018, le cahi­er des charges d’un appel d’of­fres (2) men­tion­nait le pro­jet de s’équiper de caméras à dis­posi­tif de comp­tage de foule, d’analyse intel­li­gente d’images (attroupe­ment…), de dis­posi­tif per­me­t­tant “une com­para­i­son faciale avec une base de don­nées exis­tante.”

Moirans, com­mune de l’Isère (8 000 hab), a la même ten­ta­tion, et est à ce titre pour­suiv­ie par La Quad­ra­ture du Net

Ne reste donc qu’une autori­sa­tion à obtenir… Un député LREM de la Loire, Jean-Michel Mis (nous l’avions empêché de tenir une réu­nion de pro­pa­gande sur le sujet !), a com­mis un rap­port au 1e min­istre en sep­tem­bre dernier, inti­t­ulé Pour un usage respon­s­able et ACCEPTABLE des tech­nolo­gies de sécu­rité, en vue des JO de 2024, où il pré­conise l’impo­si­tion de cette tech­nolo­gie par des expéri­men­ta­tions, donc sans aucun con­trôle. Idée reprise par des séna­teurs, qui pro­posent des expéri­men­ta­tions locales de 3 ans…

Critiquer la vidéosurveillance, c’est s’attaquer à une religion

Pour­tant, l’ef­fi­cac­ité de ces dis­posi­tifs est cri­tiquée. Le soci­o­logue Lau­rent Muchiel­li (3) pré­cise que la vidéo­sur­veil­lance aiderait à l’élucidation de seule­ment 3 % des cas. Guil­laume Cor­mand a réal­isé une étude pour le Cen­tre de recherche de l’é­cole des officiers de la gen­darmerie nationale (CREOGN) sur 1939 enquêtes menées en Isère : 22 ont béné­fi­cié du con­cours d’images de caméras pour leur élu­ci­da­tions , soit seule­ment 1,1 %. Pour lui, “cri­ti­quer la vidéo­sur­veil­lance, c’est s’attaquer à une reli­gion.” “On n’écoute pas les sci­en­tifiques. Les défenseurs de la vidéo­sur­veil­lance ne veu­lent pas enten­dre des dis­cours comme le mien.”

De son côté, la Cour des comptes (Rap­port de la Cour des comptes sur les polices munic­i­pales, octo­bre 2020, p. 69–70) affirme que, “faute d’études sta­tis­tiques et d’évaluations indépen­dantes, l’efficacité de ces poli­tiques a longtemps fait débat en France.” Elle ajoute : “Au vu des con­stats locaux résul­tant de l’analyse de l’échantillon de la présente enquête, aucune cor­réla­tion glob­ale n’a été relevée entre l’existence de dis­posi­tifs de vidéo-pro­tec­tion et le niveau de la délin­quance com­mise sur la voie publique, ou encore les taux d’élucidation.”

C’est égale­ment l’analyse – très fouil­lée – du Lab­o­ra­toire d’in­no­va­tion numérique de la CNIL qui souligne que “l’évaluation de leur effi­cac­ité sur la baisse des dél­its est peu démon­trée.” Mais, pour les élus, c’est un “investisse­ment sym­bol­ique” qui ras­sure, qui con­stitue un “fac­teur d’attractivité ter­ri­to­ri­ale pour les habi­tants.”

Un coût largement subventionné

Surtout, “il con­stitue un cap­i­tal poli­tique­ment val­oris­able lors des élec­tions locales.” D’au­tant qu’il ne coûte pas si cher aux com­munes, au départ : le LINC-CNIL chiffre à seule­ment 20 à 40% du coût d’installation à la charge du bud­get com­mu­nal ! Et à 0% le coût du rac­corde­ment aux cen­tres de police ou de gen­darmerie. Le sol­de est pris en charge par divers­es sub­ven­tions.

Le Comité Inter­min­istériel de Préven­tion de la Délin­quance et de la Rad­i­cal­i­sa­tion (CIPDR) a chiffré en 2014 le coût moyen d’installation par caméra à 10 945€ en zone police, et à 7 104€ en zone gen­darmerie. Le Pro­grès du 20 novem­bre 2022 esti­mait le coût à l’u­nité entre 7000 et 20 000 €.

En févri­er 2014, d’après le min­istère de l’Intérieur, 2 820 com­munes et 173 étab­lisse­ments publics de coopéra­tion inter­com­mu­nale (EPCI) avaient été accom­pa­g­nés pour installer 26 614 caméras, pour un mon­tant total de 148,52 mil­lions d’euros de sub­ven­tions. A not­er qu’avec la loi LOPMI, ces sub­ven­tions nationales vont tripler dès 2023. S’y ajoutent des sub­ven­tions régionales et départe­men­tales, tou­jours réservées au seul achat de départ.

Mais doivent s’y ajouter la main­te­nance, les coûts d’utilisation, ce qui peut, à terme, peser lour­de­ment dans les bud­gets com­mu­naux. Coût bien sûr très vari­able, mais la Cour des Comptes – pour la ville de Paris – a récem­ment alerté par un référé sur l’explo­sion de ces coûts. Le Pro­grès les esti­mait entre 100 000 et 150 000 euros par caméra.

Menaces sur notre liberté d’aller et venir

Se pose égale­ment la ques­tion de l’usage des don­nées col­lec­tées. Légale­ment, la durée de con­ser­va­tion des images ne peut excéder un mois. Cepen­dant, elles peu­vent faire l’objet de réqui­si­tions (deman­des par les ser­vices de police ou de gen­darmerie dans le cadre d’une enquête ou d’une instruc­tion). Il n’y a alors plus de durée max­i­mum car les vidéos intè­grent le dossier pénal.

La vidéo­sur­veil­lance automa­tisée, fondée sur les out­ils algo­rith­miques et la recon­nais­sance faciale, pose de gros prob­lèmes sur nos lib­ertés fon­da­men­tales car elle se place en dehors du cadre juridique rel­a­tive­ment con­traint des con­trôles d’identité. Le recours à l’intel­li­gence arti­fi­cielle, aux tech­niques de police pré­dic­tive peut men­ac­er notre lib­erté d’aller et venir par la géolo­cal­i­sa­tion de tout indi­vidu sur le ter­ri­toire.

La vidéo-sur­veil­lance incar­ne ce par­a­digme du tech­no-solu­tion­nisme, plus empreint de con­sid­éra­tions sécu­ri­taires, poli­tiques et indus­trielles que de souci véri­ta­ble du bien com­mun.

(1) La Gazette de Nîmes, n°1060 du 26 sep­tem­bre au 2 octo­bre 2019

(2) Cahi­er des Claus­es Tech­niques Par­ti­c­ulières (CCTP) de l’appel d’offres de la métro­pole, lot Vidéo­pro­tec­tion et Smart Secu­ri­ty, juin 2018, page 28

(3) Lau­rent Muc­chiel­li, Délin­quance et crim­i­nal­ité à Mar­seille. Fan­tasmes et réal­ités (Fon­da­tion Jean-Jau­rès, 2013), ou Vous êtes filmés (Armand Col­in, 2018)