Armement et technolologies sécuritaires : l’hydre à deux têtes

Le Col­lec­tif Région­al Anti Arme­ments et Mil­i­tarisme de Lyon (CRAAM), organ­ise une ren­con­tre le same­di 14 jan­vi­er 2023 à 10h30 dans les locaux de l’Ob­ser­va­toire des Arme­ments, 187 mon­tée de Choulans à Lyon (5e arr)

Ordre du jour :

1/ Com­ment tra­vailler sur la mil­i­tari­sa­tion de la police ? Actions sur la loi Lop­mi ?

2/ Com­ment tra­vailler sur le com­plexe région­al de fab­ri­ca­tion d’arme­ment et d’outils sécu­ri­taires et la mil­i­tari­sa­tion ?

3/ Com­ment artic­uler ces deux luttes com­plé­men­taires ?

Lors d’une émis­sion de La machine à découdre, sur Radio Dio, co-organ­isée par le Couac (jour­nal alter­natif stéphanois) et Halte au con­trôle numérique, nous avons reçu le 12 juin 2022 un représen­tant de l’Obser­va­toire des arme­ments (Cen­tre de doc­u­men­ta­tion et de recherche sur la paix et les con­flits), et des mem­bres de NINA-Lyon.

Emis­sion com­plète La machine à découdre, organ­isée par Le Couac et Halte au con­trôle numérique, avec l’Obser­va­toire des arments et NINA-Lyon

La guerre menée par le régime de Pou­tine con­tre les Ukrainiens est venue
raviv­er les peurs d’un con­flit général­isé en Europe. Le traite­ment médi­a­tique, qui se polarise sur les souf­frances effec­tive­ment dra­ma­tiques de la pop­u­la­tion, occulte le débat néces­saire sur la poli­tique d’in­vestisse­ment dans l’arme­ment et les tech­nolo­gies sécu­ri­taires, ain­si que sur les usages et ventes extérieures de ces matériels.

Sans con­sul­ta­tion démoc­ra­tique, nos gou­verne­ments déci­dent d’une forte aug­men­ta­tion du bud­get qui y est con­sacré et du développe­ment de nou­velles armes, au grand béné­fice des entre­pris­es d’armement et de sécu­rité (non seule­ment les prin­ci­paux majors du secteur, mais aus­si une myr­i­ade de petites et moyennes entre­pris­es répar­ties dans l’ensemble du ter­ri­toire de la région Auvergne-Rhône-Alpes).

Ain­si, des entre­pris­es de notre région peu­vent fournir des armes ou des sys­tèmes de cyber­sécu­rité à des Etats comme l’Ara­bie Saou­dite ou les Emi­rats Arabes Unis – qui les utilisent au Yémen – ou à Al Sis­si pour réprimer le peu­ple égyp­tien. Elles peu­vent aus­si être retournées con­tre la pop­u­la­tion française, celle des ban­lieues pop­u­laires ou des gilets jaunes (après le Flash Ball, Ver­ney-Car­ron vend le Super Pro 2 aux polices nationales et munic­i­pales).

Loire et armement, même combat ?

La Loire est, his­torique­ment, un départe­ment qui a large­ment par­ticipé à la fab­ri­ca­tion d’armes. Par­ti­c­ulière­ment à Saint-Eti­enne, renom­mée Armeville à la Révo­lu­tion française, où une man­u­fac­ture royale y fut instal­lée dès 1765. D’autres implan­ta­tions eurent lieu à Saint Cha­mond et à Roanne, regroupées ultérieure­ment dans le GIAT (Groupe­ment indus­triel des arme­ments ter­restres), devenu Nex­ter Group en 2003. Le rap­proche­ment avec les alle­mands de KMW a don­né nais­sance à Krauss-Maf­fei Nex­ter Defense Sys­tems (KNDS), employ­ant 8 300 salariés, dont 3 300 en France.

Après la fer­me­ture du site stéphanois de la MAS (devenu la cité du design), reste le site de Roanne (le plus gros de France, avec près de 1 500 salariés, qui fab­rique chars, véhicules de trans­port et canons), celui de Saint Cha­mond (NBC sys­tems, 70 salariés, qui pro­duit des masques et des sys­tèmes de fil­trage) et OPTSYS à Saint-Eti­enne (une trentaine de salariés dédiés à l’op­tique “pro­tégée”).

Par ailleurs, le secteur privé local a aus­si con­tribué, en pro­duisant des armes de chas­se (notam­ment Manufrance, mar­que désor­mais lim­itée à la dis­tri­b­u­tion) ou mil­i­taires et sécu­ri­taires. L’un des derniers fleu­rons de cette indus­trie en est Ver­ney-Car­ron (73 salariés, pro­duc­teur, entre autres, du flash ball), rachetée par Cyber­gun, société dédiée à l’ ”air­soft”, pour des joueurs util­isant des répliques d’arme à feu… Mais Ver­nay-Car­ron ne se lim­it­era pas au jeu : dans le cadre du réarme­ment européen actuel, ses nou­veaux pro­prié­taires veu­lent inve­stir dans une nou­velle usine implan­tée dans l’ag­gloméra­tion stéphanoise pour pro­duire 100.000 armes de poing par an, à 80% en direc­tion du mil­i­taire.

Aubert et Duval, fonderie implan­tée à Firminy (180 salariés), par­ticipe à la con­struc­tion des canons auto­portés Cae­sar en amont de l’u­sine Nex­ter de Bourges.

Une autre entre­prise, implan­tée à Saint-Héand depuis 1935 par Pierre Angénieux, est depuis dev­enue la spé­cial­iste française des jumelles de vision noc­turne, ther­miques, des lunettes de tirs et d’équipements optiques pour drones, livrés à l’ar­mée de terre française mais aus­si exportés à plus de 50%. Cette unité de 380 salariés est depuis 1994 rat­tachée au géant de l’arme­ment français, Thales. Pour avoir un aperçu (très hol­ly­woo­d­i­en !) des pro­duc­tions de Thales Optron­ics

D’autres entre­pris­es comme Riv­o­li­er, implan­tée Saint Just-Saint Ram­bert, ont pu aban­don­ner la pro­duc­tion pour se con­cen­tr­er sur une activ­ité de grossiste en France et à l’ex­port, autour des armes de chas­se. Cette entre­prise relance actuelle­ment son activ­ité d’équipemen­tier des armées, des forces de sécu­rité intérieure et des forces spé­cial­isées, en direc­tion des admin­is­tra­tions français­es mais aus­si dans le cadre de marchés d’État à l’export.

Cyber­sécu­rité et recherche

Le secteur de la cyber­sécu­rité est très présent dans la région AuRA, qui con­cen­tre 20% de la recherche nationale en la matière. La Loire y par­ticipe, prin­ci­pale­ment par le Lab­o­ra­toire Hubert Curien, dépen­dant de l’U­ni­ver­sité Jean Mon­net. Ses activ­ités vont des recherch­es sur les datas (notam­ment détec­tion des fraudes), sur la vision par ordi­na­teur dans des “envi­ron­nements sévères”, sur l’analyse d’im­ages de micro-expres­sions, sur la résis­tance aux attaques cryp­tographiques et sur la sécu­rité de doc­u­ments d’i­den­tité.

L’ap­pli­ca­tion de tech­niques mil­i­taires au civ­il est crois­sante, et les activ­ités mixtes (des­tinées aux deux, les “biens à dou­ble usage”) ren­dent moins lis­i­bles les fron­tières entre ces pro­duc­tions et leurs util­i­sa­tions.

Le dernier rap­port de l’Observatoire des arme­ments, inti­t­ulé “La guerre se fab­rique près de chez vous”, a fait l’ob­jet d’une présen­ta­tion par deux étu­di­antes en sci­ence poli­tique de Lyon, Élisa et Marie. Il mon­tre la respon­s­abil­ité des petites et moyennes entre­pris­es de la région Auvergne-Rhône-Alpes dans l’alimentation de con­flits inter­na­tionaux et dans la répres­sion de pop­u­la­tions.

Au milieu d’un inven­taire de tout le com­plexe mil­i­taro-indus­triel région­al, ce rap­port présente, pour la Loire, les activ­ités de Nex­ter (p.10), de Ver­ney-Car­ron (p.12–13) … et notre com­bat (vic­to­rieux) con­tre le pro­jet Serenic­i­ty en 2019 (p.11, voir extraits ci-dessous).

Micros, mais aus­si caméras et dis­posi­tifs de recon­nais­sance faciale “algo­rith­mique” dont nous avons fait un inven­taire pour la Loire. La con­ver­gence du mil­i­taire et de la sur­veil­lance de masse pour toutes et tous se con­firme !

Extraits du rap­port de l’Ob­ser­va­toire des arme­ments 2022

Quand la société civile empêche l’installation “de grandes oreilles” dans un quartier populaire de Saint Etienne

Créée en 2018, Serenic­i­ty est une start-up spé­cial­isée en cyber­sécu­rité qui, selon son site Inter­net, “a pour ambi­tion de créer un large sys­tème de sécu­rité et de défense dédié aux villes, PME et grands groupes”. Son prési­dent et co-fon­da­teur n’est autre que Guil­laume Ver­ney-Car­ron, en charge de l’export et, depuis 2014, directeur de l’entreprise d’armement Ver­ney-Car­ron.

À titre d’expérimentation, la munic­i­pal­ité de Saint Éti­enne pro­je­tait d’installer “des grandes oreilles” dans un quarti­er pop­u­laire, à savoir des cap­teurs enreg­is­trant les sons et sus­cep­ti­bles de détecter des “bruits sus­pects”. Des alertes pou­vaient ensuite être envoyées à la police. Pour cela elle avait fait appel à Serenic­i­ty. Mais en octo­bre 2019, le pro­jet a fait l’objet d’un aver­tisse­ment de la part de la CNIL pour “traite­ment illicite des don­nées per­son­nelles” car le sys­tème mis en place par l’entreprise pou­vait capter aus­si les voix !

Quelques mois plus tard, la mairie a fini par renon­cer au pro­jet (voir com­mu­niqué com­mun).
Selon l’enquête de La Quad­ra­ture du net, “le pro­jet prévoy­ait en réal­ité deux phas­es : une pre­mière phase avec l’installation de ces cap­teurs et une sec­onde phase avec l’utilisation de drones “automa­tiques” équipés de caméras […] per­me­t­tant de mobilis­er les moyens d’intervention adap­tés à la sit­u­a­tion”. La créa­tion d’une appli­ca­tion de dénon­ci­a­tion citoyenne per­me­t­tant aux habi­tants la “sig­nal­i­sa­tion de prob­lèmes” avait égale­ment été envis­agée, avant d’être aban­don­née “au vu des nom­breuses con­traintes tech­niques et juridiques qui se posaient”.

Le renon­ce­ment à ces pro­jets est le fruit d’une mobil­i­sa­tion menée par un col­lec­tif de plusieurs asso­ci­a­tions (Ligue des droits de l’homme, Stop Linky 5G Loire et Halte au con­trôle numérique) qui a organ­isé de nom­breuses actions et réu­nions publiques. “Nous essayons d’informer et de faire en sorte que les habi­tants se réap­pro­prient le sujet. On a vrai­ment pro­gressé puisque beau­coup de jeunes se mobilisent.”

Nous organ­isons des actions comme un défilé car­nava­lesque con­tre les micros ou con­tre celle sur la recon­nais­sance faciale”, con­fie Denis, un des ani­ma­teurs du col­lec­tif Halte au con­trôle numérique

[1] Le clus­ter EDEN, lob­by de l’industrie de l’armement en Auvergne-Rhône-Alpes, est hébergé et soutenu par la Cham­bre de Com­merce et d’Industrie de Lyon et la Direc­tion Générale de l’Armement. Il regroupe plus de 100 entre­pris­es de matériel mil­i­taire, de sur­veil­lance et de sécu­rité.

Voir aus­si le dossier d’Amnesty Inter­na­tion­al : VENTES D’ARMES, LA FRANCE, CETTE GRANDE MUETTE