Temps et qualité de sommeil en baisse. Vite, une appli…

Nous dif­fu­sons ci-dessous un arti­cle du col­lec­tif tech­n­o­cri­tique espag­nol OFF, qui rassem­ble env­i­ron 300 sig­nataires : assos, uni­ver­si­taires dont des français, des familles, des enseignants, des pro­fes­sion­nels de la san­té (pédi­a­trie, psy­cholo­gie…) et des organ­i­sa­tions sociales. Il sem­ble actuelle­ment se spé­cialis­er sur les ques­tions de san­té, par­ti­c­ulière­ment celle des enfants (nous avons relayé son action du 7 juin dans douze villes espag­noles pour revendi­quer le droit des enfants à vivre sans écran ni smart­phone).

L’ar­ti­cle ci-dessous est une fran­ci­sa­tion d’un arti­cle espag­nol, mais qui reprend cer­taines don­nées français­es.

En 2022, l’entreprise Nespres­so a décroché la cer­ti­fi­ca­tion B‑Corp (entre­prise sociale­ment et envi­ron­nemen­tale­ment respon­s­able) grâce à son sys­tème de recy­clage de cap­sules en alu­mini­um. Ceci mon­tre qu’on peut être à l’origine d’un prob­lème mas­sif à l’échelle glob­ale, et obtenir ensuite une recon­nais­sance en offrant une solu­tion par­tielle visant à le lim­iter – bien sou­vent, en créant de nou­veaux prob­lèmes au pas­sage.

Est-il en train de se pass­er quelque chose de com­pa­ra­ble avec notre som­meil ?

Depuis quelques années, on observe une détéri­o­ra­tion notoire du som­meil, en grande par­tie cor­rélée à l’utilisation inten­sive de dis­posi­tifs numériques. Simul­tané­ment, l’industrie pro­pose des solu­tions qui pré­ten­dent amélior­er notre som­meil.

Dans la plu­part des pays, le som­meil souf­fre beau­coup depuis quelques années. 70 % de la pop­u­la­tion mon­di­ale ne dort pas suff­isam­ment et, selon la World Sleep Soci­ety, 45 % des per­son­nes pour­raient être atteintes de trou­bles du som­meil graves si la ten­dance per­siste.

Un sujet suff­isam­ment préoc­cu­pant pour que le gou­verne­ment pub­lie une feuille de route inter­min­istérielle sur le som­meil 2025–2026, préoc­cupé par ses effets sur la san­té men­tale et physique des français :

En France, rien qu’entre 2019 et 2023, on a per­du en moyenne 34 min­utes de som­meil par nuit le week­end [Enquête INSV / MGEN, 2023]. Et même s’il existe quelques dif­férences selon les pays, l’uniformité de cette ten­dance est frap­pante.

Selon la Société Espag­nole de Neu­rolo­gie, 48 % des adultes ne béné­fi­cie pas d’un som­meil de qual­ité – car il ne s’agit pas seule­ment du nom­bre d’heures où on dort. Par­mi les ten­dances, on détecte par exem­ple l’augmentation du temps de veille (passé dans son lit mais sans vrai­ment dormir), symp­tôme d’un mau­vais som­meil.

On sait qu’un som­meil suff­isant et répara­teur est fon­da­men­tal pour le développe­ment physique, men­tal, cog­ni­tif et émo­tion­nel à tout âge, mais tout par­ti­c­ulière­ment chez les enfants et ado­les­cents… lesquels se trou­vent par­mi les plus affec­tés. 40 % d’entre eux souf­frent d’insomnie en Espagne, par exem­ple.

Pre­mier respon­s­able : l’anxiété. Selon une étude de 2024 por­tant sur 17 pays, 42 % des per­son­nes dor­mant mal l’attribuent à ce fac­teur – en très forte hausse depuis quelques années.

Ce phénomène a sans doute divers­es caus­es mais le rôle que joue l’hyperconnexion est de plus en plus mis en évi­dence. Les plus de 5 heures que les per­son­nes passent en moyenne sur leur smart­phone ont avant tout un coût d’opportunité : ce temps can­ni­balise celui dédié à d’autres activ­ités… y com­pris à dormir.

Ce n’est pas un hasard si cer­taines des entre­pris­es par­mi les plus puis­santes de la tech recon­nais­sent ouverte­ment qu’elles sont en con­cur­rence avec notre som­meil.

Au-delà de l’impact de la lumière bleue (émise par les écrans sur des longueurs d’onde entre 380 et 500 nm [nm = nanomètre]) sur la sup­pres­sion de la méla­to­nine, l’hormone qui favorise le som­meil, les dis­trac­tions sou­vent irré­sistibles qu’offrent les dis­posi­tifs numériques représen­tent un con­cur­rent féroce pour l’ennuyeux som­meil.

Une révi­sion sys­té­ma­tique de la lit­téra­ture sci­en­tifique a mis en évi­dence l’impact très élevé des réseaux soci­aux sur la qual­ité du som­meil.

Les études mon­trent que les jeunes util­isant les écrans dans l’heure précé­dant le couch­er dor­ment moins, et moins bien. Et comme on le sait, la con­som­ma­tion de ces réseaux est en con­stante hausse.

Un procès con­tre Tik­Tok aux Etats-Unis a révélé que 19 % des util­isa­teurs de 13–15 ans et 25 % des 16–17 ans étaient act­ifs sur la plate­forme entre minu­it et 5 heures du matin.

Ces ten­dances ne vont pas en s’améliorant. Selon des don­nées de la Fon­da­tion Gasol, les mineurs espag­nols passent 11  heures de plus par semaine sur des écrans qu’il y a 3 ans et demi. Aux États-Unis (dans l’État de l’Utah) la pro­por­tion de jeunes pas­sant plus de 2 heures par jour avec des écrans (sans compter le numérique édu­catif) représen­taient 80 % de leur classe d’âge en 2023, con­tre 66,7 % en 2019.

Vous pen­siez que la solu­tion passerait par le bon sens ? Réduire l’hyperconnexion, lire avant de se couch­er plutôt que de scroller, etc. ? Autrement dit, redéfinir la place que la tech­nolo­gie occupe dans nos vies pour qu’elle n’affecte pas autant, entre autres, notre som­meil…

L’industrie a une autre propo­si­tion : vous con­necter encore davan­tage pour apporter une solu­tion tech­nologique au prob­lème. Bien­v­enue dans la sleeptech. Ou peut-être devrait-on dire, le busi­ness du som­meil.

Cette branche de ser­vices numériques s’inscrit dans le quan­ti­fied self : une invi­ta­tion à mesur­er en per­ma­nence notre activ­ité physique et biologique, à par­tir du nom­bre de pas effec­tués chaques jour, afin de la sur­veiller et de l’optimiser à tra­vers notre smart­phone, des wear­ables ou autres dis­posi­tifs spé­cial­isés.

Comme tou­jours, les géants de la tech occu­pent une grande place dans ce marché :

  • Google, avec Nest Hub, qui arrive à capter des don­nées sur notre som­meil sans aucune inter­face inva­sive (il ressem­ble à une petite tablette posée sur la table de nuit).
  • L’application Sam­sung Health, sur n’importe quel Sam­sung Galaxy Watch ou Fit, qui per­met même d’enregistrer ses ron­fle­ments (très intéres­sant…).
  • Apple, via l’application Health sur iPhone ou Apple Watch.

À ceux-ci s’ajoute une myr­i­ade de start-ups telles qu’Oura et son anneau con­nec­té au prix de $ 300, qui requiert en plus un abon­nement men­su­el. Celui-ci mesure toute l’activité bio­métrique à tra­vers des LED infrarouges qui ali­mentent l’algorithme d’Oura et déter­mi­nent la qual­ité du som­meil.

L’ob­jec­tif de ces applis n’est pas seule­ment de mesur­er le som­meil, mais aus­si de l’améliorer. A tra­vers des mécan­ismes de gam­i­fi­ca­tion, elles inci­tent con­stam­ment les util­isa­teurs à amélior­er le ren­de­ment de leur som­meil.

Le sum­mum est sans doute atteint par le jeu Poke­mon Sleep, lancé par la fameuse fran­chise de Nin­ten­do, qui proclame : “Trans­formez votre som­meil en diver­tisse­ment  ! ”

Si bien que, pour beau­coup de clients de ce marché en forte hausse, le som­meil est devenu une véri­ta­ble obses­sion… qui finit par­fois par leur ôter le som­meil. Chaque matin, en se lev­ant, le pre­mier réflexe est de con­sul­ter la per­for­mance de leur som­meil, tel un élève qui attend la note de son exa­m­en.

La sleeptech a généré un nou­veau syn­drome : l’orthosomnie. Une forme d’obsession et d’anxiété liée à la préoc­cu­pa­tion d’optimiser son som­meil. Cela peut sem­bler para­dox­al quand les spé­cial­istes nous dis­ent que la meilleure façon d’y arriv­er est de ne pas trop s’en souci­er.

Dans les cas les plus extrêmes, les obsédés des sta­tis­tiques du som­meil se scel­lent la bouche avec du scotch pen­dant la nuit, suiv­ant les con­seils d’influenceuses tels que Gwyneth Pal­trow ou Ivan­ka Trump. “Les nuits où je me scotche la bouche, mon score aug­mente en moyenne de 7 %”, racon­te un util­isa­teur au Wall Street Jour­nal. Une pra­tique dan­gereuse selon les médecins.

Si vous êtes mal­gré tout ten­té par la sleeptech, peut-être devriez-vous vous pos­er une dernière ques­tion : mais où vont toutes ces don­nées ?

Notre rou­tine de som­meil, tout comme d’autres don­nées bio­métriques, con­stitue un puis­sant pré­dicteur de bien-être, de per­son­nal­ité et des risques que présente chaque indi­vidu. Cette infor­ma­tion peut être pré­cieuse pour anticiper le com­porte­ment d’un util­isa­teur, l’influencer ou enrichir son pro­fil très utile pour les com­pag­nies finan­cières ou d’assurance.

Et même si la lég­is­la­tion européenne a pour objec­tif de garan­tir nos droits en la matière, il existe de nom­breux exem­ples dans lesquels les pro­to­coles oblig­eant les entre­pris­es à anonymiser et pro­téger les don­nées per­son­nelles (en par­ti­c­uli­er de san­té) n’ont pas été respec­tés, et ces don­nées peu­vent même se retrou­ver sur le dark web