Victoire contre l’ANEF, l’administration numérique imposée aux migrant·es

Cette vic­toire devant le Con­seil d’État (plus haut niveau en droit admin­is­tratif) est impor­tante – déci­sive ? – car elle remet en cause tout le dis­posi­tif de numéri­sa­tion coerci­tive imposé aux migrant·es. Ce juge­ment nation­al devrait met­tre fin aux blocages des pré­fec­tures con­tre des actions menées locale­ment, comme à Greno­ble.

Elle l’est aus­si car, aux organ­i­sa­tions de défense habituelles des migrant·es, se sont adjointes les deux pre­miers syn­di­cats inter­pro­fes­sion­nels français (CGT et CFDT). Ces derniers se sont asso­ciés pour un “Front com­mun con­tre l’ex­trême droite”. Si cela se traduit par des actions en défense des migrant·es, la démoc­ra­tie syn­di­cale et poli­tique y gagne !

Mais ce n’est pas la fin de la volon­té du pou­voir de dis­crim­in­er par le numérique – ici les migrant·es, ailleurs les pau­vres ou les con­tes­tataires : dans le même temps il impose l’IA pour met­tre en place une jus­tice expédi­tive en vue d’ex­pulser mas­sive­ment

Per­son­nes étrangères face au mur numérique : l’État con­traint d’agir !

Face à la dégra­da­tion du ser­vice pub­lic des per­son­nes étrangères en France et des con­séquences graves pour leurs droits, le Con­seil d’État, saisi par dix organ­i­sa­tions pour « carence fau­tive », enjoint l’État à met­tre fin aux dys­fonc­tion­nements mas­sifs et récur­rents de la plate­forme numérique des deman­des de titre de séjour ANEF (Admin­is­tra­tion numérique pour les étrangers en France).

Ce sys­tème kafkaïen, sig­nalé à maintes repris­es aux pou­voirs publics, entrave l’accès au ser­vice pub­lic des per­son­nes étrangères, et les prive de leur droit au séjour, leurs droits soci­aux, leur droit au tra­vail, et aggrave leur vul­néra­bil­ité. Par ailleurs, les con­di­tions de tra­vail des agents de pré­fec­ture s’en trou­vent forte­ment détéri­orées.

Cette déci­sion de la plus haute juri­dic­tion est une vic­toire col­lec­tive, une déci­sion essen­tielle qui oblige l’Etat à garan­tir un ser­vice pub­lic de qual­ité aux per­son­nes étrangères en amélio­rant de manière sig­ni­fica­tive le téléser­vice de l’ANEF !

Le Con­seil d’État enjoint l’État à pren­dre toutes mesures utiles pour met­tre fin aux dys­fonc­tion­nements tels que : la non délivrance d’attestations dématéri­al­isées garan­tis­sant la con­ti­nu­ité des droits le temps de l’instruction d’un renou­velle­ment de demande de titre, l’impossibilité de com­pléter et mod­i­fi­er son dossier, ou de dépos­er une demande de titre sur plusieurs motifs.  Ain­si, une fois les mesures mise en place, les risques de perte de droits devraient être lim­ités, et l’accès à un titre de séjour facil­ité pour les per­son­nes out­il­lées et à l’aise avec le numérique. 

Qu’en est-il pour les per­son­nes con­fron­tées à la bar­rière numérique et en sit­u­a­tion d’illectronisme ?
L’État doit leur garan­tir un accueil et un accom­pa­g­ne­ment, ain­si que, si néces­saire, un accès à une solu­tion alter­na­tive comme un ren­dez-vous physique. Sur ce point, le Con­seil d’État admet l’existence de défail­lances locale­ment, mais ne recon­naît pas le car­ac­tère sys­témique des dif­fi­cultés, ni la carence de l’État vis à vis de ces oblig­a­tions légales.

Nos asso­ci­a­tions et organ­i­sa­tions sig­nataires veilleront au respect par l’État de la déci­sion de jus­tice.
A l’heure où se dévelop­pent des expéri­men­ta­tions pour l’examen des deman­des de titre de séjour par l’intelligence arti­fi­cielle, elles con­tin­ueront à revendi­quer un véri­ta­ble accueil et un accom­pa­g­ne­ment de qual­ité pour les per­son­nes con­fron­tées au mur numérique et agir con­tre la dématéri­al­i­sa­tion totale du ser­vice pub­lic des étrangers.

Sig­nataires

  • Accueil Deman­deurs d’Asile
  • Amnesty Inter­na­tion­al France
  • CGT
  • CFDT
  • La Cimade
  • Femmes de la Terre
  • Groupe Accueil et Sol­i­dar­ité
  • JACI (Jus­tice admin­is­tra­tive Col­lec­tive et Indépen­dante)
  • JRS France (Jesuit Refugee Ser­vice)
  • Sec­ours Catholique – Car­i­tas France

  • un ser­vice pub­lic en ligne (ici l’ANEF) doit être acces­si­ble de façon effec­tive.
    Le Con­seil d’État rap­pelle qu’il appar­tient au ges­tion­naire d’un ser­vice pub­lic, afin de sat­is­faire l’intérêt général en vue duquel le ser­vice a été insti­tué, de veiller à garan­tir le droit d’accès, dans des con­di­tions nor­males, des usagers au ser­vice dans le respect du principe d’égalité, d’assurer la con­ti­nu­ité du ser­vice et de procéder aux adap­ta­tions ren­dues néces­saires par l’exigence de “muta­bil­ité” [NDLR : l’ad­min­is­tra­tion doit faire évoluer son organ­i­sa­tion et ses mis­sions pour répon­dre aux nou­veaux besoins de la société].
  • cela impose notam­ment de cor­riger les dys­fonc­tion­nements qui affectent le ser­vice et qui sont de nature à lim­iter de façon anor­male le droit d’accès des usagers ou à com­pro­met­tre l’exercice par ces derniers des droits qui leur sont recon­nus par la loi.
  • lorsque le recours à un téléser­vice est oblig­a­toire, l’administration doit s’assurer que les usagers peu­vent effec­tive­ment accom­plir leurs démarch­es.
  • de telles plates-formes doivent per­me­t­tre aux usagers de cor­riger les erreurs ou de met­tre à jour leur dossier.
  • pour les ques­tions sen­si­bles, à appréci­er au cas par cas, l’administration doit prévoir un accom­pa­g­ne­ment ain­si qu’une solu­tion de sub­sti­tu­tion lorsque le recours au téléser­vice est impos­si­ble (arti­cle R. 431–2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile).
    Le Con­seil d’État relève que si le min­istre de l’Intérieur a déjà engagé plusieurs mesures pour amélior­er l’accès au ser­vice pub­lic de l’ANEF (dis­posi­tif d’accompagnement, cen­tre de con­tact joignable par cour­riel et par télé­phone, points d’accueil numérique, solu­tion de sub­sti­tu­tion prévue lorsque la démarche en ligne ne peut aboutir), le fonc­tion­nement de ce ser­vice con­naît des dys­fonc­tion­nements qui affectent grave­ment l’exercice de cer­tains de leurs droits par les deman­deurs de titre de séjour.
    Dans l’attente d’un renou­velle­ment de titre de séjour, une attes­ta­tion tem­po­raire doit être délivrée et garan­tir des droits, aux ter­mes de l’article R. 431−15−1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Or, le Con­seil d’Etat a con­staté que dans de nom­breux cas, cette attes­ta­tion n’est ni délivrée ni renou­velée en temps utile [NDLR : ce qui fab­rique arti­fi­cielle­ment des per­son­nes sans papiers alors qu’elles ont légale­ment tous les droits néces­saires !].
  • des deman­des de titre de séjour rel­e­vant de dif­férentes caté­gories doivent pou­voir être déposées simul­tané­ment (impos­si­ble actuelle­ment sur la plate­forme).

(d’après Euro­pean data jour­nal­ism net­work)

Les chiffres mon­trent que la France émet le plus d’or­dres d’ex­pul­sion de tous les pays européens. Toute­fois, pour des raisons juridiques, admin­is­tra­tives ou diplo­ma­tiques (par exem­ple, la per­son­ne ne peut pas être expul­sée en rai­son de son état de san­té ou de ses liens famil­i­aux ; ou il n’est pas pos­si­ble d’i­den­ti­fi­er le pays d’o­rig­ine en rai­son d’un manque de doc­u­ments d’i­den­tité ; ou si les pays d’o­rig­ine ou de retour ne don­nent pas leur con­sen­te­ment), le taux d’exé­cu­tion est faible. Il s’ag­it d’un proces­sus mécanique, car la sim­ple délivrance de moins d’or­don­nances d’ex­pul­sion est suff­isante pour amélior­er le ratio. En atten­dant, cela sig­ni­fie que les gens vivent illé­gale­ment dans le pays.

Déci­sions d’éloigne­ment et taux d’exé­cu­tion par pays (2024)

Enfin, les pra­tiques admin­is­tra­tives elles-mêmes créent égale­ment des irrégu­lar­ités. Le pas­sage au traite­ment numérique et l’obligation d’utiliser la plate­forme nationale ANEF (Admin­is­tra­tion numérique pour les ressor­tis­sants étrangers en France) pour un grand nom­bre de per­mis de séjour depuis 2020, ont placé de nom­breuses per­son­nes, dont celles qui déte­naient aupar­a­vant un per­mis mais l’ont depuis per­du, en sit­u­a­tion irrégulière. Selon le Défenseur des droits, les affaires rel­a­tives au droit de l’im­mi­gra­tion représen­taient 41% de l’ensem­ble des cas en 2025, ce qui représente une hausse de plus de 750% depuis 2019. Les trois quarts de ces cas con­cer­nent l’ac­cès à cette plate­forme elle-même, qui est le seul moyen de deman­der ou de renou­vel­er un per­mis de séjour.

« En rai­son de retards exces­sifs et de dys­fonc­tion­nements dans la plate­forme Admin­is­tra­tion numérique pour les ressor­tis­sants étrangers (ANEF), des mil­liers de per­son­nes se retrou­vent en sit­u­a­tion irrégulière con­tre leur gré chaque année, alors même qu’elles déte­naient aupar­a­vant un titre de séjour. Privées d’un reçu, elles per­dent leur emploi, voient leurs presta­tions sociales sus­pendues, sont con­traintes d’interrompre leurs études ou sont inca­pables de voy­ager, bien qu’elles aient accom­pli avec dili­gence toutes les étapes req­ui­s­es pour se con­former aux procé­dures actuelles », souligne une fois de plus le rap­port d’activité de l’établissement.

« La numéri­sa­tion rend le sys­tème encore plus absurde », con­vient Riwanon Quéré, respon­s­able des droits de séjour à la Cimade. « Si les per­son­nes ne sont pas en mesure de fournir un cer­ti­fi­cat numérique ou un reçu con­fir­mant leur demande de titre de séjour lors d’un con­trôle d’identité, elles peu­vent être détenues, emmenées au poste de police, ou même placées sous une OQTF [Oblig­a­tion de quit­ter le ter­ri­toire français] ».

Ces dif­fi­cultés ali­mentent le traf­ic et lais­sent les étrangers cher­chant à obtenir ou à renou­vel­er leurs per­mis à la mer­ci des inter­mé­di­aires qui fac­turent des frais exor­bi­tants pour leurs ser­vices. C’est vrai en France con­ti­nen­tale mais aus­si à May­otte, où ces bou­tiques inter­mé­di­aires sont con­nues sous le nom de « cybers ».

Ce phénomène, « tomber dans l’irrégularité » (la recherche en langue anglaise fait référence à « l’irrégularité déchaînée »), touche désor­mais toutes les class­es sociales en France, et pas seule­ment les migrants ayant le moins de qual­i­fi­ca­tions. Ceci est illus­tré par le réc­it récent de la chercheuse Shreya Parikh, qui décrit com­ment elle a regardé impuis­sante l’ex­pi­ra­tion de son per­mis de séjour, bien qu’elle ait pris les mesures néces­saires en temps utile.

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