La bataille de la vidéosurveillance à Lyon

Illus­tra­tion : Jean-Paul Van Der Elst

Le can­di­dat de la droite (dont les macro­nistes) aux munic­i­pales, Jean-Michel Aulas, promet de dou­bler le nom­bre de caméras dans la ville, jusqu’à 1200. Gré­go­ry Doucet, le maire sor­tant écol­o­giste, en promet 90 de plus qu’actuelle­ment quand le can­di­dat d’extrême droite Alexan­dre Dupalais en annonce 5000 !

En rup­ture avec ces annonces, l’insoumise Anaïs Belouassa‐Cherifi exprime des doutes sur l’efficacité de la vidéo­sur­veil­lance dans la lutte con­tre la crim­i­nal­ité, et prône un gel aux 635 actuelles, dont 30 nomades.

Tout cela avec comme fond la rixe qui a coûté la vie au mil­i­tant d’extrême droite Quentin Der­anque, et le dévoile­ment du cli­mat d’ex­trême vio­lence poli­tique qui règne dans la ville depuis des années.

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Le site Médiac­ités Lyon revient par plusieurs arti­cles sur les débats sécu­ri­taires en cours à Lyon.

Jean-Michel Aulas, qui estime donc néces­saire 600 caméras sup­plé­men­taires dans Lyon, annonçait le 8 décem­bre 2025 prévoir une enveloppe com­prise entre 6 et 9 mil­lions d’€, ain­si “qu’un peu plus de 2 mil­lions d’€” pour assur­er le fonc­tion­nement annuel.

Ce mon­tant cou­vri­rait l’acquisition, le rac­corde­ment et la main­te­nance pluri­an­nuelle du matériel. D’après le coût d’installation d’une caméra, après sub­ven­tions de l’État, la pose des 600 sup­plé­men­taires reviendrait toute­fois à 9,8 mil­lions d’€. 

La méth­ode employée pour ce chiffrage a été reprise de Médiac­ités Toulouse, ville où sont instal­lées 710 caméras pour un total de 3 801 voies à équiper. Un doc­u­ment interne de la ville de Toulouse, de novem­bre 2025, estime le prix moyen d’une caméra : entre 2024 et 2025, la mairie a déboursé 1,987 mil­lion d’€ pour l’installation de 77 caméras, soit 25 809 € en moyenne par appareil. Après déduc­tion des sub­ven­tions de l’État, la dépense réelle pour la ville descend à 17 308 € par caméra. Comme le maire sor­tant (Jean-Luc Moudenc, entre Ensem­ble et LR) promet d’in­staller “une caméra par rue”, Médiac­ités a fait le cal­cul (hypothèse B). Il est “salé” (on ne par­le ici que du prix du matériel, pas de sa main­te­nance ni de son coût d’usage) !

Pour Lyon il manque cer­taines don­nées pré­cis­es, mais c’est un coût à peu près équiv­a­lent : Toulouse 511 684 habi­tants, con­tre 520 000 à Lyon ; Toulouse 118 km2 con­tre 48km2 pour Lyon.

Hypothèse A : Si une caméra cou­vre deux rues en moyenne : les 710 caméras sur­veil­lent 1 420 axes. Il reste donc 3 801 – 1420 = 2 381 caméras à installer pour une cou­ver­ture totale. En sup­posant qu’une caméra cou­vre deux voies, il en faudrait 1 190. Soit 1 190 x 25 809 € = 30,7 mil­lions d’€ au total. 1 190 x 17 308 € = 20,5 mil­lions d’€, en déduisant les sub­ven­tions.

Hypothèse B : Si une caméra sur­veille un seul axe, les 710 caméras actuelles sur­veil­lent 710 axes. Il reste donc 3 091 à équiper d’autant de caméras. Soit 3 091 x 25 809 € = 79,77 mil­lions d’€. 3 091 x 17 308 € = 53,4 mil­lions d’€, en déduisant les sub­ven­tions.

La pro­jec­tion finan­cière sur laque­lle com­mu­nique Jean-Michel Aulas sus­cite les réserves de Mohamed Chi­hi, adjoint de Gré­go­ry Doucet chargé de la sécu­rité [inter­viewé dans la vidéo réal­isée par des étu­di­ants de l’é­cole des mines de Saint-Eti­enne]. Lui rap­pelle que le coût de fonc­tion­nement annuel du parc exis­tant fran­chit déjà la barre des 2 mil­lions d’€. Dans un con­texte de restric­tions budgé­taires, il con­sid­ère que le dou­ble­ment du dis­posi­tif imposerait des arbi­trages “au détri­ment de l’éducation ou du loge­ment”.

Sans compter que la promesse de Jean-Michel Aulas soulève la ques­tion des ressources humaines : qui regardera les images cap­tées par ces 600 caméras sup­plé­men­taires ? Son équipe de cam­pagne recon­naît que ce déploiement ” impose un ren­force­ment humain” et annonce, out­re de nou­veaux recrute­ments, un pro­fond ” change­ment organ­i­sa­tion­nel” au sein du Cen­tre de super­vi­sion urbain (CSU) pour garan­tir une exploita­tion “en temps réel “. Sans plus de pré­ci­sion. 

Le rap­port de l’audit mené par la ville de Lyon en 2023 révélait que l’usage médi­an annuel d’une caméra lyon­naise n’était que de 19 heures et 51 min­utes. Pour expli­quer cette sous-utilisation chronique, Mohamed Chi­hi souligne la “lim­ite humaine” à la sur­veil­lance de la voie publique. Pour l’actuel adjoint, le risque d’un sys­tème trop vaste à 1200 caméras serait de voir la ville déléguer sa sécu­rité à des logi­ciels algo­rith­miques.

Il faut rap­pel­er que le prin­ci­pal financeur de la vidéo­sur­veil­lance en France est le Fonds inter­min­istériel de préven­tion de la délin­quance (FIPD), qui peut financer l’ensem­ble des actions de préven­tion de la délin­quance par les col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales, pas seule­ment les caméras mais aus­si le finance­ment d’a­gents chargés d’an­i­ma­tion (notam­ment de rue, qui s’oc­cu­pent aus­si des sans-logis), d’en­cadrement de groupes… Si on priv­ilégie les caméras et autres out­ils de sur­veil­lance, c’est donc directe­ment au détri­ment des autres approches, plus sociales et éduca­tives.

Où Jean-Michel Aulas implantera-t-il ses 600 caméras ? Roman Abreu, chargé de com­mu­ni­ca­tion de la cam­pagne d’Aulas “Coeur lyon­nais”, annonce “une car­togra­phie objec­tivée, en lien avec les ser­vices de l’État et la pré­fec­ture de Région”. Celle-ci devrait “iden­ti­fi­er pré­cisé­ment les zones pri­or­i­taires”, pour que les caméras soient présentes “aux endroits stratégiques”. Le déploiement serait précédé d’un “audit appro­fon­di des don­nées” et ferait l’objet d’un point d’étape” à six mois

Pour Sébas­t­ian Roché, chercheur au CNRS sur les ques­tions de police et de sécu­rité, la mul­ti­pli­ca­tion par deux pro­posée par Jean-Michel Aulas relève de la for­mule “mag­ique : “C’est un chiffre rond” qui vient servir une “bataille de sym­bol­es”. Or, “il ne faut pas con­fon­dre les sym­bol­es de l’efficacité avec l’efficacité elle-même”, souligne le soci­o­logue, qui observe que, dans le cadre d’une cam­pagne, “c’est celui qui a le plus gros sym­bole qui gagne.

La per­ti­nence du dis­posi­tif con­tin­ue de laiss­er dubi­tat­ifs nom­bre d’experts, notam­ment lors de l’étude sur trois ans com­mandée en 2011 par l’ancienne munic­i­pal­ité Col­lomb à un doc­tor­ant pour “éval­uer de l’efficacité, des effets et pra­tiques de la vidéo­pro­tec­tion à Lyon sur la péri­ode 1999–2010″ (cette enquête n’a pas été ren­due publique !).

Celui-ci con­statait que, à l’ex­a­m­en de vingt-deux études sur l’efficacité de la vidéo­sur­veil­lance, dix font part d’un “impact sig­ni­fi­catif sur la crim­i­nal­ité”, onze d’un effet “négatif, nul ou incer­tain” et une seule estime “que les deux effets, posi­tifs et négat­ifs, sont observ­ables”. Le chercheur a ain­si con­staté que l’attention demandée à chaque employé munic­i­pal est dev­enue crois­sante au fil des ans : en 2001, un opéra­teur avait 4,2 caméras à sa charge, con­tre 15,5 en 2015.

Par­fois per­son­ne ne regarde les images : “sur les 96 heures d’observation effec­tuées au total en salle d’exploitation, pen­dant env­i­ron 13 heures, soit 14% du temps, aucun opéra­teur n’était présent devant les écrans pour sur­veiller les dif­férents secteurs, ces derniers ayant été occupés à la réal­i­sa­tion d’autres tâch­es.” D’un out­il d’observation en direct, la caméra est dev­enue assez rapi­de­ment un out­il de vision­nage a pos­te­ri­ori.

Plus large­ment, le chercheur écrit que “le fan­tasme sur la vidéo­pro­tec­tion présen­tée comme un out­il mir­a­cle, forgé à tra­vers les films ou les séries améri­caines, se heurte aux capac­ités réelles du dis­posi­tif. Pour les recherch­es dites pos­i­tives, les indices extraits par les opéra­teurs des enreg­istrements sont sou­vent le résul­tat d’un tra­vail long et laborieux”.

Il con­clut : “Toutes ces inves­ti­ga­tions réal­isées avec le con­cours de la vidéo­pro­tec­tion obtiendraient peut-être la même réus­site sans la présence de caméras, mais avec le déploiement d’effectifs plus impor­tants sur le ter­rain et le recours à des tech­niques d’enquête clas­siques davan­tage coû­teuses en temps. L’argument de l’économie de moyens humains et de temps apportée par la vidéo­pro­tec­tion aux enquê­teurs est sûre­ment pri­or­i­taire à celui de l’efficacité.

Pho­to : N.Barriquand/Mediacités

Plus récem­ment, un audit interne de la ville de Lyon a été mené en 2023 par l’inspection générale des ser­vices de la ville sur “la vidéo­pro­tec­tion”. Il pré­cise qu’il est très dif­fi­cile ‑voire impos­si­ble- de mesur­er l’effet du réseau de caméras sur la délin­quance, quand bien même celui‐ci a coûté plus de 10,3 mil­lions d’€ d’investissement à la ville, somme à laque­lle s’ajoutent 2 mil­lions d’€ de fonc­tion­nement par an. Pour Eve­lyne Gauchard-McQuiston, l’inspectrice générale des ser­vices, “per­son­ne n’est capa­ble en France d’évaluer de manière sci­en­tifique la vidéo­pro­tec­tion”. Elle repro­duit plusieurs avis dubi­tat­ifs émis par la Cour des comptes ou la Cham­bre régionale des comptes au cours des vingt dernières années. Cette dernière pré­ci­sait, dans un rap­port de 2010 con­sacré à la sécu­rité publique à Lyon, que “reli­er directe­ment l’installation de la vidéo­sur­veil­lance et la baisse de la délin­quance est pour le moins hasardeux”.

Sur ces bases, la can­di­date insoumise Anaïs Belouassa‐Cherifi a d’ailleurs exprimé des doutes sur l’efficacité de la vidéo­sur­veil­lance dans la lutte con­tre la crim­i­nal­ité, et prône pour sa part l’in­ter­rup­tion de l’accroissement du parc lyon­nais de caméras.

Mohamed Chi­hi s’inquiète des tech­nolo­gies qui pour­raient être util­isées avec le dou­ble­ment des caméras annon­cé par Jean-Michel Aulas. Dans son pro­gramme, à pro­pos de la vidéo­sur­veil­lance, le can­di­dat de la droite et des macro­nistes par­le “d’out­ils numériques d’aide à la déci­sion déployés pour opti­miser les inter­ven­tions”. 

Tout se fera dans le cadre légal et dans le respect des lib­ertés indi­vidu­elles”, veut ras­sur­er Bruno Lar­tigue, cadre du groupe GL Events, chargé des ques­tions de sécu­rité dans la cam­pagne de Jean-Michel Aulas. Le 20 févri­er, il a pré­cisé que la Ville pour­rait avoir recours à des “out­ils pré­dic­tifs” d’Intelligence arti­fi­cielle (IA) pour sur­veiller des foules. Il ajoute cepen­dant ne pas avoir l’intention de dot­er la ville de “tech­nolo­gies de recon­nais­sance faciale ou de suivi automa­tisé indi­vid­u­al­isé”.

Inter­rogé sur les “stan­dards européens” invo­qués par son can­di­dat, Roman Abreu ne cite que les chiffres de Nice [Ville dont la sur­do­ta­tion en caméras et dis­posi­tifs sécu­ri­taires a pour­tant mon­tré ses lim­ites le 14 juil­let 2016, lors de l’at­ten­tat qui coû­ta la vie à 86 per­son­nes et qui fit 458 blessé.es]. D’après lui, la ville de Chris­t­ian Estrosi dis­pose “d’un ratio d’environ une caméra pour 70 habi­tants” con­tre “une caméra pour 900 habi­tants” pour Lyon. 

Et il jus­ti­fie la promesse du dou­ble­ment par la com­para­i­son faite par la pré­fec­ture du Rhône avec Lon­dres, Milan ou Madrid. Pour rap­pel, Lyon, avec ses 520 000 habi­tants pour 48 kilo­mètres car­rés, compte 17 fois moins d’habitants que la cap­i­tale du Royaume-Uni, et est six fois moins éten­due que celle de l’Espagne…

Par ailleurs, l’équipe de Jean‐Michel Aulas ne s’oppose pas à l’usage de la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique tant que les ” lignes rouges ne sont pas franchies”. En clair : la recon­nais­sance faciale, le suivi automa­tisé et, de manière générale, tout “dis­posi­tif bio­métrique per­ma­nent”. Pour lui, l’usage de la VSA doit se can­ton­ner à l’analyse de sit­u­a­tions anonymisées (flux ou com­porte­ments inhab­ituels). 

Médiac­ités, sur les répons­es écrites qui lui ont été faites par Roman Abreu, a voulu véri­fi­er si elles n’é­taient pas rédigées par une IA grêc au logi­ciel Com­pi­la­tio, util­isé dans les uni­ver­sités pour détecter les pla­giats et les recours à l’IA. Il con­clut, avec 91 % de cer­ti­tude, que ces répons­es ont été rédigées par une intel­li­gence arti­fi­cielle. En util­isant neuf autres détecteurs (Chat GPT 0, Quill­bot, Win­ston AI, Orig­i­nal­i­ty AI, Gram­marly, Pana­gram AI, Que­text, Unde­tectable AI, Zerog­pt) : sept ont con­clu à l’util­i­sa­tion d’IA entre 73 % et 100 %. Re-contacté, Roman Abreu s’est dit “sur­pris” par notre ques­tion et nous a infor­més que c’était en réal­ité Bruno Lar­tigue, directeur des rela­tions insti­tu­tion­nelles du groupe GL Events, chargé du dossier de la sécu­rité au sein de la cam­pagne de Jean-Michel Aulas, qui avait rédigé ces répons­es.