Technofascisme : Palantir se pose en maître du monde

Man­i­fes­ta­tion devant les bureaux de Palan­tir à New York le 14 juil­let 2025 pour dénon­cer la col­lab­o­ra­tion de l’en­tre­prise avec l’ICE (Immi­gra­tion and Cus­toms Enforce­ment). © Pho­to Madi­son Swart / Hans Lucas via AFP

Palan­tir, archi­tecte des tech­nolo­gies répres­sives aux USA (par exem­ple celle de l’ICE, la police fas­ciste anti-migrants) et dans l’ensem­ble du monde (elle four­nit à la France ses tech­nolo­gies numériques antiter­ror­istes depuis 2016 et pour la police pré­dic­tive), vient de pub­li­er un “man­i­feste” pour pro­mou­voir sa vision du monde.

Cette entre­prise a été cofondée par Peter Thiel et est actuelle­ment dirigée par Alex Karp ‑deux idéo­logues inspi­ra­teurs du trump­isme. Pour Nas­ta­sia Had­jad­ji (co-autrice avec Olivi­er Tes­quet du livre Apoc­a­lypse Nerds), les thès­es présen­tées sont “une rhé­torique guer­rière, impéri­al­iste, prompte à défendre l’Occident, mais ce qu’il faut enten­dre par Occi­dent, c’est l’Amérique, l’Amérique blanche. Il défend la puis­sance états-uni­enne”.

Pour Romar­ic Godin, “Alex Karp et les siens veu­lent faire du monde un lieu détestable, basé sur la supéri­or­ité des cap­i­tal­istes tech­nologiques, la dis­crim­i­na­tion et la guerre. Ils veu­lent une société mil­i­tarisée où la joie est exclue, et la men­ace con­stante. C’est le monde de la nuit, de la vio­lence et de la mort”.

Cela pose la ques­tion du com­bat à men­er con­tre ces idées et ces tech­nolo­gies. Certes, des com­bats nationaux sont indis­pens­ables face aux con­glomérats fas­cistes qui émer­gent un peu partout (alliances de médias, de poli­tiques et d’ac­tivistes, d’en­tre­pris­es…). Mais il sem­ble aus­si néces­saire d’or­gan­is­er une inter­na­tionale antifas­ciste à même de coor­don­ner des actions, lesquelles peu­vent d’ailleurs s’in­spir­er de com­bats locaux vic­to­rieux (con­tre l’ICE à Min­neapo­lis, con­tre le référen­dum con­sti­tu­tion­nel visant à inféoder la jus­tice ital­i­enne…).

Le “man­i­feste” en 22 points de Palan­tir

Les 22 points (tra­duc­tion à par­tir de la dif­fu­sion en anglais sur X par Le grand con­ti­nent)Com­men­taires par le site Le grand con­ti­nent
I. La Sil­i­con Val­ley a une dette morale envers le pays qui a ren­du pos­si­ble son ascen­sion. L’élite de l’ingénierie de la Sil­i­con Val­ley a l’obligation pos­i­tive de par­ticiper à la défense de la nation.Le patri­o­tisme et la défense nationale sont désor­mais des valeurs revendiquées par les grandes entre­pris­es du secteur numérique, alors qu’il s’agissait aupar­a­vant de représen­ta­tions presque taboues. Il s’agit d’une vic­toire hégé­monique pour Palan­tir, son PDG, Alex Karp, et son pre­mier financeur, Peter Thiel. Car, depuis ses fon­da­tions, le géant améri­cain s’est con­stru­it con­tre un con­sen­sus anti-mil­i­tariste : créée en 2003 avec un cap­i­tal d’amorçage d’In-Q-Tel (le fonds d’investissement de la CIA), l’entreprise n’a jamais cher­ché à dis­simuler sa voca­tion mil­i­taire : son out­il phare, Gotham, a été util­isé dès l’Irak et l’Afghanistan pour la détec­tion d’engins explosifs impro­visés. À not­er : l’argument de la « dette » trans­forme un mod­èle d’affaires (les con­trats publics représen­tent plus de la moitié du chiffre d’affaires de Palan­tir) en oblig­a­tion morale.
Il s’agit aus­si d’un retour aux orig­ines de la Sil­i­con Val­ley, qui a émergé dans les années 1940 sous l’impulsion du gou­verne­ment améri­cain, à des fins mil­i­taires 2. C’est d’ailleurs à par­tir de cette idée que Karp ouvre son livre, The Tech­no­log­i­cal Repub­lic 1, 3 , con­sid­érant que « la Sil­i­con Val­ley s’est égarée » : « La dépen­dance ini­tiale de la Sil­i­con Val­ley à l’égard de l’État-nation — et en par­ti­c­uli­er de l’armée améri­caine — a pour l’essentiel été oubliée, effacée de l’histoire de la région comme un fait dérangeant et dis­so­nant, en con­tra­dic­tion avec l’image que la Sil­i­con Val­ley se fait d’elle-même, comme ne devant son suc­cès qu’à sa seule capac­ité d’innovation. »
II. Il faut nous rebeller con­tre la tyran­nie des appli­ca­tions. L’iPhone est-il vrai­ment notre plus grande réal­i­sa­tion créa­tive, sinon notre accom­plisse­ment suprême en tant que civil­i­sa­tion ? L’objet a changé nos vies, mais il pour­rait aus­si, désor­mais, lim­iter et con­train­dre notre sens du pos­si­ble.Ce pas­sage reprend l’argument de Peter Thiel dans Zero to One 4, selon lequel la Sil­i­con Val­ley a aban­don­né le « pro­grès ver­ti­cal » (zero to one) pour le « pro­grès hor­i­zon­tal » (1 to n). Le pro­grès ver­ti­cal sup­pose des inno­va­tions rad­i­cales, qui passent par la créa­tion de nou­veaux monopoles, tan­dis que le pro­grès hor­i­zon­tal revient à con­quérir des parts de marché dans un espace déjà con­sti­tué. À cet égard, Thiel regret­tait déjà les effets per­vers du smart­phone, qui pous­sait les ingénieurs à dévelop­per des appli­ca­tions, plutôt qu’à s’efforcer d’inventer des tech­nolo­gies de rup­ture. Le smart­phone incar­ne, pour Thiel et Karp, la stag­na­tion trav­es­tie en inno­va­tion : « Les smart­phones ne nous dis­traient pas unique­ment de notre envi­ron­nement, mais aus­si du fait même que ce dernier est étrange­ment suran­né : seuls le numérique et la com­mu­ni­ca­tion ont con­nu des change­ments nota­bles depuis un demi-siè­cle. » 5
Dans cette per­spec­tive, Palan­tir se présente, au con­traire, comme un pro­grès ver­ti­cal : Thiel et Karp enten­dent créer un nou­veau mono­pole, celui de la sur­veil­lance mil­i­taire et civile général­isée. Ce mod­èle sup­pose une refonte totale du fonc­tion­nement de l’État, conçu comme un mod­èle dépassé.
III. Le cour­ri­er élec­tron­ique gra­tu­it ne suf­fit pas. La déca­dence d’une cul­ture ou d’une civil­i­sa­tion, et en effet de sa classe dirigeante, ne sera par­don­née que si cette cul­ture est capa­ble de pro­duire de la crois­sance économique et de la sécu­rité pour le pub­lic.La référence de cet extrait est directe­ment Haber­mas : « Comme l’a sug­géré Jür­gen Haber­mas, le fait que les dirigeants ne tien­nent pas les promess­es implicites ou explicites faites au pub­lic peut provo­quer une crise de légitim­ité pour un gou­verne­ment. Lorsque les tech­nolo­gies émer­gentes, généra­tri­ces de richesse, ne ser­vent pas l’intérêt général, des dif­fi­cultés s’ensuivent sou­vent. En d’autres ter­mes, la déca­dence d’une cul­ture ou d’une civil­i­sa­tion, et même de sa classe dirigeante, ne sera par­don­née que si cette cul­ture est capa­ble d’assurer la crois­sance économique et la sécu­rité du pub­lic. En ce sens, la volon­té des com­mu­nautés sci­en­tifiques et tech­niques de venir en aide à la nation a été vitale, non seule­ment pour la légitim­ité du secteur privé, mais aus­si pour la péren­nité des insti­tu­tions poli­tiques à tra­vers l’Occident. » Cette phrase con­dense l’influence straussi­enne présente chez Peter Thiel et Alex Karp : une élite ne se légitime que par la délivrance — crois­sance, sécu­rité, puis­sance. Quand la gra­tu­ité (Gmail, Insta­gram) est le seul fruit vis­i­ble du cap­i­tal­isme cog­ni­tif, la classe dirigeante tech­nologique mérite sa délégiti­ma­tion. Le mot « déca­dence » n’est pas anodin : il trahit l’imaginaire réac­tion­naire dans lequel évolue Karp, pour qui l’élite démoc­ra­tique est incom­pé­tente et cor­rompue et doit être rem­placée par une nou­velle élite plus effi­cace. Dans The Diver­si­ty Myth 6, que Thiel a co-écrit avec David Sacks — aujourd’hui envoyé spé­cial du prési­dent améri­cain pour l’IA et les cryp­tos —, il fait de la cri­tique de Stan­ford à par­tir d’une élite qui sub­stitue la pos­ture morale au résul­tat. La thèse d’Alex Karp sur le jar­gon 7 éclaire ce pas­sage et le suiv­ant : le jar­gon — y com­pris le jar­gon pro­gres­siste de la Sil­i­con Val­ley — est, pour lui, une stratégie agres­sive de dis­tinc­tion sociale, qui masque l’absence de pro­duc­tion réelle.
IV. Les lim­ites du soft pow­er, de la rhé­torique bril­lante à elle seule, sont aujourd’hui man­i­festes. La capac­ité des sociétés libres et démoc­ra­tiques à l’emporter exige quelque chose de plus qu’un appel moral. Elle exige du hard pow­er, et le hard pow­er de ce siè­cle reposera sur les logi­ciels.Le slo­gan interne de Palan­tir, « your soft­ware is the weapons sys­tem » 8, acte la dis­so­lu­tion de la fron­tière civile/militaire, et se com­prend à par­tir de la for­mule qui résume la propo­si­tion de valeur de Palan­tir : « hard pow­er in this cen­tu­ry will be built on soft­ware ». Les plate­formes Gotham, Foundry et AIP sont présen­tées comme l’infrastructure d’un nou­veau type de puis­sance ciné­tique. Con­crète­ment, cela sig­ni­fie la fusion, en temps réel, de don­nées satel­lites, de don­nées issues des drones, du ren­seigne­ment humain et logis­tique, mise au ser­vice d’une boucle de ciblage accélérée.
V. La ques­tion n’est pas de savoir si des armes à base d’IA seront con­stru­ites ; c’est de savoir qui les con­stru­ira, et pour quel but. Nos adver­saires ne s’arrêteront pas pour se livr­er à des débats théâ­traux sur les mérites du développe­ment de tech­nolo­gies ayant des appli­ca­tions mil­i­taires et de sécu­rité nationale cri­tiques. Ils avanceront.Cette thèse cherche à dis­qual­i­fi­er par avance tout débat démoc­ra­tique sur l’IA mil­i­taire en le rangeant du côté des « adver­saires ». His­torique­ment réti­cente à col­la­bor­er avec l’industrie de la défense, la Sil­i­con Val­ley a con­sid­érable­ment resser­ré ses liens avec le Pen­tagone, avec une nette accéléra­tion depuis jan­vi­er 2025. Sous la nou­velle admin­is­tra­tion Trump, dont les géants de la tech sont des sou­tiens et des mem­bres (d’Ope­nAI à Anduril, en pas­sant par Palan­tir et Meta), l’intégration de l’intelligence arti­fi­cielle dans les sys­tèmes mil­i­taires améri­cains s’accélère.
Ce pas­sage révèle aus­si claire­ment la mécanique rhé­torique de toute forme d’illibéralisme tech­nologique. L’accélération tech­nologique est présen­tée comme irréfragable, notam­ment parce qu’elle serait au cœur d’une con­fronta­tion impéri­ale à venir avec la Chine.
VI. Le ser­vice nation­al devrait être un devoir uni­versel. Nous devri­ons, en tant que société, sérieuse­ment envis­ager de nous éloign­er d’une force entière­ment volon­taire et ne com­bat­tre la prochaine guerre que si tout le monde partage le risque et le coût.À tra­vers ce pas­sage, Karp entend mon­tr­er que son pro­jet est bien répub­li­cain, c’est-à-dire qu’il vise le bien com­mun de l’ensemble de la nation améri­caine. Cette posi­tion est donc plus mod­érée que celles de Cur­tis Yarvin, dont le for­mal­isme entend se débar­rass­er de toute forme de légiti­ma­tion répub­li­caine.
VII. Si un Marine améri­cain demande un meilleur fusil, nous devri­ons le con­stru­ire ; et il en va de même pour les logi­ciels. Nous devri­ons être capa­bles, en tant que pays, de con­tin­uer à débat­tre de la per­ti­nence d’une action mil­i­taire à l’étranger tout en demeu­rant inflex­i­bles dans notre engage­ment envers ceux que nous avons priés de se met­tre en dan­ger.Cette posi­tion s’inscrit dans une cri­tique récur­rente des cycles d’acquisition mil­i­taires, jugés trop lents et bureau­cra­tiques : le temps de pro­duc­tion d’un fusil — ou d’un logi­ciel — devient un indi­ca­teur de sou­veraineté opéra­tionnelle. L’idée cen­trale est que la supéri­or­ité stratégique repose moins sur la per­fec­tion du matériel que sur la rapid­ité d’itération, selon une logique emprun­tée au développe­ment logi­ciel (build, deploy, update) appliquée au champ mil­i­taire. Dans cette per­spec­tive, refuser d’accélérer la pro­duc­tion reviendrait à expos­er inutile­ment les sol­dats, en main­tenant un écart entre les besoins du ter­rain et la capac­ité indus­trielle à y répon­dre.
VIII. Les servi­teurs du pub­lic n’ont pas besoin d’être nos prêtres. Toute entre­prise qui rémunér­erait ses employés comme le gou­verne­ment fédéral rémunère les servi­teurs publics aurait du mal à sur­vivre.Les posi­tions de Karp dépassent la rhé­torique répub­li­caine pour rejoin­dre les fan­tasmes lib­er­tariens et néoréac­tion­naires de pri­vati­sa­tion de l’État. La bureau­cratie publique est con­sid­érée comme inef­fi­cace, et doit donc être bal­ayée, comme le sug­gère Cur­tis Yarvin avec son plan RAGE (Retire All Gov­ern­ment Employ­ees), ou le pro­jet du DOGE (Depart­ment of Gov­ern­ment Effi­cien­cy, qui avait ini­tiale­ment pour objec­tif de divis­er le bud­get fédéral par deux). Karp défend un autre mod­èle de rem­place­ment de cette bureau­cratie : Palan­tir agit comme un par­a­site, qui, en se ren­dant plus indis­pens­able à l’État que ses pro­pres ser­vices, les con­damne à la dis­pari­tion.
IX. Nous devri­ons faire preuve de beau­coup plus d’indulgence (grâce) envers ceux qui se sont soumis à la vie publique. L’éradication de tout espace de par­don — le rejet de toute tolérance pour les com­plex­ités et les con­tra­dic­tions de la psy­ché humaine — pour­rait nous laiss­er une galerie de per­son­nages à la barre que nous regret­terons.Cet appel à la « grâce » s’inscrit dans le con­texte de la lec­ture girar­di­enne que Peter Thiel fait de la société con­tem­po­raine : la « can­cel cul­ture » serait le retour du mécan­isme sac­ri­fi­ciel, pro­duisant des boucs émis­saires pour désamorcer les rival­ités mimé­tiques. Inter­prétée de cette manière, cette thèse pro­tège struc­turelle­ment les grands entre­pre­neurs, les dirigeants et les fon­da­teurs, c’est-à-dire ceux qui se sont « à la barre ».
X. La psy­chol­o­gi­sa­tion de la poli­tique mod­erne nous égare. Ceux qui se tour­nent vers l’arène poli­tique pour nour­rir leur âme et leur sens de soi, qui comptent trop lour­de­ment sur leur vie intérieure, trou­vant son expres­sion chez des per­son­nes qu’ils pour­raient ne jamais ren­con­tr­er, seront lais­sés déçus.Cette cri­tique de la psy­cholo­gie et de l’introspection, conçues comme des formes faibles et déca­dentes, est dev­enue un topos de la droite tech améri­caine. En mars dernier, Marc Andreessen affir­mait avec fierté qu’il ne pra­ti­quait aucune intro­spec­tion, pour ne pas être tourné vers le passé, mais vers l’action. En 2024, cri­ti­quant la con­tre-cul­ture hip­pie dans le pod­cast de Joe Rogan, Thiel allait aus­si dans ce sens : « Nous avons cessé de nous pro­jeter vers l’espace loin­tain parce que nous avons com­mencé à nous tourn­er vers l’espace intérieur. »
XI. Notre société est dev­enue trop pressée, et sou­vent joyeuse, face à la dis­pari­tion de ses enne­mis. Le fait de vain­cre un adver­saire est un moment pour faire une pause, non pour se réjouir.Ce pas­sage réaf­firme la néces­sité absolue de la con­flict­ual­ité. Il s’inscrit directe­ment dans la lignée des posi­tions de Thiel, qui s’appuient sur les thès­es de Carl Schmitt et René Girard. Dans « Le Moment straussien » 9, Thiel con­voque ces deux penseurs pour défendre la relance poli­tique de l’Occident con­tre le risque d’une stag­na­tion qu’impliquerait le fan­tasme d’une paix mon­di­ale.
Appel au meurtre des enne­mis : ici, on observe un écho direct de la théorie mimé­tique de René Girard. La jubi­la­tion face à l’ennemi vain­cu est le moment où la vio­lence se dévoile, et où le groupe se recom­pose sur le dos du bouc émis­saire.
XII. L’ère atom­ique prend fin. Un âge de dis­sua­sion, l’âge atom­ique, prend fin, et une nou­velle ère de dis­sua­sion, fondée sur l’IA, est sur le point de com­mencer.C’est la thèse géopoli­tique cen­trale du livre et aus­si l’une de celles qui sont le plus com­mer­ciale­ment intéressées. Palan­tir se posi­tionne comme l’infrastructure fon­da­men­tale d’un nou­v­el ordre stratégique, en reco­dant par l’IA la dis­sua­sion. Elle reprend le dessus du spec­tre. 
Cette idée est aus­si récur­rente chez Peter Thiel, qui con­sid­ère que l’âge atom­ique a ten­du un piège à l’Occident : la men­ace de la destruc­tion com­plète (Armaged­don) jus­ti­fie la régu­la­tion de toute inno­va­tion (Antéchrist). La fin de cette ère atom­ique per­me­t­trait ain­si de relancer l’accélération tech­nologique (kat­e­chon).
XIII. Aucun autre pays, dans l’histoire du monde, n’a fait plus avancer les valeurs pro­gres­sistes que celui-ci. Les États-Unis sont loin d’être par­faits. Mais il est facile d’oublier com­bi­en il existe davan­tage d’opportunités dans ce pays, pour ceux qui ne sont pas des élites hérédi­taires, que dans toute autre nation sur la planète.Karp, fils d’une mère afro-améri­caine et d’un père juif, incar­ne per­son­nelle­ment ce réc­it méri­to­cra­tique, qui est pour­tant au cœur de la crise améri­caine. Sur le plan rhé­torique, ce pas­sage sert à désarmer la cri­tique de gauche : on ne peut rejeter la défense d’un pays qui est lui-même le vecteur des valeurs pro­gres­sistes — le pro­gres­sisme se trou­ve ain­si nation­al­isé. 
XIV. La puis­sance améri­caine a ren­du pos­si­ble une paix extra­or­di­naire­ment longue. Trop nom­breux sont ceux qui ont oublié, ou qui tien­nent peut-être pour acquis, que près d’un siè­cle de paix a pré­valu dans le monde, sans con­flit mil­i­taire entre grandes puis­sances. Au moins trois généra­tions — des mil­liards de per­son­nes, leurs enfants et main­tenant leurs petits-enfants — n’ont jamais con­nu de guerre mon­di­ale.La thèse de la Pax Amer­i­cana 10 est évidem­ment con­testée : la paix entre grandes puis­sances s’est accom­pa­g­née de guer­res par procu­ra­tion (Corée, Viet­nam, Amérique latine, Moyen-Ori­ent), dont le coût humain se chiffre en mil­lions. L’argument sert à nat­u­ralis­er l’hégémonie améri­caine comme bien pub­lic mon­di­al plutôt que comme pro­jet hégé­monique. Il fonc­tionne surtout comme prémisse du suiv­ant : si la paix dépend de la puis­sance améri­caine, alors affaib­lir cette puis­sance — par le refus tech de tra­vailler avec le Pen­tagone — revient à met­tre fin à la paix.
Ce pas­sage sert aus­si à induire la men­ace d’une con­fronta­tion impéri­ale avec la Chine, et donc d’accélérer les investisse­ments dans l’industrie des tech­nolo­gies mil­i­taires.
XV. La neu­tral­i­sa­tion d’après-guerre de l’Allemagne et du Japon doit être défaite. Le désarme­ment de l’Allemagne a été une sur­cor­rec­tion, dont l’Europe paie aujourd’hui un lourd prix. Un engage­ment sim­i­laire et haute­ment théâ­tral envers le paci­fisme japon­ais, s’il est main­tenu, men­ac­era aus­si de déplac­er l’équilibre des puis­sances en Asie.Cette thèse est poli­tique­ment lourde : Karp plaide pour la remil­i­tari­sa­tion des deux puis­sances vain­cues de 1945, dans un con­texte où plusieurs fig­ures de pre­mier plan de l’administration — J. D. Vance, Elon Musk — ont, à plusieurs repris­es, appelé à la nor­mal­i­sa­tion de l’extrême droite alle­mande et à un reset. À not­er toute­fois que, sur le plan factuel, le mou­ve­ment a déjà com­mencé — le Zeit­en­wende de Scholz en 2022, le bud­get record de défense japon­ais pour 2026 à 58 mil­liards de dol­lars. Palan­tir y a un intérêt direct : l’entreprise a ouvert des bureaux à Tokyo et à Franc­fort et signé en 2024 un parte­nar­i­at majeur avec la Bun­deswehr. 
XVI. Nous devri­ons applaudir ceux qui ten­tent de bâtir là où le marché n’a pas su agir. La cul­ture se moque presque de l’intérêt de Musk pour les grands réc­its, comme si les mil­liar­daires devaient sim­ple­ment rester dans leur couloir, qui con­siste à s’enrichir… Toute curiosité ou tout intérêt authen­tique pour la valeur de ce qu’il a créé est essen­tielle­ment écarté, ou peut-être tapi sous un mépris à peine voilé.La défense d’Elon Musk est ici une auto-défense. Karp, Thiel et Musk parta­gent l’appartenance à la « Pay­Pal mafia » et l’idée que les entre­pre­neurs tech­nologiques sont une classe dirigeante légitime à diriger la société. Thiel sys­té­ma­tise cette posi­tion dans Zero to One : les monopoles créat­ifs (SpaceX, Tes­la, Palan­tir) béné­fi­cient à tous parce qu’ils peu­vent penser à long terme, con­traire­ment aux entre­pris­es pris­es dans la con­cur­rence. Les mil­liar­daires-vision­naires devi­en­nent une caté­gorie sociale pro­duc­tive.
Dans Zero to One, Thiel va même jusqu’à iden­ti­fi­er les entre­pre­neurs de génie à des « boucs émis­saires », c’est-à-dire à des fig­ures à la fois hon­nies et vénérées, qui se dis­tinguent ain­si du reste de l’humanité pour acquérir un statut qua­si divin.
XVII. La Sil­i­con Val­ley doit jouer un rôle dans la lutte con­tre la crim­i­nal­ité vio­lente. De nom­breux poli­tiques, aux États-Unis, ont essen­tielle­ment haussé les épaules face à la crim­i­nal­ité vio­lente, aban­don­nant tout effort sérieux pour traiter le prob­lème, ou pren­dre un risque avec leurs électeurs ou dona­teurs dans la recherche de solu­tions et d’expériences dans ce qui devrait être une ten­ta­tive dés­espérée de sauver des vies.Comme l’a révélé une enquête de The Verge, le con­trat entre la Nou­velle-Orléans et Palan­tir (2012−2018) a servi de lab­o­ra­toire à la « police pré­dic­tive » avec un « risk assess­ment data­base », ciblant 1 % de la pop­u­la­tion. Le con­seil munic­i­pal n’avait pas été infor­mé. La recherche de l’ACLU a con­clu que le pro­gramme ampli­fi­ait les biais raci­aux exis­tants plutôt qu’il ne « sauvait des vies ». Une impor­tante recherche de Richard­son, Schultz et Craw­ford 11, pub­liée en 2019, a mon­tré que les sys­tèmes pré­dic­tifs se con­cen­trent sur la présence poli­cière plutôt que la crim­i­nal­ité réelle : ils opèrent une boucle de rétroac­tion qui sur-sur­veille les quartiers déjà sur-sur­veil­lés.
Ce pas­sage jus­ti­fie l’usage de Palan­tir à des fins de sécu­rité intérieure. On retrou­ve l’obsession néoréac­tion­naire pour l’usage de tech­nolo­gies effi­caces de ges­tion de la crim­i­nal­ité con­tre l’impuissance de l’État démoc­ra­tique
XVIII. L’exposition impi­toy­able des vies privées des per­son­nages publics chas­se trop de tal­ents du ser­vice gou­verne­men­tal. L’arène publique — et les attaques super­fi­cielles et mesquines con­tre ceux qui osent faire autre chose que s’enrichir — est dev­enue si implaca­ble que la république se retrou­ve avec un effec­tif sig­ni­fi­catif de vais­seaux vides et inef­fi­caces, dont on par­don­nerait l’ambition s’il y avait la moin­dre con­vic­tion véri­ta­ble tapie à l’intérieur.L’ironie de ce pas­sage est con­sid­érable quand il est lu à la lumière du mod­èle Palan­tir : l’entreprise con­stru­it pré­cisé­ment l’infrastructure qui rend pos­si­ble « l’exposition impi­toy­able » de n’importe quelle vie, via l’agrégation de don­nées inter­a­gences qu’elle revend aux États. Immi­gra­tionOS, selon la doc­u­men­ta­tion con­tractuelle d’ICE, donne une « vis­i­bil­ité qua­si en temps-réel » sur les per­son­nes en procé­dure de dépor­ta­tion, en croisant dossiers de passe­port, don­nées fis­cales IRS, lec­ture de plaques et don­nées télé­phoniques. La thèse implicite est donc asymétrique : l’opacité pour les dirigeants, la trans­parence pour les gou­vernés.
On retrou­ve égale­ment, en creux, une cri­tique acerbe de la démoc­ra­tie libérale. La respon­s­abil­ité des dirigeants devant l’opinion publique serait une des sources de l’inefficacité de l’État, parce qu’elle découragerait les élites à pren­dre des déci­sions impop­u­laires mais néces­saires.
XIX. La pru­dence que nous encour­a­geons involon­taire­ment dans la vie publique est cor­ro­sive. Ceux qui ne dis­ent rien de mal ne dis­ent sou­vent pas grand-chose du tout.Dans Théorie de l’agir com­mu­ni­ca­tion­nel 12 , Haber­mas dis­tingue l’agir stratégique, ori­en­té vers le suc­cès, et l’agir com­mu­ni­ca­tion­nel, dont le telos est l’intercompréhension (Ver­ständi­gung) : les par­tic­i­pants y coor­don­nent leurs actions, non par cal­cul égo­cen­trique, mais par la recherche d’un accord rationnelle­ment motivé. La démoc­ra­tie haber­massi­enne repose donc sur une délibéra­tion rationnelle sans con­trainte, struc­turée par des exi­gences de jus­ti­fi­ca­tion uni­ver­sal­is­ables — reposant toute­fois sur une éthique de la dis­cus­sion. Karp for­mule comme une cri­tique inter­nal­iste : l’objectif d’une délibéra­tion risque de pro­duire des formes vides, un con­sen­sus sans con­flict­ual­ité réelle. Autrement dit, là où Haber­mas voit une con­di­tion de pos­si­bil­ité de la démoc­ra­tie, Karp sug­gère une patholo­gie : une parole « sans aspérité » qui neu­tralise le social au lieu de le struc­tur­er. 
XX. L’intolérance envers la croy­ance religieuse, per­va­sive dans cer­tains cer­cles, doit être com­bat­tue. L’intolérance des élites envers la croy­ance religieuse est peut-être l’un des signes les plus révéla­teurs que son pro­jet poli­tique con­stitue un mou­ve­ment intel­lectuel moins ouvert que beau­coup en son sein ne le pré­ten­dent.Thèse impor­tante dans l’écosystème de Peter Thiel, chré­tien déclaré, qui dépeint le pro­gres­sisme comme une reli­gion séculière privée de sa source, et finance large­ment le par­cours de J.D. Vance, le pre­mier vice-prési­dent catholique des États-Unis. Karp, lui-même juif, adopte une posi­tion moins théologique, mais symétrique : le sécu­lar­isme mil­i­tant des élites est une fer­me­ture qui s’ignore.
XXI. Cer­taines cul­tures ont pro­duit des avancées vitales ; d’autres demeurent dys­fonc­tion­nelles et régres­sives. Toutes les cul­tures seraient désor­mais égales. La cri­tique et les juge­ments de valeur seraient inter­dits. Pour­tant, ce nou­veau dogme passe sous silence le fait que cer­taines cul­tures, et, en effet, cer­taines sous-cul­tures […] ont pro­duit des mer­veilles. D’autres se sont révélées médiocres, et pire, régres­sives et nocives.
Ce pas­sage révèle une nou­velle fois le car­ac­tère illibéral, voire réac­tion­naire, du pro­jet de Karp. Ce dernier ne se con­tente pas d’affirmer un excep­tion­nal­isme améri­cain, mais défend claire­ment l’existence d’inégalités essen­tielles entre les cul­tures. Dans le con­texte de la droite états-uni­enne con­tem­po­raine, ce pas­sage est un dog whis­tle sug­gérant la supéri­or­ité de la cul­ture blanche européenne.
XXII. Nous devons résis­ter à la ten­ta­tion super­fi­cielle d’un plu­ral­isme vide et creux. Nous, en Amérique, et plus large­ment dans l’Occident, avons, pen­dant le dernier demi-siè­cle, résisté à la déf­i­ni­tion de cul­tures nationales au nom de l’inclusion. Mais l’inclusion dans quoi ?Cette inscrip­tion appar­ente masque un déplace­ment plus pro­fond. La thèse con­clu­sive de Karp prend la forme d’un retour à la « sub­stance » : face au mul­ti­cul­tur­al­isme, il faut réin­tro­duire de l’unité cul­turelle. Ce retour à la sub­stance fait indu­bitable­ment penser au bien com­mun, défendu par les postlibéraux catholiques, comme Adri­an Ver­meule. Néan­moins, à la dif­férence de ces derniers, Karp résiste à une inter­pré­ta­tion stricte­ment religieuse. Son pro­jet est plutôt celui d’un postlibéral­isme tech­nologique, guidé par l’efficacité et la puis­sance, et insé­para­ble de la per­spec­tive d’une con­fronta­tion avec la Chine. 

Notes

  1. « The Tech­no­log­i­cal Repub­lic, in brief », post sur le compte X de Palan­tir, 18 avril 2026.
  2. Voir à ce titre Mar­garet O’Mara, The Code : Sil­i­con Val­ley and the Remak­ing of Amer­i­ca, New York, Pen­guin Press, 2019.
  3. Alexan­der C. Karp, avec Nicholas W. Zamiska, The Tech­no­log­i­cal Repub­lic : Hard Pow­er, Soft Belief, and the Future of the West, Crown Cur­ren­cy, 2025.
  4. Peter Thiel, avec Blake Mas­ters, Zero to One, Notes on Star­tups, or How to Build the Future, Crown Cur­ren­cy, 2014.
  5. Ibid.
  6. Peter Thiel, avec David Sacks, The Diver­si­ty Myth, Mul­ti­cul­tur­al­ism and the Pol­i­tics of Intol­er­ance at Stan­ford, The Inde­pen­dent Insti­tute, 1995.
  7. La thèse d’Alex C. Karp s’intitule Aggres­sion in der Lebenswelt, sous la direc­tion de Karo­la Brede, pub­liée en 2002.
  8. Voir la page d’accueil de Palan­tir sur X.
  9. Peter Thiel, « Le Moment straussien », 2007.
  10. Gil­ford John Iken­ber­ry, Pow­er, Order, and Change in World Pol­i­tics, New York, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2014.
  11. Rashi­da Richard­son, Jason M. Schultz, Kate Craw­ford, Dirty data, bad pre­dic­tions, 2019.
  12. Jür­gen Haber­mas, The­o­rie des kom­mu­nika­tiv­en Han­delns, 2 t. (1981) ; réédi­tion : Paris, Fayard, trad. J.M. Fer­ry, J.L. Schlegel, 1987.

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