Claire Hédon, “défenseure des droits”, vient de terminer son mandat et est remplacée par François-Noël Buffet, sénateur LR du Rhône, ultra-réactionnaire (opposé aux droits LGBT, à l’IVG…), candidat de Macron approuvé par toute la droite.
En partance, Claire Hédon a redit son opposition aux “amendes forfaitaires délictuelles” (AFD, dont son institution avait demandé la suppression en avril 2023) : “je crains les conséquences sur la jeunesse, que l’on maltraite”. Leur extension est l’une des mesures promues par la loi Ripost, adoptée ce 21/6, là encore grâce au vote uni de toutes les droites, extrêmes jusqu’à centristes. La gauche (Ecologistes, PC, LFI) s’y est opposée, sauf les socialistes qui, bien qu’en désaccord avec la plupart des dispositions, ont préféré s’abstenir.
Ce texte qui, d’après le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, permettra de “sanctionner plus efficacement les atteintes à l’ordre public”, est un condensé de tous les délires sécuritaires des droites, entre interdiction de la vente de protoxyde d’azote aux particuliers, création de délits d’organisation et de participation à une free party, ou alourdissement des peines pour les rodéos urbains, les feux d’artifice…
L’article 19 confirme la prolongation jusqu’au 31 décembre 2030 de la vidéosurveillance algorithmique pour “la prévention du terrorisme et les atteintes graves à la sécurité des personnes”, avec extension aux bâtiments ouverts au public exposés à un risque permanent ou exceptionnel, en plus des grands événements.
L’article 19 bis prévoit l’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique dans les commerces (détail, grandes surfaces et centres commerciaux) jusqu’au 31 décembre 2027.
L’article 14 bis autorise à titre expérimental les opérateurs de transport public ferroviaire à enregistrer des images prises sur la voie publique et dans des lieux ouverts au public, via des caméras frontales.
De plus ce texte prévoit la conservation des enregistrements issus des dispositifs de vidéosurveillance dans les locaux de garde à vue.
L’accent est mis, pour tous ces délits et d’autres plus classiques (trafic et usage de stupéfiants…), sur leur sanction par des amendes forfaitaires délictuelles, dont le champ d’application, leur montant et les acteurs pouvant les utiliser n’aura cessé d’être élargi, sans frein. Notamment, ces AFD peuvent désormais être attribuées par les polices municipales et par des outils numériques (caméras de vidéosurveillance, implantées sur des drones…).
Ce texte a décidé de leur inscription au bulletin n°2 du casier judiciaire (qui vise à interdire l’accès du “coupable” aux emplois publics comme à certaines professions privées en lien avec l’enfance, la jeunesse ou la sécurité. Ce qui pourrait encore plus marginaliser les jeunes, noirs ou arabes, issus de quartiers périphériques, qui sont les grandes victimes de ce dispositif.
La récente enquête de Human Rights Watch – (RE)Claim – MCDS montre ainsi la multiplication des amendes aux mêmes, sans aucun contact voire par vidéosurveillance, beaucoup étant attribuées pour de faux motifs sans réelles possibilités de recours, et qui les peut les mener à la faillite personnelle voire au retrait de toute vie sociale.
Bien sûr, ce texte prévoit des moyens supplémentaires pour les forces de l’ordre, pression des syndicats de police oblige…
Ce texte veut aussi renforcer massivement le dispositif – méconnu, mais non moins dangereux – des Lecteurs Automatiques de Plaque d’Immatriculation (LAPI, voir extraits ci-dessous tiré d’un article de LQDN).
Les “LAPI”, ou la surveillance massive des déplacements
Les LAPI, qu’est ce que c’est ?
Les Lecteurs Automatiques de Plaques d’Immatriculation (LAPI) sont des boîtiers contenant des lecteurs optiques et un système informatique, dans le but de reconnaître et de lire les plaques d’immatriculation à la volée.
À partir d’une photo ou d’une analyse vidéo en temps réel, ces lecteurs peuvent “détecter les véhicules, isoler les plaques d’immatriculation, reconnaître les caractères supportés par ces plaques et les traiter”. Quand une voiture ou tout autre véhicule immatriculé (moto, scooter, camion…) passe devant un LAPI, il est pris en photo et le numéro de plaque, la localisation et l’heure atterrissent immédiatement dans une base de données.
La photographie du véhicule et de ses passagers peut également être conservée. Il s’agit donc d’une technique d’identification et de traçage d’un véhicule et du ou de la propriétaire qui l’a immatriculé ainsi que, potentiellement, de ses occupant·es.
Les dispositifs LAPI sont très nombreux en France, et de différentes natures :
- ceux des opérateurs de parking ou de péage. En leur permettant de connaître l’heure de passage d’une voiture, ils servent à facturer un stationnement ou à lever automatiquement la barrière face à une plaque préalablement enregistrée.
- ceux utilisés par les villes et collectivités locales pour verbaliser certaines infractions routières, vérifier le stationnement payant, ou encore contrôler les accès à certaines zones et sous certains critères (zones limitées aux taxis, au covoiturage, aux transports en commun, aux véhicules à faible émission de CO2, zones piétonnes, déchèteries…).
- les LAPI peuvent être mis en place au niveau national par l’État à des fins d’enquête et de surveillance policière.
Alors que ces dispositifs existent depuis une vingtaine d’années, la loi RIPOST renforce de façon vertigineuse leur utilisation policière, par son article 15 qui recycle une proposition de loi déposée il y a quelques mois.
Une surveillance sur tout le territoire
Introduite par la loi du 18 mars 2003 pour la sécurité intérieure, l’utilisation des LAPI par la police a débuté par une expérimentation de deux ans en 2007, avant d’être pérennisée par un arrêté en 2009. Depuis 2012, leur cadre juridique est dans le code de la sécurité intérieure.
Il prévoit que les LAPI – fixes ou mobiles – peuvent être mis en œuvre par la police nationale, la gendarmerie et les douanes “en tous points appropriés du territoire et en particulier dans les zones frontalières […] ainsi que sur les grands axes de transit national ou international”. Il n’existe pas de liste publique de l’emplacement des presque 700 capteurs LAPI [1] qui ont été installés, mais on peut en retrouver sur des cartes collaboratives comme OpenStreetMap, ou les visualiser sur la carte du projet Deflock.
Ils peuvent également être installés dans les gyrophares de voitures de police afin de scanner les voitures sur la voie publique [aussi sur les “sulfateuses à PV”, déployées dans nos villes].
La police, la gendarmerie et les douanes peuvent les utiliser uniquement dans le cadre de la recherche et de la prévention de certaines infractions. Mais la liste est longue : l’article L. 233–1 du code de la sécurité intérieure vise aussi bien le régime du terrorisme et de la criminalité organisée (qui, rappelons-le, peut aussi être utilisé pour poursuivre des militant·es politiques), que d’autres infractions telles que le vol de véhicule ou la contrebande.
Les LAPI sont utilisés de deux manières par la police. D’une part, chaque voiture qui passe devant un capteur installé par la police, la gendarmerie nationale ou les douanes voit sa plaque comparée en temps réel à deux fichiers (FOVeS : fichier des objets et véhicules volés et signalés et N‑SIS : système d’information Schengen) qui centralisent les informations concernant les personnes et objets signalés par les autorités administratives et judiciaires des États membres [2]. S’il y a une correspondance, une alerte est envoyée immédiatement à la police et les données sont conservées pendant un mois supplémentaire. S’il n’y a aucune correspondance, la plaque est tout de même conservée pendant 15 jours, contre 8 avant 2024. Pendant ce laps de temps, le système va continuer d’interroger les fichiers fréquemment au cas où le véhicule ou son·sa propriétaire y seraient inscrits après coup.
Pendant cette période de 15 jours, les agents de police judiciaire peuvent demander à avoir accès aux données LAPI dans le cadre d’une enquête. Cela leur permet de connaître quelles voitures sont passées à un endroit en particulier ou bien, s’ils recherchent un véhicule spécifique ou les personnes qui sont dedans, de connaître toutes les fois où la plaque de cette voiture a été captée par un LAPI et donc de reconstituer son trajet.
Au-delà des capteurs nationaux réservés au domaine judiciaire, la police peut exiger d’avoir accès aux données des LAPI utilisés par les municipalités ou bien ceux des parkings et opérateurs privés d’autoroute.
L’emploi de dispositifs LAPI est possible, à titre temporaire, pour “la préservation de l’ordre public, à l’occasion d’événements particuliers ou de grands rassemblements de personnes [manifs …?], par décision de l’autorité administrative”.
En 2016, une réforme de la justice a autorisé la consultation de trois autres fichiers via ce traitement de données :
- le système d’immatriculation des véhicules (SIV) qui permet d’associer le numéro de plaque avec l’identité civile du propriétaire ;
- le système de contrôle automatisé (SCA) qui collecte les informations liées aux infractions routières et aux amendes forfaitaires délictuelles (AFD) ;
- les traitements de données relatives à l’assurance des véhicules. De nombreuses informations peuvent y être collectées comme la marque, le modèle ou la couleur des véhicules signalés.
Centralisation nationale des données
En 2024, le Système de traitement central LAPI (STCL) a vu le jour. Comme son nom l’indique, ce dispositif centralise l’ensemble des informations récupérées par les capteurs LAPI de l’État. Cela permet aux policiers et gendarmes de consulter – en temps réel et sur une plateforme unique – l’ensemble des LAPI du territoire national : depuis un poste informatique, ils peuvent savoir où et quand tel véhicule est passé, dès lors qu’il aura été flashé par des LAPI. Le STCL est un tournant de facilitation de la surveillance. L’ensemble des plaques sont accessibles en quelques clics dans le cadre de la recherche et prévention des infractions.
La CNIL s’en est inquiétée dans sa délibération de 2024 sur le STCL : “l’ampleur du traitement projeté, le nombre important de véhicules pouvant être concernés et [l’ampleur] du territoire couvert par l’ensemble des dispositifs LAPI” et la “centralisation des données” impliquaient qu’une “vigilance particulière [devait] être apportée sur tous les aspects de la mise en œuvre d’un tel dispositif.”
Pire encore, le méga fichier du STCL ne contient pas uniquement les plaques d’immatriculation faisant l’objet d’une alerte, mais la totalité des photos des plaques des véhicules qui passent devant un LAPI, ainsi que la photo éventuelle de leurs occupants.
Les chiffres du ministère de l’intérieur permettent de connaître l’ampleur de la surveillance. Celui-ci explique qu’“à chaque instant, la base de données [d’un capteur en activité, conservant chaque plaque pendant 15 jours] contient en moyenne les enregistrements temporaires relatifs à 90 000 véhicules”. En multipliant ce chiffre par le nombre de capteurs de l’État – environ 700 d’après le rapport du Sénat – cela signifie donc que le STCL contient déjà plus de 60 millions de photos de plaques d’immatriculation à chaque instant (avec des doublons de véhicules qui peuvent avoir été flashés par différents capteurs). De quoi pouvoir retracer les déplacements de centaines de milliers de personnes et positionner géographiquement des millions de véhicules à un moment donné.
Ouverture des vannes et centralisation des données
L’article 15 de la loi RIPOST prévoit d’ajouter de nouvelles infractions au périmètre permettant à la police, à la gendarmerie et aux douanes d’accéder aux données des LAPI (l’évasion, l’escroquerie, mais surtout l’aide à l’entrée et au séjour irréguliers, ce qui peut directement viser les militant·es aidant les personnes exilées aux frontières et justifier des usages extensifs des LAPI dans les zones de passages).
La loi RIPOST propose d’allonger de façon faramineuse la durée de conservation de l’ensemble des données captées par les LAPI. La loi ferait ainsi passer le délai pendant lequel la totalité des plaques sont conservées par défaut, qu’il y ait ou non une correspondance, de 15 jours à… un an. Le gouvernement justifie cela par la volonté de s’aligner sur les législations de nos voisins européens, notamment la Belgique.
La CNIL, dans sa délibération préalable au projet de loi, constate que “l’allongement significatif des durées de conservation […] conduirait à conserver environ 700 millions de plaques d’immatriculation”. Il existerait donc une base de données unique, regroupant la liste de la quasi-totalité des véhicules roulant en France, associés à leurs nombreux points de passages, géolocalisés et horodatés, sans oublier la potentielle photographie de leurs occupant·es. Il s’agit donc pour l’État de pouvoir remonter jusqu’à un an en arrière dans l’historique des déplacements de ces véhicules et de toutes les personnes empruntant les routes de France…
L’article 15 ouvre l’accès au STCL à des fins administratives sans avoir à justifier d’une enquête spécifique, c’est-à-dire sans aucun contrôle d’un juge, ni même du ministère public, ni aucun procès verbal à verser dans un dossier judiciaire…
Lors du passage au Sénat, les parlementaires et le gouvernement ont introduit une nouvelle technique de surveillance à l’article 15bis. Il s’agit d’ouvrir un accès aux services de renseignement afin de pouvoir les analyser de manière automatisée, c’est-à-dire au moyen d’un algorithme. Celui-ci pourrait détecter “les mouvements de véhicules susceptibles de révéler” certaines infractions de criminalité organisé ou vol de véhicules. Il s’agit d’une volonté similaire aux boîtes noires de renseignement et à la vidéosurveillance algorithmique, prétendument capable de trouver les comportements “suspects”.
Mettre les municipalités à contribution
Si l’État veut intensifier cette surveillance, il lui faut également démultiplier les capteurs LAPI : avec plus de données, il est possible de localiser plus de véhicules et de tracer plus finement les trajets. Le projet de loi RIPOST vise donc à mettre les villes à contribution. Depuis plusieurs années, la CNIL et le Conseil d’État rappellent que les communes n’ont pas le droit d’utiliser les LAPI des caméras de la ville (prévus pour sanctionner les délits de stationnement par exemple) à des fins de recherche et de constatation d’infraction, car réservé à la police et la gendarmerie nationale.
Ces installations coûtent cher, de 15 000 € à 30 000 € par caméra de surveillance, selon les technologies utilisées, d’après le rapport de la commission des lois sur la proposition de loi Rochette. Est introduit la possibilité pour les communes de conclure des conventions avec l’État afin qu’elles mettent à disposition de la police les données collectées via les systèmes LAPI installés sur les caméras de la ville. Ce même type de convention serait également autorisé avec les concessionnaires d’autoroutes et exploitants de parkings.
Une surveillance de masse des déplacements
La centralisation des données LAPI est un dispositif de surveillance de masse par son périmètre (toutes les personnes qui détiennent ou utilisent un véhicule immatriculé) et par le volume de données collectées (plusieurs millions par an). Cette base de données peut révéler les emplacements et déplacements des personnes à grande échelle, être utilisée pour du suivi en temps réel ou pour conserver en mémoire des passages de véhicules pendant une année. La situation qui résulte de l’adoption de la loi RIPOST est extrêmement dangereuse dans un contexte de dérive autoritaire.
Les États-Unis, un exemple à ne pas suivre
Ces risques ne sont pas hypothétiques, la presse indépendante et les associations de défense des libertés étasuniennes documentent ces dernières années les abus graves des systèmes LAPI, semaine après semaine. Aux États-Unis, ces dispositifs sont notamment mis en place par l’entreprise “Flock Safety”, qui déploie la majorité des LAPI (en anglais ALPR pour Automated Licence Plate Reader) et dispose de partenariats avec les forces de l’ordre.
De nombreux abus sont déjà constatés : la police classique les utilise à des fins racistes de contrôle des population de voyageur·euses, quand les agents de la milice ICE s’en servent pour traquer les personnes étrangères.
Les manifestations politiques comme les marches “No Kings” s’opposant à la politique de Trump sont surveillées. Les États anti-IVG les exploitent pour retrouver les personnes ayant avorté. Les faux positifs aboutissent à des interpellations illégitimes. Des policiers détournent les LAPI à des fins personnelles. Sans compter les problèmes de sécurité informatique et de transparence qu’impliquent cette technologie.
De nombreuses voix se sont élevées contre cet outil de surveillance, notamment au travers des campagnes Deflock et NoALPR mais aussi par la destruction de matériel, des recours juridiques ou encore des villes qui ne veulent pas continuer leurs contrats avec cette entreprise.
Présentés à l’origine comme un dispositif ciblé, les LAPI ont désormais changé d’échelle. La simplicité de détection et d’exploitation des plaques d’immatriculation, couplée aujourd’hui à une centralisation et, demain, à une analyse algorithmique, décuple les possibilités de contrôle étatique.
Cette surveillance massive porte atteinte à la liberté d’aller et venir et favorise les utilisations arbitraires.
Notes
| [1] | Dans le rapport de la commission des lois du Sénat, on peut lire qu’au “28 août 2025, les services des trois administrations – police et gendarmerie nationales, douanes – exploitent 480 LAPI fixes” et que et que “les services des douanes bénéficient de leur propre parc de dispositifs LAPI implantés sur les axes routiers, au nombre de 175 – chacun comprenant trois ou quatre capteurs – en 2025, avec un objectif de 200 dispositifs pour fin 2027″. Il est également mentionné l’existence de “98 LAPI mobiles et 23 LAPI transportables” |
|---|---|
| [2] | En France, le fichier N‑SIS est notamment alimenté par le fichier des personnes recherchées, qui contient entre autres les célèbres “fiches S”. Un certain nombre de personnes (et leurs véhicules) peuvent donc atterrir dans ce fichier, notamment au nom de la “prévention d’une menace grave émanant de l’intéressé ou d’autres menaces graves pour la sûreté intérieure et extérieure de l’État”. L’Anafé rappelle dans sa boite à fichier qu’“il y a un glissement du passage du fichier SIS comme fichier d’identification à un fichier d’enquête policière” |
