Nous reprenons le point de vue paru dans le journal La Croix, rédigé par Elise Degrave, professeure à la Faculté de droit de Namur (Belgique), et Thomas Honnet, enseignant à Sciences Po Paris et à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
“Dénumérisons” était l’intitulé d’un colloque à l’Assemblée Nationale en avril, dans lequel nous sommes intervenus. Car la numérisation forcenée – particulièrement de nos services publics – aboutit à une perte massive d’accès aux droits et donc à une rupture dans l’égalité. Elle éloigne des logiques de fraternité et favorise la montée de l’extrême droite.
C’était aussi le constat des rencontres Numérisation des services publics : stop à la déshumanisation ! que notre collectif a organisé à Villeurbanne en janvier 2025, avec La Quadrature du Net, Changer de Cap et le soutien de la Mairie de Villeurbanne. Plusieurs témoignages (podcasts) permettent de mesurer l’ampleur du problème, dans des domaines divers.
Dans le texte ci-dessous, nous rajoutons des liens qui renvoient soit à des articles déjà stockés dans ce site (car nous documentons ces questions depuis plusieurs mois), soit à des sites externes (dont le site du journal La Croix).
Plus les services publics obligent à utiliser internet pour effectuer des démarches, plus ils fragilisent l’accès à des droits essentiels pour des millions d’usagers, alerte depuis plusieurs années le défenseur des droits. Deux chercheurs appellent l’État à garantir un égal accès aux services publics.
Il y a un mois, le gouvernement a présenté un plan pour développer “une IA (intelligence artificielle, NDLR) utile, humaine et souveraine pour le service public”, engageant l’administration sur un chemin toujours plus numérisé. En 2019 et 2022 pourtant, deux rapports du défenseur des droits alertaient déjà sur les dangers de la dématérialisation des services publics, n’offrant qu’un “accès dégradé et rétréci aux droits des usagers”, ou entraînant le “transfert de la charge et de la responsabilité du bon déroulement de la procédure”, qui passe de l’agent public à l’usager.
Les critiques sont de plus en plus nombreuses et pourtant, la numérisation de nos administrations semble avancer à marche forcée. En 2017, le gouvernement avait pour objectif de dématérialiser 100% des démarches à l’horizon 2022, objectif revu à la baisse dans le programme “Action publique 2022″ qui prévoyait la numérisation des 250 démarches administratives les plus utilisées. La numérisation des services publics est également un objectif de l’Union européenne (UE), que l’on retrouve dans sa feuille de route “Boussole numérique” pour 2020–2030.
Les phénomènes de numérisation ne sont pas neutres
C’est oublier que les phénomènes de numérisation ne sont pas neutres, comme d’ailleurs ne l’est aucune technique. Du chemin avait pourtant été parcouru depuis le Gorgias de Platon, et nombreux sont les philosophes à avoir percé à jour ce mythe au cuir épais.
De Jacques Ellul et sa “société technicienne” à Bernard Stiegler et son pharmakon, en passant par Günther Anders pour qui “ces arguments – (qu’il) connait jusqu’à la nausée tant ils retentissent aussitôt de toutes parts, toujours avec le même fracas et toujours identiques – n’ont en fin de compte aucune autre fonction (…) que celle de nous aveugler sur le caractère véritablement révolutionnaire de ce qui a lieu.”
La numérisation de tout nous émancipe et nous asservit, elle nous instruit et nous abêtit, elle améliore l’accès aux services publics et le restreint : elle n’est pas neutre et en cela elle relève de véritables choix politiques.
Pas d’internet, pas d’accès aux droits
Depuis plusieurs années, le défenseur des droits alerte sur l’obligation de se soumettre à la voie électronique pour exercer des droits essentiels : l’obtention d’un permis de conduire et d’une immatriculation, les prises de rendez-vous pour le renouvellement des titres de séjour, l’aide ‘MaPrimeRénov’, la création, la modification et la cessation d’entreprise, ou encore l’achat d’un billet de train, au vu de la disparition des guichets dans les gares. Pas d’internet ? Pas d’accès à vos droits.
En procédant ainsi, l’administration crée elle-même des problèmes auxquels elle essaie ensuite d’apporter des solutions, via notamment les conseillers et aidants numériques, mais aussi avec l’aide d’un tissu associatif, dont fait partie par exemple Emmaüs Connect, indispensable et pourtant aujourd’hui menacé.
Cela constitue un tonneau des Danaïdes, puisque la numérisation galopante n’empêche pas l’apparition de nouvelles vulnérabilités numériques, notamment parmi les jeunes : alors que les plus âgés furent pendant longtemps les plus éloignés de l’informatique, on constate aujourd’hui que la Gen Z et les “digital natives” (nés avec le numérique), s’ils maîtrisent parfaitement d’autres aspects du numérique, peinent à remplir un CV en ligne ou réaliser une téléprocédure.
Les étrangers sont également touchés, et le Conseil d’État a récemment enjoint l’Anef, la plateforme en ligne de l’État qui permet aux usagers étrangers d’effectuer leurs démarches d’immigration, de mettre fin à ses dysfonctionnements chroniques qui limitent de manière anormale le droit d’accès des usagers au service public et qui compromettent l’exercice de leurs droits.
Réintégrer des alternatives non-numériques au sein des services publics
Dans ce contexte, acceptons-nous collectivement de laisser de côté certains usagers, les plus jeunes, les plus âgés, les étrangers, ceux en situation de handicap, ceux victimes d’illectronisme et de manière plus générale, tous ceux qui rencontrent des difficultés techniques ou qui simplement ne veulent pas utiliser le numérique ? N’est-ce pas à l’État de protéger ses citoyens et de leur garantir un égal accès aux services publics ?
A l’heure où l’intelligence artificielle s’immisce dans nos administrations, la “dénumérisation” de nos services publics paraît absolument nécessaire : sans revenir à la plume et à la bougie, et au vu des difficultés engendrées par le “tout numérique”, il importe de réintégrer des alternatives non-numériques au sein des services publics.
Ceci n’est pas une lubie néo-luddiste ni une utopie techno-anxieuse : en 2023, une proposition de loi “pour la réouverture des accueils physiques dans les services publics” préconisait que “nul ne peut se voir contraint à recourir à des procédures dématérialisées dans ses relations avec l’administration”.
Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale par des députés de tous bords, elle a disparu dans les limbes sénatoriaux depuis plus de deux ans et attend patiemment d’être inscrite à l’ordre du jour par un groupe politique.
Des embryons de dénumérisation apparaissent
Des embryons de dénumérisation des services publics apparaissent également ci et là, comme à Villeurbanne (Rhône), où est consacré un “droit au non-numérique” par le maintien systématique d’une alternative au numérique, notamment via des guichets physiques. Récemment, la Cour constitutionnelle belge a également érigé la triple voie d’accès – guichet, téléphone et courrier – au rang de nouvelle garantie constitutionnelle.
Nous devons redonner au numérique sa juste place – à savoir la place d’un outil qui aide et non d’une contrainte qui avilit. Nous devons également, parfois, ne lui laisser aucune place au profit d’interactions humaines non numériques : c’est ainsi que nous renforcerons sa pérennité non pas dans le sens d’un retour en arrière vers une société non numérisée, mais dans celui d’un “aller ailleurs” vers une société mieux numérisée.
