Image issue de la page Facebook des Soulèvements de la terre
Macron, depuis ses discussions intimes à Versailles avec les magnats de la tech, projette de faire de la France une terre d’accueil des data centers. Et imagine en conséquence de relancer un programme nucléaire en France, sans plus de débat démocratique.
Ce plan à la logique simplissime (de l’électricité pas chère pour les big tech … car largement financée sur fonds publics) se ferait doublement sur le dos de la population française par deux mesures déjà prises :
- sur leur épargne, déjà mal rémunérée : le gouvernement a décidé de financer SON programme nucléaire par l’argent collectée sur les livrets A, jusque là dédiés au logement social…
- mais aussi par une modification majeure de la tarification électrique (ce que nous expliquions dans cet article) : depuis le 1e janvier 2026, le tarif “réglementé” de l’électricité vendue aux ménages n’est plus liée au coût de revient, mais seulement aux cours du marché européen, ce qui tendanciellement va provoquer une très forte hausse des prix (c’est déjà le cas pour le gaz qui a subi quelques temps avant la même réforme). A l’inverse, les industriels peuvent profiter de prix très bas (même très inférieurs aux coûts de production) par des contrats de long terme. Beaucoup (dont les promoteurs des data centers) s’y sont précipités.
A ce scandale encore largement masqué s’ajoute un autre sur la gestion de l’eau, là encore au détriment de la population.
Le nucléaire a besoin de – beaucoup – d’eau
Le nucléaire prélève environ 22% de l’eau douce en France, contre 48% pour l’irrigation, et 24% pour les habitants), mais est responsable de 48% de sa consommation (la fumée blanche des centrales nucléaires), contre 10% pour l’irrigation (car une bonne partie de l’eau prélevée retourne aux rivières et nappes, avec des résidus divers…) et 17% pour les habitants (là aussi, la partie non consommée est restituée en eaux usées).

Donc le nucléaire est bien le 1e consommateur d’eau douce en France, et ses restitutions souffrent d’une pollution thermique : l’eau est rejetée dans les cours d’eau ou dans la mer à des chaleurs augmentées par exemple de 3° (le niveau de dépassement autorisé est déterminé pour chaque site). Des rejets au delà devraient entraîner une mise à l’arrêt des centrales, mais l’ANSR (Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection) tolère des exceptions (au Bugey, à Saint-Alban [vers Pélussin] et ailleurs). Si Golfech (vers Toulouse) a été arrêtée plusieurs fois cet été, d’autres ont été touchées de façon variable : au 12 août, 13 réacteurs étaient concernés : 8 complètement à l’arrêt, 5 au ralenti, soit pour 20,4 % de la capacité totale de production, avec une interrogation cruciale : le nucléaire est-il encore pilotable dans un monde qui se réchauffe ?
En effet, avec le changement climatique, ces épisodes se multiplient, d’autant que les cours d’eau souffrent eux-même de débits beaucoup plus faibles (voir photos de la Loire cet été) et se réchauffent d’autant plus vite. Ces épisodes caniculaires peuvent aussi provoquer un afflux massif de méduses comme en mer du Nord dans les stations de pompage censées refroidir la centrale de Gravelines…
Déjà en 2020, un avis de l’IRSN, Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, dissous par le pouvoir en décembre 2024 car trop critique) montrait la fragilité du système nucléaire en périodes de canicule. Ce qui se vérifie aussi ailleurs : le niveau exceptionnellement bas du Danube cet été a entraîné la fermeture de la centrale de Paks, qui fournit près de la moitié de l’électricité en Hongrie. Comme en Roumanie, à Cernavodă, où il a fallu draguer le canal d’amenée d’eau et dynamiter les enrochements pour réorienter les écoulements…
Le réchauffement de l’eau douce en aval des centrales a bien sûr des effets dévastateurs sur la faune et la flore. Il peut aussi y avoir des pollutions radioactives et chimiques liées aux effluents rejetés (voir dossier de la CRIIRAD).
Le projet macroniste d’une relance du programme nucléaire (construction de 6 EPR2, Evolutionary Power Reactor 2, et 8 autres en option, plus des minis centrales nucléaires SMR, “small modular reactors”, apparaît aberrant :
- la part du nucléaire dans la production d’énergie mondiale ne cesse de décliner (de 17,1% en 2001 à 8,85% en 2025), plombée par des besoins en investissement bien trop lourds (en France, prévision de 73 milliards d’€ pour la construction de 6 réacteurs) alors que ceux pour le photovoltaïque ont baissé de 90%, ceux de l’éolien de 60%). La Chine, souvent citée pour ses investissements dans le nucléaire, ne lui réserve qu’une part modeste de sa production électrique (moins de 6% quand elle est en France de près de 70%).
- De même, le coût de production unitaire du nucléaire est en hausse et dépasse désormais largement ceux des énergies renouvelables (issues du photovoltaïque comme de l’éolien). Un rapport très détaillé réalisé par Greenpeace et l’institut Rousseau en novembre 2021 (intégrant les investissements, dont leurs coûts financiers) établissait déjà un surcoût du nucléaire (voir tableau dans l’annexe 6 p. 76 et résultats ci-dessous). Depuis, l’écart s’est encore creusé, vu l’évolution des besoins d’investissement (vu plus haut), mais aussi – pour le nucléaire – vu leur lourdeur et l’obligation d’étalement dans le temps de ces investissements.
| Nucléaire existant | Nouveau nucléaire | Photovoltaïque au sol | Photovoltaïque grande toiture | Photovoltaïque résidentiel | Éolien terrestre | Éolien offshore | |
| Coût de production en €/MWh | 72,3 | 163,6 | 51,4 | 67,5 | 162,5 | 58,0 | 81,6 |
- En France, la consommation électrique régresse depuis plusieurs années du fait de la désindustrialisation et de la sobriété des consommateurs (principalement liée aux progrès dans l’isolation de leurs habitations). Le marché de la voiture électrique stagnait … jusqu’à la guerre USA-Iran qui l’a relancé. De fait il y a une surcapacité d’environ 20%, que Macron veut utiliser pour les data centers.
- L’endettement à très long terme pour financer le nucléaire pourrait devenir un boulet pour le pays.
- La part du danger du nucléaire (accidents de Three Mile Island [USA], Tchernobyl [URSS puis Ukraine], Fukushima [Japon], qui ont entraîné la mort de beaucoup de victimes à court et long terme, et des pollutions durables…) est largement dissimulée. Par ailleurs, le coût du démantèlement des installations est sous évalué, et laisse des déchets dont on ne sait que faire. Cela fait du nucléaire une technologie particulièrement problématique qui devrait nécessiter, avant tout usage, de faire l’objet de larges débats démocratiques qui ont été totalement empêchés jusque là.
Les data centers prélèvent beaucoup d’eau, qu’ils rejettent bien plus chaude
Il est plus difficile d’établir un bilan global de la consommation en eau des data centers car leur installation est récente, et les industriels publient des chiffres fantaisistes. Ainsi, l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse), a publié la 5ᵉ édition de son enquête sur l’évolution et l’impact environnemental du numérique en France, avec des données chiffrées sur les data centers. Mais ce n’est qu’une synthèse des données remontées par les opérateurs (voir ci-dessous).
Des études internationales (par exemple Making AI less thirsty, publiée par plusieurs chercheurs californiens) aboutissent à un constat sans appel : “L’IA va faire exploser la consommation d’eau. D’ici à 2027, l’IA consommera [au niveau mondial] autant que la moitié du Royaume-Uni ou 4 à 6 Danemark”.
Autre mesure, d’après l’EESI (Environmental and Energy Study Institute, dépendant du Congrès US) : la consommation en eau des data centers est estimée à 560 milliards de litres chaque année dans le monde, soit l’équivalent de la consommation annuelle en eau potable de 10 millions de Français.
Le site Next synthétise un ensemble de données concernant l’utilisation de l’eau par les data centers dans cet article. Il distingue les besoins en prélèvement et en consommation d’eau. Le prélèvement correspond au volume d’eau douce total que l’entreprise prélève, toute source confondue (potable, sources souterraines, rivières, eaux grises…). Une partie de cette eau est rejetée, mais avec un problème : c’est de l’eau fortement réchauffée car elle aura servi au refroidissement des processeurs, mémoires… Ainsi, à Marseille, les industriels du secteurs utilisent l’eau à 15° d’un ancien canal sous la ville, qui ressort à … 30° !
La consommation correspond à une soustraction entre prélèvements et rejets. Dans le cas où le site est équipé en tours aéroréfrigérantes, l’eau est évaporée : les prélèvements et la consommation sont identiques.
Autre point important, l’eau prélevée est à 90% potable (l’eau salée endommagerait les tuyaux et composants), mais celle rejetée ne l’est plus forcément. Pour les prélèvements dans des sources souterraines ou des rivières, l’eau est traitée avant de passer dans des circuits de refroidissement. Outre la chaleur, les entreprises peuvent ajouter des produits chimiques (biocides, antitartre, etc.) pour limiter la corrosion des équipements et protéger les installations.
Mégabassines et autres pollutions
On l’a vu, l’agriculture prélève 48% de l’eau douce en France pour n’en consommer réellement que 10%, mais ses rejets avec des résidus divers (pesticides, engrais…) rendent impropre à la consommation l’eau restituée.
Par ailleurs, pour garantir ses prélèvements dans les périodes de sécheresse, certains agriculteurs (seulement 6% d’entre eux) ont initié – avec le soutien financier de collectivités locales – la création de mégabassines qui, notamment, contribuent par évaporation à la perte de 20 à 60% de l’eau stockée.
Enfin, divers pollutions massives ont été révélé ces dernières années, incomplètement car – par exemple pour les PFAS (polluants perfluorés) – seuls certains sont analysés en France (une vingtaine sur 43 répertoriés, alors que des études américaines estiment de 14 000 à 2 millions de variétés différentes…). D’autres pollutions sont identifiées (nitrates, cadmium…) et, en principe, suivies (voir site officiel du SDES).
L’eau, objet d’une bataille mondiale et locale qui ne fait que commencer
La carte mondiale de l’eau confirme des disparités géographiques considérables dans la distribution des ressources hydriques. Seulement 2,5% de l’eau terrestre est douce, dont moins de 1% est directement accessible pour les usages humains. Certains bassins hydrographiques (Amazonie, Congo et Mékong) concentrent près de 60% des réserves mondiales, tandis que les régions arides et semi-arides couvrant 40% des terres émergées disposent de moins de 2% des ressources renouvelables.
Un litre d’eau à Dublin n’est pas comparable à un litre d’eau dans le Sahara pour ce qui est de l’impact environnemental. Le réchauffement climatique accentue les écarts : les zones stressées sur le plan hydrique deviennent encore plus stressées, tandis que les zones très pluvieuses vont avoir encore plus de pluie.
Cette inégalité naturelle est exacerbée par les pressions démographiques : 4 milliards de personnes vivent dans des zones soumises à un stress hydrique sévère au moins un mois par an selon le World Resources Institute, organisme américain à but non lucratif qui se consacre aux enjeux environnementaux. Son Aqueduct Water Risk Atlas propose un classement des différents pays selon leur niveau de stress hydrique :

Mais un pays comme la France, classé comme peu stressé en matière hydrique, peut comporter des zones moins favorisées, et surtout connaître des périodes plus problématiques. Çà été le cas cet été, avec la succession de périodes caniculaires. Ainsi, le 10 août, près de 70 % de la France [faisait] l’objet de mesures de restriction de l’usage de l’eau, de façon variable (de “crise” à simple “vigilance”) :

La bataille de l’eau concerne les conflits d’usage entre les besoins humains et ceux des grands utilisateurs agricoles (massivement ceux de l’agro-industrie) et des gros industriels, dont ceux du nucléaire et du numérique, aux intérêts fortement imbriqués.
Cela ne concerne pas que les volumes, mais aussi la qualité de cette eau, tant thermique qu’en terme de pureté (sans PFAS, microplastiques, cadmium, nitrates…).
Un peu partout dans le monde, les industriels ont un temps d’avance et utilisent les techniques coloniales (implantation dans des zones périphériques ou dans des pays moins développés (par exemple en Uruguay, Mexique, ou Virginie [USA]). Ils ont aussi obtenu des garanties juridiques, pour la France :
- déjà anciennes pour le nucléaire, à la fois nationales et locales (notamment par des décisions prises dans les comités de bassin qui “garantissent” l’approvisionnement en eau des centrales),
- par la loi “de simplification de la vie économique” pour les data centers (voir Tribune de la coalition Hiatus, dont nous faisons partie, dans Libération),
- par la loi “d’urgence agricole”, votée récemment.
L’urgence humaine autour de l’eau devrait être décrétée collectivement, et favoriser la convergence de luttes jusque là spécialisées (contre le nucléaire, contre les mégabassines, contre les data centers…). Cette convergence est déjà engagée mais pourrait être systématisée.
Sur le plan juridique, les lois en vigueur, souvent établies sous la pression des lobbies, doivent nécessiter des combats pour faire appliquer celles favorables au bien commun, et rectifiées, complétées par d’autres en défense des droits fondamentaux. Des coalitions d’ONG portent des revendications de base (indispensables), alors que d’autres, moins institutionnelles (par exemple en France Les soulèvements de la terre), peuvent porter des combats plus frontaux.
Dans les méthodes de lutte, celles initiées un peu partout dans le monde contre les data centers, et particulièrement aux États-Unis, peuvent inspirer en France. Les actions déjà menées à Marseille (par le collectif Le nuage était sous nos pieds), dans la Drôme…, s’en rapprochent.
Ces combats devraient aboutir à terme à des changements profonds (abandon de certaines cultures, ou de technologies très gourmandes en eau et polluantes). Cela prendra certes du temps, mais nécessite des prises de décision urgentes…
Un livre, que nous avons déjà présenté, Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau, tente une présentation des enjeux et des luttes déjà engagées.

