En août 2024 nous faisions un tour d’horizon de l’application de ce droit en Belgique et dans d’autres pays. Ce qui permettait de remettre en perspective son application en France depuis la loi El Khomri en 2017, présentée à l’époque comme une innovation majeure… À l’heure du bilan après 10 ans, ce droit reste en France à l’état de principe énoncé sans réalité tangible.
Extraits d’un article paru dans Alternatives économiques.
Selon une enquête réalisée par Indeed, près d’un salarié sur cinq reconnaît ne jamais décrocher, et 38 % n’ont même jamais entendu parler du droit à la déconnexion. Celui-ci, entré dans le Code du travail le 8 août 2016 et effectif à partir du 1er janvier 2017, devrait permettre aux salariés de ne pas être sursollicités par des outils numériques professionnels en dehors de leurs heures de travail.
Certes, il impose aux entreprises d’au moins 50 salariés de négocier annuellement sur la qualité de vie et les conditions de travail (QVCT), en y incluant les modalités d’exercice du droit à la déconnexion. À défaut d’accord collectif, l’employeur est censé élaborer une charte interne définissant les règles pratiques d’un usage raisonné des outils numériques. Et bien entendu, ce droit assure une protection aux salariés en cas de litige. Sauf cas très particuliers, ils ne pourront pas être sanctionnés par l’employeur s’ils n’ont pas répondu à ses messages en dehors des heures de boulot.
Problème de taille : le Code du travail ne prévoit pas de mesure concrète pour assurer l’effectivité de ce droit, et surtout pas de sanction spécifique. L’accord national interprofessionnel du 9 décembre 2020 conclu par les partenaires sociaux sur la santé au travail a bien évoqué le droit à la déconnexion – sachant que l’employeur est responsable de la sécurité au travail du salarié.
Pourtant, l’avènement du télétravail depuis le Covid, associé à la digitalisation, encore accru par des outils de travail (réunions en visioconférence, réseaux sociaux et groupes WhatsApp professionnels…), a complexifié la donne, en brouillant davantage les frontières entre vie professionnelle et vie privée.
Les dispositions relatives à ce dispositif dans le Code du travail font référence implicitement au droit à la déconnexion en exigeant que soient prévues les modalités de contrôle du temps de travail, de régulation de la charge de travail, et les plages horaires durant lesquelles l’employeur peut contacter le salarié. Mais cela reste insuffisant.
Multiplication exponentielle des mails et messages divers
Selon un récent rapport mondial de Microsoft, qui a mesuré l’utilisation des outils numériques par 31 000 “travailleurs du savoir” dans 31 pays dont la France, un employé moyen reçoit désormais 117 emails et 153 messages par jour. L’hyperconnexion allonge considérablement la journée de travail : 40 % des employés consultent leurs emails avant 6 heures du matin, et 29 % les consultent jusqu’à 22 heures.
Une autre enquête de Viavoice pour Verbateam montre que les trois quarts des salariés ont déjà ressenti des effets négatifs liés à l’usage du numérique sur leur santé physique et psychique. Et les attentes qu’ils expriment face aux entreprises sont fortes : 74 % souhaitent que le droit à la déconnexion soit intégré au management.
Or, à en croire l’étude Indeed réalisée sur le sujet en juin 2025, si 74 % des recruteurs affirment que la déconnexion est une priorité, seuls 42 % des salariés constatent des mesures concrètes en entreprise. Près d’un salarié sur cinq avoue ne jamais décrocher, et 38 % n’ont même jamais entendu parler du droit à la déconnexion. Tous les secteurs (privé, privé non lucratif, public) sont concernés. Chez Renault, un accord a été conclu en 2021 sur les nouveaux modes de travail, lequel a inspiré une charte sur le droit à la déconnexion.
Le secteur associatif n’est pas non plus épargné. “Dans le social et médico-social, sous prétexte que nous devons parfois gérer des urgences réelles, comme des fugues ou des hospitalisations, les salariés sont victimes d’une culture de la sursollicitation. Le droit à la déconnexion est mal vu, alors qu’il n’est pas le droit de se désengager mais bien celui de pouvoir récupérer afin de bien faire son travail”, plaide la responsable d’une structure pour personnes handicapées en Auvergne-Rhône-Alpes.
La situation peut être parfois pire dans la fonction publique. Le droit à la déconnexion, embryonnaire, n’y est évoqué que dans l’accord relatif au télétravail du 13 juillet 2021. “Dans un hôpital gouverné par la continuité de service, une charte sur les droits et devoirs ne suffit pas, il faut faire de la pédagogie au quotidien pour prévenir l’hyperconnexion”, témoigne un cadre administratif à la direction d’un grand CHU.
Les cadres en première ligne
Car parmi les salariés et agents les plus exposés, figurent les cadres, dont le statut et le temps de travail au forfait ouvrent la voie à tous les excès. Le cadre administratif du CHU, qui manage 40 personnes, désactive ainsi les notifications de mails sur son smartphone le week-end. Dans les organismes locaux de Sécurité sociale (droit privé), où le droit à la déconnexion est inscrit dans les contrats de travail au forfait, les cadres managers disposent depuis quelques années d’un smartphone professionnel, qu’il est conseillé de couper le week-end.
“Mais nombre d’entre nous synchronisent leur messagerie professionnelle sur leur mobile personnel ou se reconnectent dès le dimanche soir pour anticiper les absences et organiser l’activité de la semaine, car la caisse envoie des mails pendant le week-end”, raconte un encadrant dans une caisse d’allocations familiales (CAF).
La coupure des serveurs en fin de journée, pratiquée dans certaines entreprises, est parfois contournée par certains salariés en se reconnectant via leur messagerie personnelle. “Il faut développer une culture de la déconnexion dans les organismes, et ce savoir-être doit s’étendre à l’usage des nouvelles technologies comme l’IA”.
“Le travailleur est souvent son propre bourreau en matière d’hyperconnexion. La loi est un garde-fou et un accord collectif vient légitimer pour le salarié le droit de dire non à des heures supplémentaires imposées”, analyse un responsable CFDT. Un autre de FO : “Il y a dix ans, FO n’était pas favorable à ce nouveau droit qui semblait faire peser la responsabilité sur le salarié. En fait, nous sommes plutôt pour un devoir de déconnexion, notamment pour les cadres qui sont parfois déraisonnables et courent au burn-out”. D’autant que l’hyperconnexion est souvent liée à l’intensification du travail.
Pour le Cabinet Kohen Avocats (en mai 2026)
Le droit à la déconnexion, tel qu’il ressort du corpus jurisprudentiel constitué par la chambre sociale entre 2024 et 2026, apparaît comme une figure paradoxale du droit du travail contemporain. Consacré par la loi, approfondi par le juge dans son versant collectif, il se heurte à une double limite qui en compromet l’effectivité dans son versant individuel : l’exonération de l’employeur en cas de connexion spontanée du salarié et l’absence de sanction autonome. Le salarié qui subit une violation de ce droit se trouve ainsi placé devant une alternative peu satisfaisante : soit il accepte les sollicitations, au risque d’une altération de sa santé et de sa vie personnelle, soit il les refuse, au risque d’une sanction disciplinaire dont il lui appartiendra de démontrer le caractère injustifié. La voie d’une protection renforcée, passant par l’alignement du régime probatoire du droit à la déconnexion sur celui des heures supplémentaires et par la reconnaissance d’une nullité du licenciement fondé sur le refus légitime de répondre à des sollicitations hors temps de travail, reste à ouvrir.
