NAZA, documentaire, Photo : The Guardian
Comme l’analyse Médiapart, ce documentaire et son accueil à Venise (vague d’applaudissements historique, prix) représentent un tournant. En effet, après des mois de black out médiatique et d’attaque systématique de toute parole contestant le récit israélien, ce documentaire, qui révèle les mécanismes du massacre de la population gazaouie, reçoit enfin la reconnaissance qu’il mérite.
Cela s’ajoute à d’autres libérations de la parole sur le sujet, aux Etats-Unis mais pas en Europe, notamment en France où Adèle Haenel vient de se voir censurée pour l’évocation de ce génocide sur France 5 (voir ci-dessous) !
Dans son contenu, ce documentaire permet à son réalisateur de présenter l’excellent travail du site dont il est un des responsables, +972. Pendant des mois, c’est de ce site israélo-palestinien que sont parvenues les quasi seules informations sur ce qui se passait à Gaza, et sur les technologies meurtrières qui y étaient utilisées. Notre site en a beaucoup bénéficié (voir liste des articles ci-dessous écrits en partie avec leurs sources) !
Les manœuvres pour faire taire toute expression libre sur Gaza continuent !
Le 9 septembre, Adèle Haenel a participé à l’émission littéraire La Grande Librairie, sur France 5. L’animateur lui a laissé à la fin un temps d’expression libre. Elle a prononcé les deux phrases suivantes en lien avec Gaza : “L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine”. Cela a suffi pour que la direction de la chaine interdise la diffusion en replay et sur Youtube…
On peut y voir l’actuelle soumission des chaînes publiques à l’extrême droite depuis le rapport Alloncle (député RN), mais aussi la main d’un pouvoir politique asservi aux intérêts des israéliens, des États-Unis … et de l’extrême droite française.
Par ailleurs, suite au palmarès de la Mostra de Venise couronnant Naza, le ministre de la Culture israélien a réclamé que ses co-réalisateurs soient déchus de la nationalité israélienne (ce qui est parait-il possible depuis une loi de 2022…) pour “trahison envers l’État”.
Le réalisateur Yuval Abraham a, avec d’autres comme le palestinien Hamdan Ballal, produit de nombreuses enquêtes sur les agissements de l’armée israélienne à Gaza – notamment sur son usage de l’intelligence artificielle – publiées par le site +972, le journal en hébreu Local Call et reprises dans le journal britannique The Guardian (certaines reprises par Mediapart). C’est d’ailleurs le Guardian qui produit ce film, dont la production exécutive a été faite par Jonathan Glazer, le réalisateur de La Zone d’intérêt.
Naza est l’acronyme abrégé en hébreu de Nezek Agavi, traduisible en dégâts commis “au passage”, presque comme par hasard, pour mieux rendre compte de la déconnexion quasi totale entre les objectifs militaires et les dévastations effectuées dans la réalité.
D’après plusieurs sources, ce documentaire pourrait être diffusé dès octobre en France.
Les mécanismes technologiques et les décisions qui ont produit le génocide
Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor (qui avaient cosigné “No Other Land” en 2024), documentaire oscarisé qui suit la résistance des habitants palestiniens face à la colonisation en Cisjordanie) révèle, à travers les paroles de militaires israéliens, les mécanismes de l’anéantissement de Gaza.
La nuit sur le toit d’un immeuble de Tel-Aviv, Yuval Abraham recueille les témoignages anonymisés de 24 soldats israéliens. Ils sont chargés de la surveillance des habitants de Gaza et des bombardements visant les maisons palestiniennes. Ils témoignent car ils sont en désaccord avec la politique menée, certains d’entre eux n’hésitant pas à parler de “génocide” (diagnostic posé par l’ONU, Amnesty International, Human Rights Watch…).
Ce sont ces témoins qui ont permis de dévoiler la logique des IA de reconnaissance de cibles utilisés en amont des tirs par l’armée israélienne. C’est d’après les informations délivrées par ces IA que sont déclenchées les armements de façon quasi automatique (quelques secondes seulement séparent l’ordre de tir de son exécution).
Un militaire d’un rang élevé raconte qu’au début ont été mises sur la table deux options pour frapper les membres du Hamas : soit de nuit, dans leur maison ; soit quand ils étaient sur le champ de bataille. Et que le choix a été fait de privilégier la première, plus “sûre”, même si elle pulvérisait des familles entières. Pour déclencher ces massacres, une IA surnommée “Where is Daddy ?” repérait par exemple une conversation entre une fille et sa mère qui indiquait la présence du père à la maison.
Les morts ainsi provoquées sont présentées par le pouvoir comme des “dommages collatéraux”. Mais l’un des militaires interviewés parle, lui, de meurtres de masse “intentionnels” car déterminés avant la décision d’une frappe, en mesurant le nombre de civil·es qui seront tué·es pour atteindre la cible. Le ratio considéré comme acceptable est de vingt naza jusqu’à cinq cents pour une seule cible humaine liée au Hamas. Sachant que ces “dégâts collatéraux” ne font aucune distinction entre enfants et adultes… Une autre IA, Lavender, utilisée pour définir les cibles des frappes, a une marge d’erreur d’au moins 15 %.
Cela a abouti à une guerre particulièrement meurtrière pour les civil.es (un responsable militaire estimait à plus de 83% le pourcentage de victimes civiles sur le nombre de morts, ce qui est beaucoup plus que dans les autres conflits). D’après l’ONU au 16 juillet, le nombre de morts se chiffre à 73000 (en fait beaucoup plus d’après certaines études qui prennent en compte les dizaines de milliers dont les corps sont toujours enfouis dans les ruines de Gaza), dont près de la moitié d’enfants, de vieillards, de femmes qui ne participaient pas aux combats.
A la vue de ce documentaire très étayé, on ne peut décemment plus dire que l’action d’Israël à Gaza visait seulement à éradiquer le Hamas pour venger les massacres du 7 octobre 2023. D’autant que le quotidien israélien Haaretz a récemment publié un article – qui a déclenché un séisme politique en pleine campagne électorale – expliquant que Benyamin Nétanyahou avait été informé en amont qu’une opération d’envergure du Hamas se préparait depuis Gaza, et qu’il n’en a – cyniquement ? – rien fait…
Le documentaire expose non seulement les mensonges du gouvernement et de l’armée d’Israël, mais aussi les responsabilités de toutes celles et ceux qui, à l’intérieur du pays ou dans les pays occidentaux, se sont fait les relais d’une propagande visant à nier ou minorer les massacres de masse d’enfants et de femmes commis à Gaza.
Comment expliquer le black out sur Gaza dans nos “démocraties libérales” ?
Dès le départ de la guerre contre les gazaouis, le gouvernement israélien a pratiqué un black out total : interdiction d’entrer pour tous les journalistes étrangers, et meurtre systématique des journalistes gazaouis (289 y ont été tués jusqu’à février 2026, d’après l’ONU, ce qui en fait de très loin l’endroit le plus dangereux au monde pour les journalistes).
Mais cette pratique s’est doublée de techniques de désinformation systématique
- corruption d’élu.es : aux États-Unis, des élu.es tant républicains que démocrates reçoivent des dons et sont de fait adoubés par l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee). En 2022, plus de 17 millions de $ auraient ainsi été versés par cette officine à 365 démocrates et républicain·es (sur 470 sièges en jeu) pour leur élection au Congrès (à rapporter aux 3,8 milliards de $ [260 milliards depuis 1946] de subvention annuelle des USA à l’État d’Israël, auxquels s’ajoutent des aides militaires, plus de 1 100 milliards votées en juillet). Le même dispositif existe pour l’Europe : Elnet. Mais sa “contribution” est moins transparente, même s’il est possible d’identifier des bénéficiaires, tel en France Manuel Valls, Aurore Bergé ou Bruno Retailleau…
- surveillance et pistage d’ ”ennemi.es” : Israël produit différents systèmes de surveillance qu’elle sait utiliser pour pister ceux qui dénoncent ses pratiques (Pegasus, le récent Webloc, Briefcam…).
- l’Etat israélien (par ses services spécialisés) sait aussi mener des campagnes médiatiques et/ou des “barbouzeries” contre des responsables politiques critiques : contre Jérémy Corbin en Angleterre, Jean-Luc Mélenchon en France ou des élu.es LFI pendant les dernières municipales… Les ressorts sont toujours les mêmes : accusation d’antisémitisme. Alors que ce délit est parfaitement identifié et punissable juridiquement, malgré diverses tentatives ces élu.es ne l’ont pas été, contrairement à un Jean-Marie Le Pen (Durafour crématoire, chambres à gaz “détail de l’histoire”…) et d’autres, plutôt situé.es à l’extrême droite. Cette technique permet de faire des exemples qui dissuadent d’autres de garder leur liberté de parole sur le sujet…
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