Naomi Klein : le fascisme de la fin des temps

Nao­mi Klein, c’est cette jour­nal­iste cana­di­enne fig­ure de l’al­ter­mon­di­al­isme. Elle a notam­ment écrit “La Stratégie du choc” (2010), qui analy­sait com­ment les cap­i­tal­istes – et les poli­tiques qui leur ser­vent de porte-voix – jouent sur chaque crise pour mod­i­fi­er en leur faveur les règles sociales. On a pu véri­fi­er tout au long des années néo-libérales (depuis les années 1980) la per­ti­nence de ce diag­nos­tic.

Son prochain livre avec la réal­isatrice Astra Tay­lor, “The rise of end times fas­cism” (à paraître en français en févri­er 2027), décrypte la stratégie con­ver­gente des extrêmes droites et des dirigeants de la tech qui envis­agent l’effondrement comme inévitable, et qui mis­ent sur la survie d’une “élite” auto-désignée. Face à ce sur­vival­isme mon­strueux, destruc­teur et supré­ma­tiste, elles appel­lent à con­stru­ire un mou­ve­ment suff­isam­ment fort pour l’ar­rêter.

Cette con­struc­tion est en cours aux Etats-Unis, qui a vu émerg­er des col­lec­tifs locaux coor­don­nés au niveau nation­al con­tre l’ICE (la police anti-migrants), les data cen­ters voire les LAPI (ces lecteurs de plaque d’im­ma­tric­u­la­tion qui ser­vent en fait à une sur­veil­lance tout azimut), et de nou­veaux représen­tants poli­tiques plus en phase avec les aspi­ra­tions du peu­ple (Mam­dani à New York…).

Cette émer­gence est plus éclatée mais réelle en Europe, et la révolte de la jeunesse française en relève bien !

Ci-dessous arti­cle de présen­ta­tion du livre, paru dans The Guardian, puis traduit par Nico­las Haeringer pour la revue Ter­restres.

La mou­vance des cités-États privées n’en croit pas ses yeux [1]. Pen­dant des années, elle a défendu l’idée rad­i­cale que les ultra-rich­es, rétifs à l’impôt, devraient créer leurs pro­pres fiefs high-techs – qu’il s’agisse de pays entière­ment nou­veaux sur des îles arti­fi­cielles dans les eaux inter­na­tionales (des “implan­ta­tions mar­itimes” ou de “villes libres” dédiées aux affaires, telles que Próspera, une com­mu­nauté fer­mée adossée à un spa de l’ouest sauvage sur une île du Hon­duras [2].

Pour autant, en dépit du sou­tien de fig­ures majeures du cap­i­tal-risque telles que Peter Thiel et Marc Andreessen, leurs rêves lib­er­tariens rad­i­caux ne ces­saient de s’enliser : il sem­ble que la plu­part des rich­es qui ont un peu d’estime d’eux-mêmes ne souhait­ent en réal­ité pas vivre sur des plate­formes pétrolières flot­tantes, même s’ils y paieraient moins d’impôts. Quand bien même Próspera serait un lieu de vil­lé­gia­ture agréable, prop­ice à des “amélio­ra­tions” physiques [3], son statut extra-nation­al est actuelle­ment con­testé devant les tri­bunaux. Ce réseau autre­fois mar­gin­al se retrou­ve aujourd’hui brusque­ment à frap­per à des portes grandes ouvertes, au cœur même du pou­voir mon­di­al.

Le pre­mier signe que la chance tour­nait remonte à 2023, quand Don­ald Trump, alors en pleine cam­pagne, sor­tait de son cha­peau l’idée d’organiser une com­péti­tion, qui déboucherait sur la créa­tion de dix “villes libres” sur des ter­res fédérales. À l’époque, ce bal­lon d’essai est passé inaperçu, noyé dans le déluge quo­ti­di­en de déc­la­ra­tions out­ran­cières. Mais depuis que le nou­veau gou­verne­ment a pris ses fonc­tions, ceux qui aspirent à créer de toutes pièces de nou­veaux pays mènent une cam­pagne de lob­by­ing intense, déter­minés à ce que l’engagement de Trump devi­enne réal­ité.

“À Wash­ing­ton, l’ambiance est vrai­ment élec­trique”, s’est récem­ment ent­hou­si­as­mé Trey Goff, le secré­taire général de Próspera, après s’être ren­du au Capi­tole. La lég­is­la­tion ouvrant la voie à de nom­breuses cités-États privées devrait être final­isée d’ici la fin de l’année, affir­mait-il alors.

Inspirés par leur lec­ture tron­quée du philosophe poli­tique Albert Hirschman, des per­son­nal­ités comme Goff, Thiel et l’investisseur et essay­iste Bal­a­ji Srini­vasan promeu­vent ce qu’ils appel­lent “l’exit” – soit le principe selon lequel ceux qui peu­vent se le per­me­t­tre auraient le droit de se sous­traire aux oblig­a­tions de la citoyen­neté, en par­ti­c­uli­er aux impôts et aux régle­men­ta­tions con­traig­nantes. En remod­e­lant et renou­ve­lant les vieilles ambi­tions et les anciens priv­ilèges des empires, ils rêvent de bris­er les gou­verne­ments et de divis­er le monde en havres hyper-cap­i­tal­istes. Ceux-ci seraient dépourvus de démoc­ra­tie, sous le con­trôle exclusif des ultra-rich­es, pro­tégés par des mer­ce­naires privés, servis par des robots intel­li­gents et financés par les cryp­tomon­naies.

On pour­rait penser qu’il y une con­tra­dic­tion à ce que Trump, élu sur son pro­gramme-éten­dard “l’Amérique d’abord”, accorde du crédit à cette vision de ter­ri­toires sou­verains dirigés par des mil­liar­daires rois divins. De fait, on a beau­coup par­lé des luttes de pou­voir que mènent Steve Ban­non, porte-parole du courant MAGA (Make Amer­i­ca Great Again), fier pop­uliste patri­ote, con­tre les mil­liar­daires ral­liés à Trump qu’il traite de “tech­noféo­dal­istes” qui “n’ont rien à foutre de l’être humain” – et encore moins de l’État-nation. De fait, les con­flits au sein de la coali­tion ban­cale et bizarroïde mon­tée par Trump sont à l’évidence légion, et ont récem­ment cul­miné à pro­pos des droits de douane [4]. Pour­tant, les visions sous-jacentes ne sont pas for­cé­ment aus­si incom­pat­i­bles qu’elles n’en ont l’air.

Le con­tin­gent des “aspi­rants créa­teurs de pays” envis­age très claire­ment un avenir défi­ni par les chocs, les pénuries et l’effondrement. Leurs domaines privés, ultra-mod­ernes, ne sont rien d’autre que des cap­sules de sauve­tage for­ti­fiées, conçues pour qu’une petite élite puisse prof­iter de tout le luxe imag­in­able, et béné­fi­cie de chaque oppor­tu­nité d’optimisation humaine sus­cep­ti­ble de leur offrir, ain­si qu’à leurs enfants, un avan­tage décisif dans un avenir de plus en plus bar­bare. Pour le dire crû­ment, les per­son­nes les plus puis­santes au monde se pré­par­ent pour la fin du monde, une fin dont elles accélèrent fréné­tique­ment l’arrivée.

En soi, ce n’est guère dif­férent de la vision, plus ori­en­tée vers les mass­es, de “nations forter­ess­es”, qui définit la droite dure partout dans le monde, de l’Italie à Israël en pas­sant par l’Australie et les États-Unis. À l’ère des périls per­ma­nents, les mou­ve­ments ouverte­ment supré­macistes de ces pays veu­lent trans­former ces États rel­a­tive­ment prospères en bunkers armés. Des bunkers dont ils sont déter­minés à bru­tale­ment expulser et empris­on­ner les êtres humains indésir­ables (même si cela passe par un con­fine­ment à durée indéter­minée dans des colonies péni­ten­ti­aires extra-nationales, à l’instar de l’île de Manus [5] ou de Guan­tá­namo). Leurs pro­mo­teurs sont égale­ment sans pitié dans leur volon­té de s’accaparer vio­lem­ment les ter­res et les ressources (eau, énergie, min­erais cri­tiques) qu’ils esti­ment indis­pens­ables pour absorber les chocs à venir.

Au moment où les élites de la Sil­i­con Val­ley, autre­fois laïques, décou­vrent Jésus, il est remar­quable que ces deux visions – l’État-privé à pass-pri­or­ité et la nation-bunker à marché de masse – parta­gent tant avec l’interprétation fon­da­men­tal­iste chré­ti­enne de l’Enlèvement biblique, soit le moment où les fidèles sont cen­sés être élevés au par­adis, vers une cité dorée, tan­dis que les damnés seront aban­don­nés ici-bas, pour endur­er la bataille apoc­a­lyp­tique finale.

Si nous voulons être à la hau­teur de ce moment cri­tique de l’histoire, nous devons admet­tre que nous ne faisons pas face à des adver­saires sim­i­laires à ceux que nous con­nais­sions. Nous faisons face au fas­cisme de la fin des temps.

Revenant sur son enfance sous Mus­soli­ni, le romanci­er et philosophe Umber­to Eco notait dans un arti­cle célèbre que le fas­cisme souf­fre générale­ment d’un “com­plexe d’Armageddon” : une obses­sion à anéan­tir ses enne­mis lors d’une grande bataille finale. Mais le fas­cisme européen des années 1930 et 1940 avait aus­si un hori­zon : la vision d’un âge d’or à venir, après le bain de sang. Un âge qui, pour ses par­ti­sans, serait paci­fique, cham­pêtre et pur. Ce n’est plus le cas.

Con­scients que notre époque est mar­quée par des risques exis­ten­tiels réels – de la cat­a­stro­phe cli­ma­tique à la guerre nucléaire, en pas­sant par l’explosion des iné­gal­ités et l’IA déré­gle­men­tée – mais impliqués finan­cière­ment et idéologique­ment dans l’aggravation de ces men­aces, les mou­ve­ments d’extrême droite con­tem­po­rains n’ont aucune vision crédi­ble d’un avenir promet­teur. L’électeur moyen ne se voit offrir que les réminis­cences d’un passé révolu, aux côtés du plaisir sadique de la dom­i­na­tion sur un ensem­ble tou­jours plus vaste de sem­blables déshu­man­isés.

Ain­si de l’administration Trump, qui se voue à dif­fuser son flux inin­ter­rompu de pro­pa­gande (réelle ou générée par IA), dans le seul but de dif­fuser ces con­tenus obscènes. Les images de migrants pieds et poings liés embar­qués dans des avions pour être expul­sés, avec en fond sonore les bruits de chaînes et de menottes qui s’entrechoquent sont présen­tées par le compte X offi­ciel de la Mai­son Blanche comme de l’“ASMR”, soit un son conçu pour calmer le sys­tème nerveux. Ce même compte rap­por­tait la déten­tion de Mah­moud Khalil, un rési­dent per­ma­nent améri­cain impliqué dans le campe­ment pro-pales­tinien de l’Université Colum­bia, avec ce com­men­taire exta­tique : “SHALOM, MAHMOUD”. Ou encore les nom­breuses séances pho­tos sadiques-chics de la secré­taire à la Sécu­rité intérieure Kristi Noem, qui pose tour à tour sur un cheval à la fron­tière améri­cano-mex­i­caine, devant une cel­lule de prison bondée au Sal­vador ou bran­dis­sant une mitrail­lette lors de l’arrestation d’immigrants en Ari­zona.

Dans une époque où les cat­a­stro­phes se mul­ti­plient, l’idéologie dom­i­nante de l’extrême droite a pris la forme d’un sur­vival­isme mon­strueux et supré­maciste.

Certes, ce con­stat est ter­ri­fi­ant par sa dureté. Mais il per­met de dégager de puis­santes per­spec­tives pour la résis­tance. Pari­er à ce point-là con­tre l’avenir – tout miser sur le bunker – implique ni plus ni moins que de trahir nos devoirs envers les autres, envers les enfants que nous aimons, envers toute autre forme de vie avec laque­lle nous avons la planète en partage. Ce sys­tème de croy­ance est intrin­sèque­ment géno­cidaire, et il trahit les beautés et mer­veilles de ce monde. Nous sommes con­va­in­cues que plus les gens com­pren­dront à quel point la droite a suc­com­bé à ce com­plexe d’Armageddon, plus ils et elles pren­dront con­science que tout est désor­mais remis en cause, et plus ils et elles seront prêt·es à résis­ter.

Nos adver­saires savent par­faite­ment que nous entrons dans une ère d’urgence, mais ils y répon­dent en optant pour des illu­sions aus­si mortelles qu’égocentriques. Séduits par l’illusoire sécu­rité d’un apartheid bunkérisé, ils choi­sis­sent de laiss­er la Terre brûler. Notre tâche est donc de con­stru­ire un mou­ve­ment aus­si large que pro­fond, aus­si spir­ituel que poli­tique, qui soit suff­isam­ment puis­sant pour stop­per ces traîtres irra­tionnels. Un mou­ve­ment enchâssé dans une indé­fectible sol­i­dar­ité les unes envers les autres, au-delà de nos nom­breuses dif­férences et diver­gences, et envers cette planète aus­si mirac­uleuse que sin­gulière.

Il y a peu, seuls les fon­da­men­tal­istes religieux salu­aient avec ent­hou­si­asme les signes avant-coureurs de l’apocalypse, qui annonçaient l’Enlèvement tant atten­du. Trump a désor­mais con­fié des rôles décisifs à des per­son­nes qui adhèrent à cette ortho­dox­ie, en par­ti­c­uli­er à plusieurs Chré­tiens sion­istes qui con­sid­èrent le recours à la vio­lence anni­hi­la­trice par Israël pour éten­dre son emprise ter­ri­to­ri­ale non pas comme une atroc­ité illé­gale, mais comme une preuve bien­v­enue que la Terre Sainte se rap­proche des con­di­tions prop­ices au retour du Messie et à l’accession des fidèles au roy­aume céleste.

Mike Huck­abee, le nou­v­el ambas­sadeur de Trump en Israël, est étroite­ment lié au sion­isme chré­tien, tout comme Pete Hegseth, son min­istre de la Défense. Noem et Rus­sell Vought, les archi­tectes du Pro­jet 2025 [6] qui diri­gent désor­mais l’organisme chargé de gér­er les min­istères et de pré­par­er le bud­get, sont tous deux de fer­vents défenseurs du nation­al­isme chré­tien. Même Peter Thiel, homo­sex­uel et con­nu pour être un bon vivant, a récem­ment été enten­du en train de spéculer sur l’arrivée de l’Antéchrist (spoil­er : il pense qu’il s’agit de Gre­ta Thun­berg, nous y revien­drons plus bas).

Pas besoin de pren­dre la Bible à la let­tre, ni même d’être croy­ant, pour être un fas­ciste de la fin des temps. De nom­breuses per­son­nes non-croy­antes ont désor­mais adop­té la vision d’un avenir qui se déroule de manière à peu près iden­tique : un monde qui s’effondre sous son pro­pre poids, où une poignée d’élus survit puis prospère dans divers­es arch­es, bunkers et “com­mu­nautés libres” fer­mées. Dans leur arti­cle de 2019 inti­t­ulé “Left Behind : Future Fetishists, Prep­ping and the Aban­don­ment of Earth”, les spé­cial­istes des sci­ences de la com­mu­ni­ca­tion Sarah T. Roberts et Mél Hogan décrivaient l’attirance pour un Enlève­ment séculi­er : “Dans l’imaginaire accéléra­tionniste, l’avenir ne se définit pas par la réduc­tion des risques, les lim­ites ou la répa­ra­tion ; il s’agit au con­traire d’une poli­tique qui nous mène tout droit vers un affron­te­ment final”.

Elon Musk, dont la for­tune s’est con­sid­érable­ment accrue aux côtés de Thiel à Pay­Pal, incar­ne cet ethos de l’implosion. Nous avons affaire à quelqu’un qui, lorsqu’il regarde les mer­veilles du ciel étoilé, n’y décèle que des oppor­tu­nités de rem­plir ce monde incon­nu avec ses pro­pres poubelles spa­tiales. Bien qu’il ait redoré sa répu­ta­tion en aler­tant sur les dan­gers de la crise cli­ma­tique et de l’intelligence arti­fi­cielle, lui et ses sbires du soi-dis­ant “Départe­ment de l’efficacité gou­verne­men­tale” (DOGE), passent doré­na­vant leur temps à aggraver ces mêmes risques (et de nom­breux autres) en sapant toutes les régle­men­ta­tions envi­ron­nemen­tales et en tail­lant dans l’ensemble des agences de régu­la­tion dans le but appar­ent de rem­plac­er les fonc­tion­naires fédéraux par des chat­bots.

Qui a besoin d’un État-nation opéra­tionnel quand l’espace – apparem­ment l’obsession pre­mière d’Elon Musk – nous appelle ? Mars est devenu son arche laïque, qu’il estime être essen­tielle pour la survie de la civil­i­sa­tion humaine, par exem­ple grâce au trans­fert de la con­science vers une intel­li­gence arti­fi­cielle glob­ale. Kim Stan­ley Robin­son, l’auteur de la série de sci­ence-fic­tion La Trilo­gie de Mars, qui aurait pour par­tie inspiré Musk, ne mâche pas ses mots quant aux dan­gers des fan­tasmes du mil­liar­daire sur la coloni­sa­tion de Mars. Il s’agit, dit-il, “tout sim­ple­ment d’un dan­ger moral qui crée l’illusion que nous pou­vons détru­ire la Terre mais nous en sor­tir quand-même. C’est totale­ment faux.”

À l’instar des croy­ants mil­lé­nar­istes qui espèrent échap­per au monde physique, l’ambition de Musk de faire advenir une human­ité “mul­ti­plané­taire” n’est pos­si­ble qu’en rai­son de son inca­pac­ité à appréci­er la splen­deur mul­ti­spé­ci­fique de notre unique mai­son. À l’évidence indif­férent aux extra­or­di­naires richess­es qui l’entourent, ain­si qu’à la préser­va­tion d’une Terre bouil­lon­nante de diver­sité, il utilise son immense for­tune pour con­stru­ire un futur dans lequel une poignée d’humains et de robots sur­vivraient pénible­ment sur deux planètes arides – la Terre rad­i­cale­ment appau­vrie et Mars ter­rafor­mée. De fait, dans un étrange détourne­ment du mes­sage de l’Ancien Tes­ta­ment, Musk et ses copains mil­liar­daires de la tech, dotés de pou­voirs qua­si divins, ne se con­tentent pas de con­stru­ire les arch­es. Ils font à l’évidence de leur mieux pour provo­quer le déluge. Les lead­ers de la droite con­tem­po­raine et leurs rich­es alliés ne se con­tentent pas de tir­er prof­it des cat­a­stro­phes, dans la lignée de la stratégie du choc et du cap­i­tal­isme du désas­tre. Ils les provo­quent et les plan­i­fient d’un même mou­ve­ment.

Qu’en est-il néan­moins de la base élec­torale du mou­ve­ment trump­iste MAGA ? Ils et elles ne sont pas tous·tes suff­isam­ment croyant·es pour être hon­nête­ment convaincu·es par l’idée de l’Enlèvement, et n’ont pour l’essentiel évidem­ment pas les moyens de s’offrir une place dans l’une des “villes libres”, encore moins dans une fusée. Pas d’inquiétude ! Le fas­cisme de la fin des temps offre la promesse de nom­breuses arch­es et de nom­breux bunkers plus acces­si­bles, large­ment à portée des petits sol­dats.

Écoutez le pod­cast quo­ti­di­en de Steve Ban­non – qui se présente comme le média priv­ilégié du MAGA – et vous serez gavé·e d’un unique mes­sage : le monde devient un enfer, les infidèles détru­isent les bar­ri­cades et l’affrontement final approche. Soyez prêts. Le mes­sage prep­per/survivaliste devient par­ti­c­ulière­ment explicite lorsque Ban­non se met à faire la pub des pro­duits de ses parte­naires. Achetez du Birch Gold, dit Ban­non à son audi­toire, car l’économie améri­caine, suren­det­tée, va s’effondrer et que vous ne pou­vez pas faire con­fi­ance aux ban­ques. Faites le plein de plats pré­parés chez My Patri­ot Sup­ply (“Mon Épicerie Patri­ote”). Ne man­quez plus votre cible en vous entraî­nant à tir­er chez vous, grâce à ce sys­tème de guidage laser. En cas de cat­a­stro­phe, rap­pelle-t-il, la dernière chose que vous voulez est de dépen­dre du gou­verne­ment – sous-enten­du : surtout main­tenant que les “DOGE boys” le déman­tè­lent pour le ven­dre à la découpe.

Bien sûr, Ban­non ne se con­tente pas d’inciter son pub­lic à con­stru­ire ses pro­pres bunkers. Il défend en même temps une vision des États-Unis comme un bunker à part entière, dans lequel les agents de l’ICE (Immi­gra­tion and Cus­toms Enforce­ment) rôdent en ville, dans les entre­pris­es et sur les cam­pus, faisant dis­paraître toute per­son­ne con­sid­érée comme enne­mie de la poli­tique et des intérêts états-uniens. La nation bunkerisée con­stitue le cœur du pro­gramme MAGA et du fas­cisme de la fin des temps. Dans cette logique, la pre­mière chose à faire est de ren­forcer les fron­tières nationales et d’éliminer tous les enne­mis, étrangers comme nationaux. Ce sale tra­vail est désor­mais bien engagé, le gou­verne­ment Trump ayant, avec l’aval de la Cour suprême, invo­qué l’Alien Ene­mies Act pour expulser des cen­taines de migrants vénézuéliens vers Cecot, la tris­te­ment célèbre méga-prison située au Sal­vador. L’établissement, dans lequel les pris­on­niers sont rasés de près et où s’entassent jusqu’à 100 per­son­nes dans une cel­lule rem­plie d’austères lits de camp, opère en ver­tu d’un “état d’exception” destruc­teur des lib­ertés fon­da­men­tales, pro­mul­gué pour la pre­mière fois il y a plus de trois ans par Nay­ib Bukele, le pre­mier min­istre chré­tien sion­iste fan de cryp­tomon­naies.

Bukele a pro­posé d’appliquer le même sys­tème de tar­i­fi­ca­tion à l’acte aux citoyens états-uniens que le gou­verne­ment aimerait plonger dans un trou noir judi­ci­aire. Inter­rogé à ce pro­pos, Trump a récem­ment répon­du : “J’adore ça”. Rien d’étonnant à cela : la prison de haute sécu­rité Cecot [7] est le revers malé­fique, mais évi­dent, du fan­tasme de la “ville de la lib­erté” – un lieu où tout est à ven­dre et où aucune procé­dure régulière n’a droit de cité. Nous devri­ons nous pré­par­er à un sur­croît de sadisme de ce genre. Dans une déc­la­ra­tion ter­ri­fi­ante de fran­chise, le directeur par intérim de l’ICE, Todd Lyons, a déclaré lors de la Bor­der Secu­ri­ty Expo 2025 qu’il aimerait voir advenir une approche plus “marchande” de ces expul­sions : “Comme Ama­zon Prime, mais avec des êtres humains”.

La sur­veil­lance poli­cière des fron­tières de la nation bunkerisée est la fonc­tion pre­mière du fas­cisme de la fin des temps. Mais la sec­onde n’est pas moins impor­tante : le gou­verne­ment états-unien doit s’accaparer toutes les ressources dont ses citoyens ain­si pro­tégés pour­raient avoir besoin pour faire face aux épreuves à venir. Il peut s’agir du canal de Pana­ma. Ou les routes mar­itimes du Groen­land, dont la ban­quise fond à toute vitesse. Ou les min­erais essen­tiels de l’Ukraine. Ou l’eau douce du Cana­da. Nous ne devri­ons pas tant l’envisager comme une forme éculée d’impérialisme, que comme une méga-antic­i­pa­tion de type sur­vival­iste (super-sized prep­ping) à l’échelle d’un État-nation. Oubliées les vieilles lubies colo­niales con­sis­tant à apporter la démoc­ra­tie ou la parole de Dieu – quand Trump observe le monde avec con­voitise, il entend accu­muler des réserves en vue de l’effondrement de la civil­i­sa­tion.

L’état d’esprit bunkerisé explique aus­si les incur­sions con­tro­ver­sées de J.D. Vance dans la théolo­gie catholique. Le vice-prési­dent, dont la car­rière poli­tique doit beau­coup à la générosité du sur­vival­iste en chef Peter Thiel, a racon­té sur Fox News que, selon le con­cept chré­tien médié­val de l’ordo amor­is (qui se traduit à la fois par “ordre de l’amour” et “ordre de la char­ité”), l’amour n’est pas dû à ceux qui sur­vivent à l’extérieur du bunker : “On aime sa famille, puis on aime son voisin, puis on aime sa com­mu­nauté, puis les conci­toyens de son pro­pre pays. Et après cela, on peut se con­cen­tr­er et don­ner la pri­or­ité au reste du monde.” Ou pas, comme tend à le mon­tr­er la poli­tique étrangère du gou­verne­ment Trump. Pour le dire autrement : en dehors du bunker, nous ne devons rien à qui que ce soit.

Bien que ce courant s’appuie sur des courants anciens de l’aile droite – jus­ti­fi­er l’exclusion par la haine n’est pas vrai­ment nou­veau sous le soleil eth­no-nation­al­iste – nous n’avons encore jamais fait face à une ten­dance apoc­a­lyp­tique au plus haut d’un gou­verne­ment. Les grands dis­cours sur la “fin de l’histoire” de l’après guerre froide sont rapi­de­ment rem­placés par la cer­ti­tude que nous faisons vrai­ment face à la fin des temps. Même si le DOGE se drape d’un argu­ment d’efficacité économique, et même si les sbires d’Elon Musk rap­pel­lent les jeunes “Chica­go boys” for­més aux États-Unis qui ont conçu la stratégie du choc pour la dic­tature d’Augusto Pinochet, il ne s’agit plus de la vieille alliance entre néolibéral­isme et néo­con­ser­vatisme. Il s’agit d’un nou­veau fourre-tout mil­lé­nar­iste vénérant l’argent, qui affirme qu’il faut détru­ire la bureau­cratie et rem­plac­er les humains par des robots afin de réduire “le gaspillage, la fraude et les abus” – et aus­si parce que la fonc­tion publique est le dernier refuge des démons qui résis­tent à Trump. C’est là que les “tech bros” fusion­nent avec les “Theo­Bros”, un véri­ta­ble groupe de supré­macistes chré­tiens hyper-patri­ar­caux ayant des liens avec Pete Hegseth et d’autres mem­bres du gou­verne­ment Trump.

Comme tou­jours avec le fas­cisme, le fan­tasme apoc­a­lyp­tique con­tem­po­rain tran­scende les cli­vages de classe, et unit les mil­liar­daires à la base MAGA. Grâce à des décen­nies de ten­sions économiques crois­santes ren­for­cées par les dis­cours bien orchestrés opposant les tra­vailleurs entre eux, nom­breux sont ceux qui ressen­tent, à juste titre, qu’ils n’ont plus les moyens de se pro­téger con­tre la dés­in­té­gra­tion qui les entoure – peu importe le nom­bre de repas pré­parés qu’ils stock­ent. Mais on leur offre des com­pen­sa­tions affec­tives : ils peu­vent ain­si se réjouir de la fin des poli­tiques dites DEI (diver­sité, équité et inclu­sion) en sou­tien à l’égalité des chances, s’enflammer pour les expul­sions de masse, saluer le refus de soins d’affirmation de genre, con­spuer les enseignant·es et les soignant·es qui pré­ten­dent en savoir plus qu’eux ou applaudir la déré­gle­men­ta­tion économique et écologique comme une manière de pren­dre une revanche sur les gauchistes [the libs, lit­térale­ment “les libéraux”]. Le fas­cisme de la fin du monde est un fatal­isme sin­istrement fes­tif — le dernier refuge de ceux qui préfèrent célébr­er la destruc­tion plutôt qu’imaginer un monde sans supré­matie.

C’est aus­si une spi­rale infer­nale qui s’auto-entretient : les attaques féro­ces de Trump con­tre cha­cune des struc­tures cen­sées pro­téger le pub­lic – des mal­adies, des ali­ments néfastes ou des cat­a­stro­phes – ou même sim­ple­ment l’alerter lorsqu’un dan­ger approche, ne font que ren­forcer la légitim­ité du sur­vival­isme, aus­si bien chez les élites que par­mi les class­es pop­u­laires, tout en ouvrant de mul­ti­ples nou­velles oppor­tu­nités de pri­vati­sa­tion et de prof­its pour les oli­gar­ques qui ali­mentent et propa­gent le déman­tèle­ment de l’État social et régu­la­teur.

Au début du pre­mier man­dat de Trump, The New York­er enquê­tait sur un phénomène qu’il qual­i­fi­ait de “sur­vival­isme apoc­a­lyp­tique pour ultra-rich­es”. Il était déjà clair à l’époque que, dans la Sil­i­con Val­ley et à Wall Street, les sur­vival­istes les plus sérieux par­mi l’élite se pré­paraient aux boule­verse­ments cli­ma­tiques et à l’effondrement social en achetant de l’espace dans des bunkers souter­rains sur mesure, ou en con­stru­isant des rési­dences de sec­ours en alti­tude, dans des lieux comme Hawaï (où Mark Zucker­berg présente son abri souter­rain de 1500 m2 comme un sim­ple “petit refuge”) ou en Nou­velle-Zélande (où Peter Thiel a acquis près de 200 hectares, mais a vu son pro­jet de com­plexe sur­vival­iste de luxe rejeté en 2022 par les autorités locales, car trop dis­gra­cieux).

Ce mil­lé­nar­isme s’entremêle à un ensem­ble d’obsessions intel­lectuelles pro­pres à la Sil­i­con Val­ley, nour­ries par une vision escha­tologique selon laque­lle notre planète fonce droit vers un cat­a­clysme, et qu’il serait donc temps de faire des choix dif­fi­ciles quant aux par­ties de l’humanité qui pour­ront être sauvées. Le tran­shu­man­isme est l’une de ces idéolo­gies, qui englobe aus­si bien de petites “amélio­ra­tions” humain-machine que la quête du trans­fert de l’intelligence humaine dans une intel­li­gence arti­fi­cielle générale chimérique. On y trou­ve aus­si l’“altru­isme effi­cace” et le “long-ter­misme”, deux courants qui ignorent les poli­tiques de redis­tri­b­u­tion pour venir en aide aux plus dému­nis ici et main­tenant pour leur sub­stituer une approche coûts-béné­fices visant à faire le “bien” à très long terme.

Bien qu’elles sem­blent de prime abord anodines, ces idées sont irrémé­di­a­ble­ment imprégnées d’inquiétants biais raci­aux, validistes et sex­istes quant aux par­ties de l’humanité qui mérit­eraient d’être améliorées et sauvées, et celles qui pour­raient au con­traire être sac­ri­fiées au nom d’un pré­ten­du bien com­mun. Elles ont égale­ment en com­mun un dés­in­térêt mar­qué pour la néces­sité urgente de s’attaquer aux caus­es pro­fondes de l’effondrement – un objec­tif pour­tant respon­s­able et rationnel, que nom­bre de per­son­nal­ités influ­entes rejet­tent désor­mais ouverte­ment. À la place de l’“altru­isme effi­cace”, Marc Andreessen, un habitué de Mar-a-Lago, et d’autres, prô­nent désor­mais “l’accélérationnisme effi­cace” soit “la propul­sion délibérée du développe­ment tech­nologique” sans aucun garde-fou.

En atten­dant, des philoso­phies encore plus som­bres trou­vent un écho gran­dis­sant. Par­mi celles-ci, les élu­cubra­tions néoréac­tion­naires et monar­chistes du pro­gram­meur Cur­tis Yarvin (une autre référence intel­lectuelle majeure pour Peter Thiel), l’obsession du mou­ve­ment pro-natal­iste pour l’augmentation dras­tique du nom­bre de bébés « occi­den­taux » (une des marottes d’Elon Musk), ou encore la vision du “gourou de l’exit” Bal­a­ji Srini­vasan : un San Fran­cis­co tech­no-sion­iste, où les entre­pris­es et la police s’allieraient pour épur­er poli­tique­ment la ville de ses libéraux et faire place à un État d’apartheid en réseau.

Comme l’ont écrit les spé­cial­istes de l’Intelligence Arti­fi­cielle Timnit Gebru et Émile P. Tor­res, bien que les méth­odes soient nou­velles, ce “paquet” de lubies idéologiques “descend directe­ment de la pre­mière vague de l’eugénisme”, qui voy­ait déjà une élite restreinte décider de quelles par­ties de l’humanité méri­taient d’être préservées, et lesquelles devaient être élim­inées, écartées ou aban­don­nées. Jusqu’à récem­ment, peu de gens y prê­taient atten­tion. À l’image de Próspera – où l’on peut déjà expéri­menter des fusions humain-machine, comme implanter la clé de sa Tes­la dans sa main – ces courants de pen­sée sem­blaient n’être que les lubies mar­ginales de quelques dilet­tantes for­tunés de la baie de San Fran­cis­co prompts à brûler leur argent et leur sagesse. Ce n’est plus le cas.

Trois change­ments matériels sont venus ren­forcer l’attraction apoc­a­lyp­tique du fas­cisme de fin des temps. Le pre­mier est la crise cli­ma­tique. Si cer­taines per­son­nal­ités en vue per­sis­tent à nier ou min­imiser la men­ace, les élites mon­di­ales, dont les pro­priétés en bord de mer et les cen­tres de don­nées sont directe­ment men­acés par la mon­tée des eaux et la hausse des tem­péra­tures, con­nais­sent par­faite­ment les risques en cas­cade d’un monde en sur­chauffe. Le sec­ond est le Covid19. Les mod­èles épidémi­ologiques prédi­s­aient depuis longtemps la pos­si­bil­ité d’un choc san­i­taire plané­taire dévas­ta­teur dans notre monde en réseau. Son avène­ment a été inter­prété par de nom­breux puis­sants comme un sig­nal : nous sommes offi­cielle­ment entrés dans “l’Ère des Con­séquences”, pour repren­dre la ter­mi­nolo­gie des ana­lystes mil­i­taires états-uniens. Le temps des pré­dic­tions est der­rière nous : l’effondrement est en cours. Le troisième change­ment est le développe­ment ful­gu­rant de l’intelligence arti­fi­cielle. L’IA a longtemps été asso­ciée à des cauchemars de sci­ence-fic­tion et de machines qui se retour­nent con­tre leurs créa­teurs avec une effi­cac­ité bru­tale — des peurs qu’expriment, non sans ironie, ceux-là mêmes qui conçoivent ces out­ils. Ces crises exis­ten­tielles se super­posent aux ten­sions crois­santes entre puis­sances nucléaires.

Rien de cela ne peut être relégué au rang d’un délire para­noïaque. Nous sommes nombreux·ses à ressen­tir au plus pro­fond de nous l’imminence de l’effondrement avec une telle acuité que nous faisons face en nous plongeant dans des his­toires de bunkers post-apoc­a­lyp­tiques, via des séries telles que Silo sur Apple TV ou Par­adise sur Hulu. Comme le rap­pelle l’analyste et édi­to­ri­al­iste bri­tan­nique Richard Sey­mour dans son dernier ouvrage, Dis­as­ter Nation­al­ism : “L’apocalypse n’a rien d’une sim­ple fan­taisie. Après tout, nous vivons déjà dedans, entre les virus meur­tri­ers et l’érosion des sols, la crise économique et le chaos géopoli­tique.”

Le pro­jet économique de Trump 2.0 est un mon­stre à la Franken­stein, assem­blé à par­tir des indus­tries qui ali­mentent toutes ces men­aces : les com­bustibles fos­siles, l’armement, les cryp­tomon­naies et l’intelligence arti­fi­cielle insa­tiables en ressources énergé­tiques. L’ensemble des acteurs de ces secteurs savent per­tinem­ment qu’il est impos­si­ble de con­stru­ire le monde-miroir arti­fi­ciel promis par l’IA sans sac­ri­fi­er le monde réel : ces tech­nolo­gies con­som­ment bien trop d’énergie, trop de minéraux cri­tiques et trop d’eau pour pou­voir coex­is­ter avec la planète dans un équili­bre un tant soit peu viable. En avril dernier, l’ancien dirigeant de Google, Eric Schmidt, a recon­nu devant le Con­grès que les besoins énergé­tiques “con­sid­érables” de l’IA devraient tripler dans les prochaines années et qu’ils seraient majori­taire­ment comblés par les éner­gies fos­siles, le nucléaire ne pou­vant être déployé assez rapi­de­ment. Ce niveau de con­som­ma­tion, qui revient à inc­inér­er la planète, serait à ses yeux indis­pens­able pour per­me­t­tre l’émergence d’une intel­li­gence “supérieure” à l’humanité — une divinité numérique sur­gis­sant des cen­dres d’un monde aban­don­né.

Et ils sont inqui­ets — mais pas des men­aces qu’ils déchaî­nent. Ce qui empêche les dirigeants de ces indus­tries imbriquées les unes aux autres de dormir, c’est la pos­si­bil­ité d’un sur­saut civil­i­sa­tion­nel, c’est-à-dire la pos­si­bil­ité que les efforts coor­don­nés des gou­verne­ments parvi­en­nent enfin à frein­er leurs activ­ités pré­da­tri­ces avant qu’il ne soit trop tard. Car pour eux, l’apocalypse ce n’est pas l’effondrement : c’est la régu­la­tion.

Le fait que leurs prof­its reposent sur la destruc­tion de la planète per­met de com­pren­dre pourquoi les dis­cours bien­veil­lants sont en reflux dans les sphères du pou­voir, au prof­it d’un mépris de plus en plus assumé pour l’idée même que nous sommes liés par des liens récipro­ques pour la sim­ple rai­son que nous parta­geons une human­ité com­mune. La Sil­i­con Val­ley en a fini avec l’altruisme, qu’il soit “effi­cace” ou non. Mark Zucker­berg rêve d’une cul­ture qui val­orise “l’agressivité”. Alex Karp, un asso­cié de Peter Thiel à la tête de la société de sur­veil­lance Palan­tir Tech­nolo­gies, fustige l’“auto-fla­gel­la­tion per­dante” de ceux et celles qui remet­tent en ques­tion la supéri­or­ité améri­caine ou les mérites des armes autonomes (et donc les juteux con­trats mil­i­taires qui ont fait sa for­tune). Elon Musk explique à Joe Rogan que l’empathie est “la faib­lesse fon­da­men­tale de la civil­i­sa­tion occi­den­tale” ; et, après avoir échoué à acheter une élec­tion pour la Cour suprême du Wis­con­sin, râle au motif qu’“il devient de plus en plus évi­dent que l’humanité n’est qu’un sup­port biologique (bio­log­i­cal boot­loader) pour la super-intel­li­gence numérique.” Autrement dit, nous, humains, ne sommes rien de plus que du grain à moudre pour Grok, son IA.

Dans une Espagne asséchée, acca­blée par le stress cli­ma­tique, un des col­lec­tifs appelant à un mora­toire sur les nou­veaux data-cen­tr­er de don­nées est bap­tisé Tu Nube Seca Mi Río – en français : “ton nuage assèche mon fleuve”. Ce con­stat ne vaut pas que pour l’Espagne.

Un choix indi­ci­ble et sin­istre est en train d’être fait sous nos yeux et sans notre con­sen­te­ment : les machines plutôt que les humains, l’inanimé plutôt que le vivant, le prof­it avant tout le reste. Les méga­lo­manes de la tech ont dis­crète­ment renié leurs engage­ments vers la neu­tral­ité car­bone à une vitesse effarante, pour se ranger der­rière Trump, prêts à sac­ri­fi­er les ressources et la créa­tiv­ité réelles et pré­cieuses de ce monde sur l’autel d’un roy­aume virtuel et vorace. C’est le dernier grand pil­lage — et ils se pré­par­ent à affron­ter les tem­pêtes qu’ils con­vo­quent eux-mêmes. Et ils ten­teront de calom­nier et de détru­ire quiconque se met­tra en tra­vers de leur route.

La récente tournée européenne de J.D. Vance en est un bon exem­ple : le vice-prési­dent a tancé les dirigeants mon­di­aux pour leur pré­ten­due “inquié­tude exces­sive” face aux dan­gers de l’IA destruc­trice d’emplois, tout en deman­dant que les dis­cours néon­azis et fas­cistes ne soient plus cen­surés sur Inter­net. Il a ten­té une remar­que cen­sé­ment drôle – mais qui a lais­sé le pub­lic de mar­bre : “la démoc­ra­tie améri­caine a survécu à dix ans de remon­trances de Gre­ta Thun­berg, vous pou­vez donc bien sup­port­er Elon Musk quelques mois.”

Son pro­pos rap­pelle ceux de son mécène tout aus­si dénué d’humour, Peter Thiel. Dans des entre­tiens récents por­tant sur les fonde­ments théologiques de son idéolo­gie d’extrême droite, le mil­liar­daire chré­tien a com­paré à plusieurs repris­es la jeune et infati­ga­ble mil­i­tante cli­ma­tique à l’Antéchrist — qui, selon lui, était présen­té par la prophétie comme por­tant un mes­sage trompeur de “paix et de sécu­rité”. “Si Gre­ta réus­sit à con­va­in­cre tout le monde sur Terre de faire du vélo, c’est peut-être une solu­tion au change­ment cli­ma­tique, mais cela revient à pass­er de la peste au choléra [8]”, a‑t-il déclaré avec grav­ité.

Pourquoi Gre­ta ? Pourquoi main­tenant ? La peur apoc­a­lyp­tique de la régu­la­tion, qui viendrait affecter leurs super-prof­its, l’explique en par­tie. Pour Thiel, les poli­tiques cli­ma­tiques fondées sur la sci­ence, telles que Gre­ta Thun­berg et d’autres les récla­ment, ne pour­raient être appliquées que par un “État total­i­taire” — ce qui serait, à ses yeux, une men­ace bien plus grave que l’effondrement cli­ma­tique (plus prob­lé­ma­tique encore, les impôts liés à de telles poli­tiques seraient “très élevés”). Mais il y a peut-être autre chose qui les effraie chez Gre­ta Thun­berg : son engage­ment inébran­lable envers cette planète, et envers toutes les formes de vie qui l’habitent — à l’opposé des sim­u­la­tions numériques générées par l’IA, des hiérar­chies entre les vies dignes ou non de sur­vivre, ou encore des fan­tasmes d’évasion extra-plané­taire que nous vendent les fas­cistes de la fin des temps.

Elle est déter­minée à rester, tan­dis que les fas­cistes de la fin du monde l’ont déjà quit­tée, au moins dans leur tête — reclus dans des abris opu­lents, tran­scendés dans l’éther numérique, ou en route pour Mars.

Peu de temps après la réélec­tion de Trump, l’une d’entre nous a eu l’opportunité d’interviewer Anohni, l’une des rares artistes qui cherche à déploy­er une pra­tique artis­tique autour de cette pul­sion de mort qui car­ac­térise notre époque. Inter­rogée sur ce qui, selon elle, relie la volon­té des puis­sants de laiss­er la planète brûler à leur obses­sion de con­trôler le corps des femmes et des per­son­nes trans comme elle, elle a fait référence à son édu­ca­tion catholique irlandaise : “C’est un mythe très ancien que nous sommes en train de jouer et d’incarner. C’est l’accomplissement de leur Enlève­ment. C’est leur fuite hors du cycle voluptueux de la créa­tion. C’est leur fuite loin de la Mère.”

Com­ment sor­tir de cette fièvre apoc­a­lyp­tique ? Com­mençons par nous entraider mutuelle­ment pour affron­ter la pro­fonde per­ver­sité que porte l’extrême droite dans cha­cun de nos pays. Pour avancer effi­cace­ment, nous devons com­pren­dre une chose essen­tielle : nous faisons face à une idéolo­gie qui a aban­don­né l’idéal et les promess­es de la démoc­ra­tie libérale ain­si que la pos­si­bil­ité même de ren­dre ce monde viv­able – une idéolo­gie qui a aban­don­né la beauté du monde, ses peu­ples, nos enfants, les autres espèces. Les forces que nous affron­tons ont fait la paix avec les destruc­tions de masse : elles trahissent ce monde et toutes les vies humaines et non humaines qu’il abrite.

Nous devons égale­ment oppos­er à leurs réc­its apoc­a­lyp­tiques une his­toire bien plus forte sur la néces­sité de sur­vivre aux temps dif­fi­ciles qui nous atten­dent, sans laiss­er per­son­ne de côté. Un réc­it capa­ble de priv­er le fas­cisme de la fin des temps de son pou­voir hor­ri­ble, et de mobilis­er un mou­ve­ment prêt à tout ris­quer pour notre survie col­lec­tive. Un réc­it non pas de fin, mais de renou­veau ; non pas de sépa­ra­tion ni de supré­matie, mais d’interdépendance et d’appartenance ; non pas de fuite, mais d’enracinement et de fidél­ité à cette réal­ité ter­restre trou­blée dans laque­lle nous sommes pris et liés les un·es aux autres.

Ce sen­ti­ment assez sim­ple n’a en soi rien de nou­veau. Il est au cœur des cos­molo­gies autochtones et con­stitue l’essence même de l’animisme. Si l’on remonte suff­isam­ment loin dans le temps, chaque cul­ture et chaque foi pos­sède sa pro­pre tra­di­tion de respect envers le car­ac­tère sacré de l’ici, sans quête illu­soire d’une terre promise tou­jours loin­taine et inac­ces­si­ble. En Europe de l’Est, avant les anéan­tisse­ments fas­cistes et stal­in­iens, le Bund, mou­ve­ment social­iste juif, s’organisait autour du con­cept yid­dish de Doikayt [“here­ness”, que l’on peut traduire en français par “dias­porisme” ou encore “la per­ti­nence d’être là où l’on est”]. L’artiste et autrice Mol­ly Crabap­ple, qui lui con­sacre un livre à paraître, définit le Doikayt comme le droit de “lut­ter pour la lib­erté et la sécu­rité là où l’on vit, envers et con­tre tous ceux qui souhait­ent notre dis­pari­tion” — plutôt que d’être for­cé à chercher refuge en Pales­tine ou aux États-Unis.

Peut-être est-il temps de réin­ven­ter une ver­sion uni­verselle et mod­erne de cette idée : un engage­ment envers le droit à l’“ici” de cette planète malade, envers ces corps vul­nérables, envers le droit de vivre digne­ment où que nous soyons, même lorsque les sec­ouss­es inévita­bles nous oblig­ent à bouger. Cette idée peut être flu­ide, affranchie du nation­al­isme, enrac­inée dans la sol­i­dar­ité, respectueuse des droits autochtones et libérée des fron­tières.

Ce futur impli­querait sa pro­pre apoc­a­lypse, sa pro­pre fin du monde et sa pro­pre révéla­tion — bien dif­férente, toute­fois. Car, comme l’a fait remar­quer la chercheuse spé­cial­iste de la police Robyn May­nard : “Pour ren­dre pos­si­ble la survie plané­taire sur Terre, cer­taines ver­sions de ce monde doivent dis­paraître.”

Nous sommes arrivés à un moment clef : la ques­tion n’est plus de savoir si l’apocalypse aura lieu, mais quelle forme elle pren­dra. Les sœurs activistes Adri­enne Maree et Autumn Brown l’expliquent dans un récent épisode de leur pod­cast au nom prophé­tique : “How to Sur­vive the End of the World” (“Com­ment sur­vivre à la fin du monde”). Alors que le fas­cisme de la fin des temps mène une guerre totale sur tous les fronts, de nou­velles alliances sont indis­pens­ables. Plutôt que de nous deman­der : “Parta­geons-nous tous et toutes la même vision du monde ?”, Adri­enne nous invite à pos­er une autre ques­tion : “Ton cœur bat-il, et as-tu l’intention de vivre ? Alors viens, et nous réglerons le reste ensem­ble, de l’autre côté.”

Pour avoir la moin­dre chance de tenir tête aux fas­cistes de l’apocalypse — avec leurs cer­cles con­cen­triques étouf­fants d’“amour ordon­né” — nous devrons con­stru­ire un mou­ve­ment indis­ci­pliné ani­mé par un amour fer­vent pour la Terre : fidèle à cette planète, à ses peu­ples, à ses créa­tures, et à la pos­si­bil­ité d’un avenir viv­able pour toutes et tous. Fidèle à l’ici. Ou, pour repren­dre les mots d’Anohni, cette fois en par­lant de la déesse en laque­lle elle place désor­mais sa foi : “T’es-tu demandé un instant si ce n’était pas là sa meilleure idée ?”

Notes

  • [1] Cités-États privées traduit “cor­po­rate city states” dans la ver­sion orig­i­nale. Les autri­ces par­lent ensuite de “free­dom cities”, traduit ici par “villes libres”. Toutes les notes sont du tra­duc­teur.
  • [2] Próspera est une enclave lib­er­tari­enne privée, située au nord du Hon­duras sur l’île de Roatan.
  • [3] “Body upgrade” en anglais, qui emprunte au champ lex­i­cal des logi­ciels (“mise à jour cor­porelle”).
  • [4] Pour rap­pel, l’article orig­i­nal a été pub­lié le 13 avril 2025.
  • [5] Île de Papouasie Nou­velle-Guinée sur laque­lle l’Australie avait instal­lé un camp de réfugiés.
  • [6] Il s’agit du pro­gramme pré­paré par la Her­itage Foun­da­tion pour pré­par­er l’élection de Don­ald Trump et s’assurer que son sec­ond man­dat per­me­t­tre de durable­ment trans­former l’administration et la société état­suni­ennes.
  • [7] Pour Cen­tro de Con­fi­namien­to del Ter­ror­is­mo, “cen­tre de con­fine­ment du ter­ror­isme”.
  • [8] L’expression orig­i­nale est “out of the fry­ing pan into the fire”, soit pass­er d’une sit­u­a­tion hor­ri­ble à une sit­u­a­tion pire encore.

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