Doctolib et la marchandisation des données santé

Mer­cre­di 20 novem­bre, Doc­tolib a annon­cé les fonc­tion­nal­ités qu’elle comp­tait dévelop­per dans les douze prochains mois. Par­mi celles-ci on compte : un assis­tant télé­phonique virtuel avec de l’intelligence arti­fi­cielle pour soulager les secré­tari­ats, le développe­ment de la mes­sagerie patients-soignants, mais aus­si la créa­tion d’un appli­ca­tion per­me­t­tant d’héberger l’ensemble des don­nées de san­té d’un patient. Une nou­veauté qui fait grin­cer des dents l’Assurance mal­adie et qui représente un nou­veau risque pour les don­nées médi­cales des patients, déjà peu pro­tégées.

De plus en plus de monde a recours à Doc­tolib pour la prise de ren­dez-vous. Pour­tant Doc­tolib n’est pas du tout sécurisé, en pre­mier lieu parce que cette plate­forme privée, qui héberge des de plus en plus de don­nées per­son­nelles, les stock­ent sur les serveurs d’Amazon qui sont soumis aux règles améri­caines autorisant la vente de ces don­nées.

C’est la rai­son du coup de gueule poussé par Christophe Prud­homme : https://www.humanite.fr/societe/doctolib/pourquoi-il-faut-en-finir-avec-doctolib-le-coup-de-gueule-de-christophe-prudhomme-medecin-urgentiste

En 2021, plusieurs organ­i­sa­tions, dont Inter­Hop, le Syn­di­cat de la médecine générale et la Ligue des droits de l’Homme, avaient demandé la rup­ture du con­trat entre Doc­tolib et le min­istère de la San­té, hélas sans suc­cès.

« Ama­zon n’aura pas le choix. Elle est soumise au droit améri­cain et doit appli­quer ce qu’on lui ordonne, le cas échéant de façon con­fi­den­tielle. Les garanties con­tractuelles ne font pas le poids juridique­ment face à ces lois extra-ter­ri­to­ri­ales. Et puisque les don­nées de Doc­tolib ne sont pas vrai­ment chiffrées de bout en bout, tech­nique­ment, elles sont acces­si­bles à Ama­zon et aux autorités améri­caines » (Juli­ette Alib­ert).

Bas­ta­m­ag, “Doc­tolib : l’entreprise qui a récupéré le marché de la vac­ci­na­tion… et nos don­nées per­son­nelles”

Une enquête de la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France a égale­ment démon­tré en 2022 que la plate­forme ne chiffrait pas de bout en bout l’ensem­ble des don­nées de ses util­isa­teurs. Elle a donc accès à cer­taines infor­ma­tions con­fi­den­tielles. Celles-ci sont vis­i­bles par l’ensem­ble des salariés.

Aujourd’hui on assiste de plus en plus à une « pri­vati­sa­tion numérique » des ser­vices de san­té, à cause du développe­ment crois­sant de ces plate­formes privées qui fonc­tion­nent à la fois en col­lab­o­ra­tion et en con­cur­rence des ser­vices publics.

Un cer­tain nom­bre d’applications sont con­nec­tées à Mon Espace San­té, par­mi elles ont trou­ve Doc­tolib (qui syn­chro­nise avec l’agenda de soin) , mais aus­si d’autres appli qui sont dévelop­pées en internes pour les pris­es de ren­dez-vous et d’autres pour aider les patients pour qui à faire leurs pro­pos­es soins (exem­ple : injec­tion d’insuline pour les dia­bé­tiques). Au moins une ving­taine d’applications sont référencées dans le Store (cat­a­logue de ser­vices) de Mon Espace san­té.

Avec ces nou­velles annonces, Doc­tolib pousse encore plus loin le risque de revente et de fuites de nos don­nées san­té, alors qu’elles sont déjà très mal pro­tégées, comme l’a prou­vé les mul­ti­ples fuites de don­nées de la Sécu suite à des piratages. D’ailleurs le sys­tème de Doc­tolib, a déjà été piraté en 2020.

Le fait que le ser­vice pub­lic sous-traite de plus en plus une par­tie de ses tâch­es à des entre­pris­es privées, tout comme sa col­lab­o­ra­tion crois­sante avec des entre­pris­es privées via des appli­ca­tions, accroit for­cé­ment le risque de reventes mais aus­si de piratage des don­nées per­son­nelles, les serveurs de ces entre­pris­es étant sou­vent mal-sécurisés.

Voir notre arti­cle : Fuite de don­nées mas­sive à Pôle Emploi, des numéros de sécu sur le dark net !

Comme l’avait relevé l’atelier san­té lors de la pre­mière con­ven­tion que nous avons fait en sep­tem­bre 2023, il n’y a actuelle­ment aucune réflex­ion sur les risques qu’entraînent l’interconnexion de don­nées pour les patients, déjà per­mise par Mon Espace san­té.

Grâce à Mon espace san­té, le médecin a accès à toute la tra­jec­toire de vie de ses patients, cela a ses avan­tages mais aus­si des incon­vénients. Les patients n’ont pas du tout la main sur ce qui appa­rait au sein de Mon Espace san­té, ils ne peu­vent pas non plus sup­primer ou choisir ce qu’il y a dedans. Cela peut con­duire, par exem­ple, à des cas de dis­crim­i­na­tions pour les prob­lé­ma­tiques psy­chologiques, car­di­ologiques, gyné­cologiques ou tran­si­tion­nelles (pour les per­son­nes trans­genre). Le partage au sein du per­son­nel soignant est égale­ment très large, ce qui remet en par­tie en ques­tion le droit au secret médi­cal.

Plusieurs asso­ci­a­tions (comme XY media, Acceptess‑T ou le col­lec­tif POS) ont très tôt alerté sur les dan­gers liés à cette plate­forme. La Quad­ra­ture du Net a mon­tré qu’elle présen­tait des insuff­i­sances alar­mantes. en matière de respect du con­sen­te­ment et de ges­tion des don­nées de san­té. L’association a égale­ment pointé les failles en matière de sécu­rité : la cen­tral­i­sa­tion en ligne des don­nées et le fait que cela soit géré par une entre­prise privée fait de ce ser­vice une cible idéale pour le piratage.

Extraits du CR de l’ate­lier San­té, Con­ven­tion n°1 de sep­tem­bre 2023

La société World­line traite les don­nées du Dossier Médi­cal Partagé au tra­vers de sa fil­iale San­teos. Les autres don­nées (mes­sagerie, agen­da…) sont traitées par la société Atos.

En fin de compte, comme l’a con­clu l’atelier san­té lors de notre pre­mière con­ven­tion, le respect du droit à la vie privée a été com­plète­ment sabor­dé au pré­texte de la trans­parence. S’il est nor­mal que les patients aient accès à l’entièreté de leur dossier médi­cal, il n’est en revanche pas nor­mal qu’ils ne puis­sent pas con­trôler ce qui appa­raît dessus ni savoir qu’elles per­son­nes y ont accès.

Depuis 2019, un pro­jet de base nationale des don­nées de san­té a été lancé par l’É­tat dans le cadre de la loi rel­a­tive à la trans­for­ma­tion du sys­tème de san­té. Il s’ag­it du Health Data Hub, dont nous avons déjà par­lé dans de précé­dents arti­cles. Or, c’est Microsoft, une autre entre­prise améri­caine, qui a été choisi pour héberg­er nos don­nées de san­té.

En févri­er 2024, la CNIL a égale­ment autorisé Microsoft a héberg­er pour une durée de trois ans l’EMC2, un nou­v­el entre­pôt de don­nées issue d’un appel à pro­jets européen, dont une par­tie a été attribuée au Health Data Hub, sus­ci­tant la réac­tion de nom­breuse asso­ci­a­tions (dont la Quad­ra­ture du Net), qui ont con­testé le choix de Microsoft devant le Con­seil d’E­tat.

Tout comme Ama­zon, Microsoft en tant qu’en­tre­prise améri­caine qui per­met la reventes des don­nées et qui représente en plus un risque d’ingérence de la part des ren­seigne­ments améri­cains.

Edward Snow­den lui-même a pris posi­tion con­tre ce pro­jet en dénonçant une capit­u­la­tion du gou­verne­ment devant « le car­tel du Cloud ».

Le Con­seil d’E­tat a cepen­dant rejeté la requête lui deman­dant d’an­nuler la déci­sion de la Cnil.

En 2024 on comp­tait une cen­taine d’entrepôts de don­nées de san­té en France, opérées par des acteurs publics ou privés et obéis­sant à des régle­men­ta­tions dif­férents selon leur mode de fonc­tion­nement.

Offi­cielle­ment, le pro­jet de Health Data Hub « a pour final­ité de per­me­t­tre la réu­til­i­sa­tion des don­nées qu’il con­tient à des fins de recherche, d’étude et d’évaluation dans le domaine de la san­té ».

Ce pro­jet est cepen­dant par­ti­c­ulière­ment inquié­tant de part l’interconnexion gigan­tesque de don­nées qu’il per­me­t­tra. Il est prévu en effet qu’il regroupe, entre autres, les don­nées de la médecine de ville, des phar­ma­cie, du sytème hos­pi­tal­ier, des lab­o­ra­toires de biolo­gie médi­cale, du dossier médi­cal partagé, de la médecine du tra­vail, des EHPAD ou encore les don­nées des pro­grammes de séquençage de l’ADN (voir cet arti­cle de La Quad­ra­ture du Net).

Tout ça stocké sur Microsoft. Un vivi­er de don­nées fan­tas­tiques pour les entre­pris­es privées ! Mais qui pour­rait égale­ment être une ressource pour les autorités publiques dans le cas où celles-ci souhait­eraient de nou­veau à l’avenir sanc­tion­ner injuste­ment cer­tains patients (cf: péri­ode du covid).Ce qu’a souligné et cri­tiqué le Syn­di­cat de la Médecine Générale.

« une iden­ti­fi­ca­tion tou­jours plus forte amène une iden­ti­fi­ca­tion de plus en plus facile et lève l’anonymat. Cette course à l’identification (met­tre une éti­quette à tout prix sur chacun.e) révèle une logique de classe­ment (voire de hiérar­chi­sa­tion) où chacun·e est bien rangé·e dans des cas­es dis­tinctes, cloi­son­nées, con­trôlées. La facil­i­ta­tion de rangement/classement per­met le développe­ment d’un con­trôle des mass­es. C’est ce cloi­son­nement tou­jours plus fort et tou­jours plus dif­fi­cile à bris­er (cf. dif­fi­culté de chang­er “d’étiquette”) qui per­met le main­tien d’un sys­tème iné­gal­i­taire. »

Le Syn­di­cat de la Médecine Générale, “L’Identité Nationale de San­té : entre con­trôle et déshu­man­i­sa­tion”, 05 octo­bre 2023

En fin de compte, der­rière les annonces de Doc­tolib, se des­sine une guerre des GAFAM à bas bruit, avec, à la clef, la marchan­di­s­a­tion de nos don­nées de san­té. Le tout avec la béné­dic­tion d’ l’É­tat qui y trou­ve son intérêt, ce qui n’est pas for­cé­ment ras­sur­ant.

Pourquoi s’opposer à la créa­tion de Mon Espace San­té ? (LQDN)

L’i­den­tité numérique en san­té : entre con­trôle et déshu­man­i­sa­tion (HACN)

Health Data Hub : du fan­tasme de l’intelligence arti­fi­cielle à la pri­vati­sa­tion de nos don­nées de san­té (LQDN)

Com­ment s’op­pos­er à l’i­den­tité numérique en France et en Europe (HACN)

Cet ate­lier a réu­ni des uni­ver­si­taires (Dijon, Lyon et Saint Eti­enne), des soignant.es, des syn­di­cal­istes (dont des médecins syn­diqués au Syn­di­cat de la Médecine Générale) et une représen­tante des patient.es.

Lien du CR : https://halteaucontrolenumerique.fr/?p=4128