L’identité numérique en santé : entre contrôle et déshumanisation

Image : les fichiers en san­té (Monde diplo­ma­tique, d’après un tra­vail de la Revue Z)

L’i­den­tité numérique, con­cept que veu­lent impos­er à la fois l’U­nion européenne et les autorités français­es, touche tous les aspects de notre vie (voir notre arti­cle Com­ment s’op­pos­er à l’i­den­tité numérique en France et en Europe). Son appli­ca­tion à la san­té, volon­té anci­enne mais qui est dev­enue vrai­ment vis­i­ble à l’oc­ca­sion du covid, est inquié­tante à plus d’un titre. Nous reprenons ci-dessous l’analyse du Syn­di­cat de la Médecine Générale, que nous parta­geons totale­ment !

Depuis 2018, le virage numérique, annon­cé par le gou­verne­ment, entraîne un fort développe­ment des out­ils du numérique en san­té.

La ges­tion de la pandémie de Covid 19 a eu un véri­ta­ble effet d’aubaine puisqu’elle a per­mis le développe­ment mas­sif et rapi­de de ces out­ils numériques, qui sont alors devenus incon­tourn­ables.

Loin de nier cer­tains pro­grès qu’amènent ces out­ils, le SMG inter­roge de manière com­plexe les enjeux qui tra­versent ces out­ils numériques et leurs util­i­sa­tions.

En effet, à par­tir de mars 2020, le SMG a pu observ­er et analyser les effets des mesures autori­taires sous pré­texte san­i­taire. L’état d’urgence [1] a amené au bafoue­ment en masse de droits en san­té fon­da­men­taux, con­staté par toutes et tous, au béné­fice d’un soi-dis­ant intérêt général : rup­ture de secret médi­cal, fichage, chan­tage et non-respect du con­sen­te­ment lors de vac­cins, soins et dépistages, néga­tion du droit à l’information, dis­crim­i­na­tion dans l’accès aux soins et aux droits pour les per­son­nes non-vac­cinées.

La soi-dis­ant neu­tral­ité du numérique que l’on nous vend n’est donc pas si évi­dente et ces nou­veaux out­ils char­ri­ent aus­si des enjeux autori­taires et sécu­ri­taires, une déshu­man­i­sa­tion des soins au prof­it de la tech­nolo­gie, et creusent tou­jours plus les iné­gal­ités sociales et ter­ri­to­ri­ales.

Par­mi les out­ils listés dans la feuille de route numérique du gou­verne­ment, l’Iden­tité Numérique de San­té (INS) a retenu notre atten­tion. En effet, l’ensemble des professionnel.les et étab­lisse­ments de san­té ont une oblig­a­tion de val­i­da­tion de cette iden­tité, contraint·es par les mis­es à jours automa­tiques des logi­ciels méti­er (oblig­a­tion des éditeur·ices de faire les mis­es à jour pour con­serv­er leurs cer­ti­fi­ca­tions). Quels béné­fices et quelles effi­cac­ités démon­trées pour amélior­er la san­té de tous et toutes, notam­ment par rap­port aux dépens­es engagées ?

Dévelop­pée pour per­me­t­tre l’interface entre dif­férentes bases de don­nées, l’INS néces­site une iden­ti­fi­ca­tion forte, mais ne répond à aucun besoin dans les pra­tiques des professionnel·les de san­té ni des usager·es, notam­ment dans la rela­tion de soin.

En revanche, une fois en place, pas de retour en arrière pos­si­ble (effet cli­quet), ce sont des lois qui pré­fig­urent d’un mod­èle socié­tal à venir.

His­torique­ment, une résis­tance pop­u­laire s’élève à chaque étape d’extension de con­trôle de l’identité [2], même si le pou­voir passe out­re, avec le même argu­ment : la lutte con­tre la fraude des assuré·es.

Cette fraude est min­ime au regard de la fraude fis­cale ou encore de la fraude faite par les professionnel.les elleux-même [3]. Or la dif­férence actuelle­ment est que ces sys­tèmes de con­trôle d’identité devi­en­nent de plus en plus opaques, moins acces­si­bles et de plus en plus dif­fi­ciles à s’approprier par une grande par­tie des usager·es elleux-mêmes.

Jusqu’où ce con­trôle peut-il aller ? [4], [5] L’identifiant unique est néces­saire à la fia­bil­ité du sys­tème car il assure une con­fi­ance forte dans le proces­sus d’identification, tant dans le partage d’informations entre les admin­is­tra­tions, que pour l’ouverture d’un dossier nom­i­natif. Néan­moins, cela ouvre la porte à des dérives : quels garde-fous et quels con­trôles citoyens et éthiques peut-on avoir sur ce risque ?

Qu’est-ce que l’INS ?

L’INS est un iden­ti­fi­ant unique affil­ié à chaque assuré·e social, qui est au cœur de la feuille de route du pro­jet de virage numérique en san­té. Ce pro­jet vise à l’utilisation par l’ensemble des acteur·rices util­isant les plate­formes de Numérique en san­té, d’une même iden­tité.
Offi­cielle­ment, “depuis le 1er jan­vi­er 2021, toute don­née de san­té doit être référencée avec l’INS.” [6]
Sauf cas déroga­toires, l’utilisation de l’identité INS est oblig­a­toire et per­son­ne – pro­fes­sion­nel comme usager – ne peut s’y oppos­er.” [7]

Cette INS est com­posée :
-  du matricule INS (cor­re­spon­dant au NIR (Numéro d’Inscription au Réper­toire de l’INSEE) ou au NIA (Numéro d’Immatriculation d’Attente) de l’individu·e lorsque son imma­tric­u­la­tion n’est pas encore défini­tive),
-  de l’iden­ti­fi­ant de la struc­ture qui a affec­té l’INS […],
-  des 5 traits stricts de référence de l’état civ­il (nom de nais­sance, prénom(s) de nais­sance, date de nais­sance, sexe, code du lieu de nais­sance).

Cette INS est régulière­ment véri­fiée à chaque ouver­ture de dossier par un·e professionnel·le, pour per­me­t­tre le partage de l’information médi­cale en toute sécu­rité et con­fi­ance. Ce partage de l’information médi­cale est par­ti­c­ulière­ment impor­tant dans le cadre de par­cours de soins com­plex­es ou de sit­u­a­tions de crise san­i­taire de type Covid 19, impli­quant la coor­di­na­tion de nombreux·euses professionnel·les inter­venant dans le sys­tème de san­té.

Le recours à l’INS doit per­me­t­tre le référence­ment fiable et uni­voque des don­nées de san­té des usager·ères, avant tout partage au sein du cer­cle de con­fi­ance, en évi­tant une mau­vaise index­a­tion et la prop­a­ga­tion d’une erreur d’identification. Sa portée nationale per­met de dépass­er les lim­ites admin­is­tra­tives régionales ou le périmètre des nou­veaux découpages ter­ri­to­ri­aux de san­té et jus­ti­fie le recours à une base de référence unique, inter­rogée via le téléser­vice de véri­fi­ca­tion de l’INS (INSi) mis en œuvre par la Caisse nationale d’Assurance-maladie (Cnam).
Locale­ment, la général­i­sa­tion de l’enregistrement de l’INS con­tribue à mieux encadr­er les procé­dures d’identitovigilance, réduire les dou­blons, faciliter la recherche d’un·e usager·e déjà con­nu, automa­tis­er l’intégration de don­nées médi­cales externes dans le dossier cor­re­spon­dant.
” [8]

Ain­si, l’INS est une porte d’entrée oblig­a­toire et sup­plé­men­taire dans le numérique en san­té. Si la fia­bil­ité de l’INS ne peut être garantie, le monde du numérique en san­té s’écroule, car son fonc­tion­nement repose notam­ment sur la fia­bil­ité de l’identification des per­son­nes.

L’accueil uni­versel remis en ques­tion par l’INS ?

L’utilisation de l’INS nous est présen­tée avec plusieurs avan­tages. En pre­mier lieu, cela per­me­t­tra de garan­tir une forte iden­ti­tovig­i­lance. L’iden­ti­tovig­i­lance est définie comme “l’ensem­ble des mesures mis­es en œuvre pour fia­bilis­er l’identification de l’usager.e afin de sécuris­er ses don­nées de san­té, à toutes les étapes de sa prise en charge.” [9] En pra­tique, cela a été pen­sé pour éviter les dou­blons et erreurs de fichiers patient·es et dimin­uer le risque d’usurpation d’identité. Pour attein­dre cet objec­tif, l’INS doit être extrême­ment fiable.

Or la véri­fi­ca­tion d’une iden­tité néces­site du temps ain­si que des com­pé­tences que les professionnel·les de san­té n’ont pas puisque seules les forces de l’ordre ont reçu une for­ma­tion à la véri­fi­ca­tion d’identité (éval­u­a­tion de la pièce d’identité présen­tée notam­ment) [10]. La loi a donc joué avec les mots en deman­dant aux soignant·es de faire des qual­i­fi­ca­tions d’identité (et non des véri­fi­ca­tions d’identité) en la val­i­dant avec une pièce d’identité. On voit là que la pos­si­bil­ité de génér­er des erreurs est donc bien réelle. De plus, certain·es professionnel.les de ter­rain ont déjà remar­qué des erreurs inhérentes à la base de don­nées, rel­a­tive­ment fréquentes (sur les dates de nais­sance par exem­ple). Une fois que l’INS est qual­i­fiée, les mod­i­fi­ca­tions en cas d’erreur sont fas­ti­dieuses et chronophages, les ren­dant qua­si impos­si­bles.

Par ailleurs, l’identité d’une per­son­ne peut par­fois être com­plexe et non réductible à 5 traits d’identité admin­is­tra­tive fixés : par exem­ple en cas de change­ment de nom, de prénom ou de sexe (sexe est ici enten­du en tant que genre par l’administration). L’identité est en effet mul­ti­ple pour tou·tes. On peut alors définir l’INS comme une des iden­tités admin­is­tra­tives mise en place par l’État, répon­dant à un besoin de con­trôle, à un besoin des entre­pris­es et des assur­ances d’accéder aux don­nées de san­té, mais ne répon­dant à aucun besoin pour les patient·es ni pour les professionnel.les et cor­re­spon­dant donc à une fic­tion légale. [11]

Cette rigid­ité admin­is­tra­tive pour­rait met­tre des obsta­cles dans l’accueil uni­versel des patient·es, entretenir des dis­crim­i­na­tions et, à terme, créer un fos­sé entre soignant·es et usager·es. Com­ment seront accueil­lies les per­son­nes n’ayant pas de papiers pour valid­er leur iden­tité ? Leur prise en charge sera-t-elle alors dif­férente ? Actuelle­ment, le terme défi­ni et asso­cié à une iden­tité non validée est “iden­tité pro­vi­soire”, terme faisant plan­er un doute ou une sus­pi­cion.

Com­ment soign­er une per­son­ne lorsqu’un moment de soin s’ouvre dans la sus­pi­cion ? Com­ment instau­r­er une rela­tion de con­fi­ance dans un con­texte de véri­fi­ca­tion ? Dans le pire des scé­nar­ios, on pour­rait crain­dre que dans le futur, de fil en aigu­ille, la qual­i­fi­ca­tion de l’INS con­di­tionne les pris­es en charges par la Sécu­rité sociale en ter­mes de rem­bourse­ment de soin, voire l’ouverture d’un dossier patient·e.

L’INS : facil­i­ta­trice d’échanges de don­nées ?

Cette iden­ti­fi­ca­tion forte est par ailleurs la con­di­tion pour déploy­er les out­ils du numérique en san­té basés sur le partage de don­nées de san­té (Mon Espace San­té notam­ment). En théorie, cela rendrait ce partage d’informations plus sécurisé et plus flu­ide. En effet, par exem­ple, pour inté­gr­er les divers doc­u­ments pro­duits par les soignant·es (comptes ren­dus, résul­tats de biolo­gie, ordon­nances…), cela néces­site qu’ielles soient certain.es de l’identité du Dossier Médi­cal Partagé (DMP) dans lequel ielles vont vers­er ce doc­u­ment pour ne pas com­pro­met­tre le secret médi­cal.

L’utilisation général­isée de l’INS per­met donc cette ali­men­ta­tion mas­sive du DMP. Cette quan­tité impor­tante de don­nées de san­té est présen­tée comme facil­i­ta­trice du par­cours de soins, puisque les soignant·es auront à portée de clic tous les élé­ments de san­té con­cer­nant un·e patient·e (si celui/­celle-ci a don­né son accord bien enten­du !). Cepen­dant, la quan­tité mas­sive de doc­u­ments ver­sés dans le DMP inter­roge sur la per­ti­nence d’un tel out­il, notam­ment pour retrou­ver rapi­de­ment les don­nées de san­té d’intérêt et donc inter­roge le côté pra­tique pour les professionnel·les. Com­ment sont triés/rangés ces doc­u­ments, qui se déversent automa­tique­ment dans cet espace numérique ? Quelles pos­si­bil­ités de les trier/ranger dif­férem­ment selon l’habitude/la pra­tique des professionnel·les ? Ain­si, ce béné­fice dans l’utilisation quo­ti­di­enne par les professionnel·les reste à démon­tr­er (et son éval­u­a­tion n’a pas été prévue).

Par ailleurs, cette cen­tral­i­sa­tion de don­nées de san­té pose la ques­tion de la sécuri­sa­tion de ces don­nées. D’autant plus que la ques­tion d’un lien entre les DMP et le Health Data Hub reste en sus­pens : on peut crain­dre qu’à terme les doc­u­ments du DMP vien­nent ali­menter le Health Data Hub. Nous avons déjà analysé les enjeux et les risques relat­ifs au secret médi­cal et à la sécuri­sa­tion des don­nées que pose cette nou­velle plate­forme [12], [13], [14].

Vers la restric­tion de l’accès aux soins ?

Actuelle­ment, les soignant·es recon­nais­sent a pri­ori la per­son­ne dans l’identité qu’elle donne, avec une pri­or­ité don­née au soin. Dans les cab­i­nets de médecine générale, si plusieurs per­son­nes parta­gent un même dossier, voire une même carte Vitale, c’est dans la grande majorité par manque d’accès aux droits : doit-on alors aug­menter le con­trôle et éloign­er de plus en plus de per­son­nes des soins ? Ou ne devrait-on pas plutôt éten­dre les droits soci­aux et faciliter l’accès à ces droits ? Du côté des professionnel·les de san­té, cela risque d’amener des dilemmes éthiques et des con­flits de valeurs, car ielles pour­ront être amené·es à devoir choisir entre con­trôle et accueil uni­versel, entre vérité admin­is­tra­tive et soin.

Certain·es professionnel·les y ver­ront néan­moins peut-être un avan­tage, car la véri­fi­ca­tion de l’INS va leur per­me­t­tre de ren­forcer le con­trôle et une sup­posée sécu­rité dans le soin. Cette injonc­tion à la trans­parence mène les soins vers tou­jours plus de tech­nic­ité et moins d’humanisation. Nous rap­pelons que le men­songe est uni­versel et est en cela un trait de notre human­ité [15] : l’accepter (et non vouloir l’éradiquer) per­met un respect de la vie privée des per­son­nes et donc d’établir une rela­tion de con­fi­ance entre les professionnel·les et les patient·es.

Peut-on ain­si imag­in­er refuser de soign­er une per­son­ne qui aurait besoin de rester anonyme ? Non, les médecins ne sont pas des contrôleur·euses ! Quelles pra­tiques de soins resterait-il sans cette con­fi­ance entre soignant·e et soigné·e ? Quel soin si les médecins devi­en­nent des agent·es de con­trôle social ? Peut-on imag­in­er une con­sul­ta­tion qui com­mencerait par “votre carte d’identité s’il-vous-plait” et non plus “com­ment ça va aujourd’hui ?”

Soyons clair·es, une telle poli­tique de con­trôle de l’identité n’améliorera pas l’état de san­té de la pop­u­la­tion, puisque les plus vul­nérables se retrou­veront encore plus éloigné·es du soin. Le taux de renon­ce­ment aux soins risque alors d’augmenter forte­ment.

Iden­ti­fi­ca­tion forte et indi­vid­u­al­i­sa­tion des respon­s­abil­ités

Par ailleurs, l’identification tou­jours plus poussée a aus­si comme con­séquence d’indi­vid­u­alis­er de plus en plus le risque, respon­s­abil­isant mais aus­si cul­pa­bil­isant les usager·es, et oubliant les fac­teurs con­textuels, soci­ologiques, envi­ron­nemen­taux

Quelles con­séquences de la mon­tée d’une telle cul­ture de l’individualisme, et donc aus­si de l’individualisation tou­jours plus impor­tante du risque ? Si les sys­tèmes d’assurances privées sont friands de cette évo­lu­tion, notre sys­tème de san­té est avant tout sol­idaire et basé sur un partage du risque col­lec­tif. Ain­si c’est tout notre sys­tème de san­té qui se voit men­ac­er par cette iden­ti­fi­ca­tion tou­jours plus pré­cise et con­trôlée de chacun.e.

Par exem­ple, l’utilisation de l’INS per­met donc d’alimenter le dossier médi­cal partagé avec toutes sortes de doc­u­ments, notam­ment les ordon­nances cer­ti­fi­cats, comptes ren­dus, etc. : les médecins ayant accès au DMP pour­ront donc voir ce qui a été pre­scrit, ain­si que ce qui a été effec­tive­ment réalisé/administré. C’est un précé­dent dans le par­cours de soin : per­son­ne ne pou­vait jusqu’alors savoir quelle était l’observance réelle des patient·es aux traite­ments, exa­m­ens et deman­des d’avis pre­scrits.

La ten­ta­tion pour­ra donc être grande de deman­der des “comptes” aux patient·es : pourquoi n’ont-ielles pas pris le traite­ment ? Pourquoi n’ont-ielles pas fait cet exa­m­en ? Pourquoi deman­dent-ielles des exa­m­ens rapi­de­ment alors qu’ielles n’ont pas suivi cor­recte­ment leur traite­ment il y a 2 mois ?

On peut crain­dre une respon­s­abil­i­sa­tion, voire une cul­pa­bil­i­sa­tion, des patient·es inadap­tée et stig­ma­ti­sante de la part des professionnel·les, via un con­trôle ren­for­cé ren­du pos­si­ble grâce à l’utilisation de l’INS, ain­si qu’une ten­ta­tion de stan­dard­i­s­a­tion algo­rith­mique des soins. On voit ici com­ment cette iden­tité forte con­tribue au développe­ment d’une société de con­trôle.

Sous cou­vert d’optimisation et d’amélioration des usages des logi­ciels méti­er des professionnel·les de san­té, c’est une véri­ta­ble cul­ture du con­trôle et de la véri­fi­ca­tion qui s’installe. Déjà, l’épidémie de Covid avait vu fleurir des espaces de con­trôle et de véri­fi­ca­tion que le SMG dénonçait alors [16].

Iden­ti­fi­ca­tions fortes et logiques sécu­ri­taires

Le développe­ment tou­jours plus grand de cette cul­ture de l’individualisme con­duit égale­ment à l’exten­sion des logiques de con­trôle d’identité, et donc à son arrivée dans le monde du soin où chacun.e par­ticipe et entre­tient ces logiques en devenant iel-même un agent de ce con­trôle.

Cela révèle une aug­men­ta­tion des logiques sécu­ri­taires et autori­taires qui tra­versent notre société. Cette ten­ta­tion de vouloir ren­forcer les logiques de con­trôle n’est que le reflet de notre mod­èle social qui nous demande tou­jours plus de trans­parence et de jus­ti­fi­ca­tions. Quel droit à la vie privée reste-t-il ? Et surtout, quels intérêts ser­vent sa restric­tion ? Qui demande à qui de se jus­ti­fi­er ? Est-ce qu’une cul­ture, de la con­fi­ance en l’Autre, et de la cer­ti­tude d’évoluer dans une société où chacun·e a sa place n’amèneraient pas une sécu­rité plus grande ?

Ain­si, cette injonc­tion à tou­jours plus de trans­parence, légitime un sys­tème de valeurs morales et des logiques économiques au ser­vice des class­es déci­sion­naires, c’est-à-dire des class­es dom­i­nantes, qui cherchent à main­tenir et faire per­dur­er leurs intérêts pro­pres au tra­vers d’un sys­tème qui les sert. Cela passe par un État fort et cen­tral­isé. Les codes et les “règles du jeu” étant édic­tés selon les logiques des class­es dom­i­nantes, elles sor­tiront tou­jours gag­nantes par rap­port aux class­es plus pré­caires et vul­nérables. Et surtout, ces class­es défa­vorisées maitrisant plus dif­fi­cile­ment les logiques bour­geois­es et cap­i­tal­istes, c’est l’ensemble des démarch­es qui en ressort com­plex­i­fié (par exem­ple, pour les démarch­es pour l’accès aux droits).

Le con­trôle et l’exigence de trans­parence main­ti­en­nent donc les dynamiques iné­gal­i­taires de class­es déjà à l’œuvre et ne font que ren­forcer les dom­i­na­tions déjà exis­tantes. Cela place aus­si la démoc­ra­tie en ques­tion face à des out­ils numériques et tech­nologiques de con­trôle oblig­a­toires sans pro­grès social évi­dent. Ain­si, “les insti­tu­tions sont amenées (…) à adopter les codes de la cul­ture du numérique, notam­ment le ʺlaiss­er-faireʺ et le ʺfaire avecʺ (…) ou ʺ l’agilitéʺ , selon Clé­ment Mabi, sans qu’une logique d’appropriation et d’émancipation col­lec­tive n’ait été mis en place [17].

Deux­ième­ment, une iden­ti­fi­ca­tion tou­jours plus forte amène une iden­ti­fi­ca­tion de plus en plus facile et lève l’anonymat. Cette course à l’identification (met­tre une éti­quette à tout prix sur chacun.e) révèle une logique de classe­ment (voire de hiérar­chi­sa­tion) où chacun·e est bien rangé·e dans des cas­es dis­tinctes, cloi­son­nées, con­trôlées. La facil­i­ta­tion de rangement/classement per­met le développe­ment d’un con­trôle des mass­es. C’est ce cloi­son­nement tou­jours plus fort et tou­jours plus dif­fi­cile à bris­er (cf. dif­fi­culté de chang­er “d’étiquette”) qui per­met le main­tien d’un sys­tème iné­gal­i­taire.

L’INS : la pos­si­bil­ité d’une con­trainte des pra­tiques pro­fes­sion­nelles

Con­trôle du par­cours de soin donc, mais aus­si con­trôle des pra­tiques soignantes : ici aus­si la ten­ta­tion sera grande d’aller véri­fi­er “à la source”, c’est-à-dire sur l’ordonnance, ce qui a été pre­scrit et pourquoi avec l’éventuel compte ren­du (actuelle­ment seuls les rem­bourse­ments de la Sécu­rité sociale sont util­isés pour établir le pro­fil pre­scrip­teur des médecins). Et ici aus­si, on peut crain­dre que l’Assurance mal­adie par exem­ple, demande des comptes aux médecins, restreignant leur autonomie de pre­scrip­tion.

Déjà, une cer­taine forme de con­trainte s’exerce dans la pra­tique quo­ti­di­enne par l’utilisation des logi­ciels médi­caux par exem­ple : les professionnel·les subis­sent les nou­velles mis­es à jour et n’ont pas le choix de s’engager en même temps que leur édi­teur de logi­ciel médi­cal dans le virage numérique.

En ce qui con­cerne l’INS, les professionnel·les ont vu appa­raître, du jour au lende­main, les deman­des de qual­i­fi­ca­tion d’INS avec une pièce d’identité en ouvrant les dossiers des patient·es, sans infor­ma­tion ni expli­ca­tion des enjeux. Pour les soignant·es, la con­trainte de l’utilisation de l’INS passe donc par l’évolution des logi­ciels métiers (oblig­a­toire pour main­tenir leur cer­ti­fi­ca­tion) dont ielles sont devenu·es dépendant·es.

Cette dépen­dance a notam­ment été créée par un intéresse­ment financier, c’est-à-dire qu’un avan­tage financier est ver­sé au/à la professionnel·le con­tre l’alimentation du DMP inclus dans Mon­E­space­San­té (volet de syn­thèse médi­cale, e‑prescriptions, compte ren­du…).

Par ailleurs, l’aspect économique vient égale­ment trans­former les pra­tiques des professionnel·les de san­té, puisqu’il existe déjà un intéresse­ment financier en con­trepar­tie. Ce mécan­isme insi­dieux engage indi­recte­ment le médecin sans que lui soit explic­ité les véri­ta­bles enjeux.

Out­re les nom­breux clics de souris sup­plé­men­taires, il va donc devenir habituel et nor­mal pour les professionnel·les de véri­fi­er l’identité de la per­son­ne qu’iels soignent. Ces tâch­es de con­trôle et de véri­fi­ca­tion vien­nent alour­dir un cœur de méti­er déjà dense et com­plexe.

Défendons un usage raison­né du numérique, non cen­tral­isé, acces­si­ble et appro­pri­able par tous et toutes !

Notes

[1] “État d’ur­gence et autres régimes d’exception (arti­cle 16, état de siège)”, Régime juridique d’exception en place pour la 7e fois depuis 1955, novem­bre 2021

[2] “À la trace”, Olivi­er Tes­quet, jan­vi­er 2020

[3] “La lutte con­tre les fraudes aux presta­tions sociales”, Enquête de la Cour des Comptes, sep­tem­bre 2020

[4] “L’El Dora­do de la médecine sur mesure”, Raul Gullen, Le Monde Diplo­ma­tique, novem­bre 2021

[5] Tous Fichés, Carte ani­mée”, réal­isée par la Revue Z, mise à jour par Le Monde Diplo­ma­tique, avril-mai 2022

[6] “L’identité Nationale en San­té en quelques mots”, Agence du Numérique en San­té, novem­bre 2021

[7] “FAQ 01 Ques­tions rel­a­tives à la ges­tion de l’Identité Nationale de San­té, réseau des Référents régionaux d’identito-vigilance”, V2, jan­vi­er 2021

[8] “Référen­tiel Iden­ti­fi­ant Nation­al de San­té, Guide d’implémentation”, Min­istère de la san­té, juin 2021

[9] “Iden­ti­tovig­i­lance”, Min­istère de la san­té, juil­let 2023

[10] “Ségur numérique : Iden­tité Nationale de San­té

[11] “Chronique “Inter­zone”, Iden­tité en tran­sit”, Paul B. Pre­ci­a­do, Libéra­tion, mai 2016
“En ter­mes politi­co-légaux, le statut de la per­son­ne trans est com­pa­ra­ble à celui du migrant, de l’exilé et du réfugié. Ils se retrou­vent tous dans un proces­sus tem­po­raire de sus­pen­sion de leur con­di­tion poli­tique. (…) L’absence de recon­nais­sance légale et de sup­port bio­cul­turel nient la sou­veraineté aux corps trans et migrants, et les situent dans une posi­tion de vul­néra­bil­ité sociale très élevée. Autrement dit : la den­sité onto­logi­co-poli­tique d’un corps trans ou d’un corps migrant est inférieure à celle d’un citoyen dont le genre et la nation­al­ité sont recon­nus par les con­ven­tions admin­is­tra­tives des États nations qu’il habite.”

[12] “Nou­velle plate­forme des don­nées de san­té : sous pré­texte de pro­grès, prof­it pour certain·e·s, dan­ger pour chacun·e”, juil­let 2019

[13] “#StopHealth­DataHub : les don­nées de san­té en otage chez Microsoft”, décem­bre 2020

[14] “Numérique et don­nées de san­té : où en est-on? Qu’en pense le SMG ?”, décem­bre 2020

[15] “La rela­tion médecins-malades : infor­ma­tion et men­songes”, Sylvie Fainzang, 2006

[16] Com­mu­niqué du SMG : “Soign­er n’est pas fich­er”, mai 2020

[17] “Quel(s) numérique(s) pour la démoc­ra­tie ?”, Clé­ment Mabi, 2021