Le vrai sens des “fake news”, un besoin de politique


© Pho­to illus­tra­tion Sébastien Cal­vet / Medi­a­part

Arti­cle d’un soci­o­logue belge, Daniel Zamo­ra-Var­gas, dif­fusé dans Le Monde diplo­ma­tique de juil­let 2025.

Déclenchée après le vote pour le Brex­it et l’élection de M. Don­ald Trump en 2016, la grande bataille des gou­verne­ments libéraux con­tre les “fake news” part d’un pré­sup­posé : si les gens étaient cor­recte­ment infor­més, ils voteraient bien, c’est-à-dire pour eux. Se pour­rait-il, au con­traire, que la con­tes­ta­tion par­fois déli­rante du dis­cours dom­i­nant exprime une authen­tique aspi­ra­tion pop­u­laire au change­ment ?

Quelques jours après l’inauguration du sec­ond man­dat prési­den­tiel de M. Don­ald Trump sous le regard bien­veil­lant des oli­gar­ques de la Sil­i­con Val­ley, le pape François aler­tait con­tre la “dés­in­for­ma­tion”. “Trop sou­vent, notait alors le sou­verain pon­tife, la com­mu­ni­ca­tion sim­pli­fie la réal­ité pour provo­quer des réac­tions instinc­tives [1] .” Si l’on ne peut s’empêcher de sourire à l’idée que l’Église catholique — celle de l’Immaculée Con­cep­tion, de la résur­rec­tion des morts et de la trans­for­ma­tion de l’eau en vin — se place aux avant-postes du com­bat pour la vérité, ce diag­nos­tic n’en est pas moins partagé par de larges franges du monde intel­lectuel et médi­a­tique.

Depuis la vic­toire du Brex­it au référen­dum sur l’appartenance du Roy­aume-Uni à l’Union européenne en juin 2016, la pro­liféra­tion de titres accrocheurs con­cer­nant les fake news et la “post-vérité” repose, à quelques vari­a­tions près, sur un même réc­it : les algo­rithmes, qui val­orisent la viral­ité, le cli­vage et les com­mu­nautés de sem­blables, ren­for­cent nos biais cog­ni­tifs et avan­ta­gent les fauss­es infor­ma­tions aux dépens des “faits. La sphère publique se serait ain­si frac­tion­née en d’innombrables “tribus” autoréféren­tielles nichées dans des médias com­par­ti­men­tés : les uni­ver­si­taires en résis­tance sur Bluesky, les néo­fas­cistes vocif­érant sur X.

À chaque sen­si­bil­ité sa chaîne YouTube et ses comptes Insta­gram [2]. Dans cette con­fig­u­ra­tion, la capac­ité d’argumenter, de s’écouter mutuelle­ment et de résoudre des con­flits par le biais de la rai­son lais­serait peu à peu place à une guerre civile numérique nour­rie par l’ambition poli­tique de quelques mil­liar­daires. Prin­ci­pale vic­time : la vérité elle-même. Ou, pour être plus pré­cis, notre fac­ulté à dis­tinguer le vrai du faux.

Cette bas­cule aurait à son tour enfan­té deux évo­lu­tions nota­bles. La pre­mière a été bien décrite par le jour­nal­iste améri­cain Matt Taib­bi : non seule­ment la poli­tique a “cessé de porter sur l’idéologie ; elle est dev­enue un prob­lème d’information”, mais notre rap­port aux faits est désor­mais sim­i­laire à notre rap­port aux marchan­dis­es : il s’agit d’un marché des faits [3].

Au sein de l’espace pub­lic, ce ne sont plus des idées qui se con­cur­ren­cent, mais les faits eux-mêmes. Lesquels s’échangent à la hausse ou à la baisse en fonc­tion de leur capac­ité à capter l’attention sur les plates-formes. Le marché aurait ain­si con­quis la sphère publique : est vrai ce qui se vend le mieux.

Sec­onde trans­for­ma­tion : en per­me­t­tant l’accès des pro­fanes au ter­rain de l’expertise pro­fes­sion­nelle, les réseaux soci­aux brisent un mono­pole jusqu’ici revendiqué par les grands médias. Face à une telle dés­in­ter­mé­di­a­tion, les appels à la régu­la­tion se mul­ti­plient pour rétablir la hiérar­chie du savoir et pro­téger les pop­u­la­tions des men­songes.

Si ces inter­pré­ta­tions recè­lent une part de vérité, elles n’en restent pas moins très insat­is­faisantes. Tout d’abord, elles extrapo­lent large­ment les effets de la dés­in­for­ma­tion sur les dynamiques poli­tiques con­tem­po­raines. Une atten­tion extrav­a­gante a été don­née aux faux comptes russ­es lors de l’élection de M. Trump en 2016 ; on souligne cepen­dant rarement que le con­tenu de ces comptes a représen­té à peine 0,004 % de ce que les util­isa­teurs de Face­book ont vu sur leur fil durant cette cam­pagne prési­den­tielle [4].

Plus générale­ment, comme le note une étude pub­liée dans la pres­tigieuse revue Nature à la veille de son sec­ond man­dat, les con­tenus peu fiables cor­re­spon­dent à 5,9 % des vis­ites sur des sites d’information en 2016. Mais, lorsqu’on inclut la télévi­sion, ceux-ci ne comptent plus que pour “0,1 % du régime médi­a­tique des citoyens améri­cains” [5].

Enfin, une autre enquête pub­liée dans Sci­ence établit que la con­sul­ta­tion de ces fauss­es infor­ma­tions con­cerne surtout un groupe restreint d’électeurs ayant déjà des opin­ions rel­a­tive­ment extrêmes. Sur Twit­ter, 1 % des util­isa­teurs représen­taient 80 % des expo­si­tions aux fake news [6]. Ils étaient donc moins sou­vent induits en erreur en tombant sur une infor­ma­tion qu’ils ne recher­chaient une infor­ma­tion con­fir­mant leur “erreur”.

La majeure par­tie de la lit­téra­ture sur la “dés­in­for­ma­tion” recèle en réal­ité un impen­sé : si les indi­vidus avaient reçu de “bonnes” infor­ma­tions, le Roy­aume-Uni serait tou­jours mem­bre de l’Union européenne et les démoc­rates améri­cains occu­peraient encore la Mai­son Blanche. S’ils tro­quaient X pour le New York Times, l’histoire aurait pris un autre cours.

Cette lit­téra­ture part ain­si du pos­tu­lat qu’une per­son­ne bien infor­mée ne pour­rait pas désir­er la sor­tie de l’Union ni le pro­tec­tion­nisme. En d’autres ter­mes, toute remise en cause du cadre libéral aurait pour orig­ine une mécon­nais­sance des “faits. L’argument se heurte à deux objec­tions. D’abord, il est peu prob­a­ble que les par­ti­sans de can­di­dats plus clas­siques soient davan­tage guidés par leur rai­son ; ensuite, on peine à expli­quer le suc­cès sin­guli­er de l’extrême droite en s’appuyant sur des mod­èles psy­chologiques.

Au lende­main de la pre­mière guerre mon­di­ale, à laque­lle il avait par­ticipé en tant que ser­gent d’infanterie, l’historien français Marc Bloch s’était penché sur la genèse et la dif­fu­sion des “fauss­es nou­velles” ayant nour­ri le con­flit. L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, analyse alors le fon­da­teur de l’école des Annales, qu’à une con­di­tion : trou­ver dans la société où elle se répand un bouil­lon de cul­ture favor­able. En elle, incon­sciem­ment, les hommes expri­ment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émo­tions fortes.” Il ajoute : Un événe­ment, une mau­vaise per­cep­tion par exem­ple qui n’irait pas dans le sens où penchent déjà les esprits de tous pour­rait tout au plus for­mer l’origine d’une erreur indi­vidu­elle, mais pas d’une fausse nou­velle pop­u­laire et large­ment répan­due [7].

Cette per­spec­tive incite à ren­vers­er les ter­mes de l’explication. Ce ne sont pas les algo­rithmes et nos biais cog­ni­tifs qui sapent la légitim­ité des insti­tu­tions ; c’est dans le déclin de cette légitim­ité que prospèrent des aspi­ra­tions plus rad­i­cales au change­ment. En out­re, l’érosion de la con­fi­ance dans les démoc­ra­ties libérales ne provoque pas un manque d’esprit cri­tique. Tout au con­traire : des frac­tions crois­santes de la pop­u­la­tion esti­ment qu’elles ne peu­vent plus accorder leur crédit aux sci­en­tifiques ou aux experts, et fondent doré­na­vant leurs juge­ments sur une recherche per­son­nelle.

En un sens, les scep­tiques à l’égard des vac­cins ou les par­ti­sans de théories du com­plot sont davan­tage infor­més — mais pas néces­saire­ment mieux — que les per­son­nes con­fi­antes dans les pre­scrip­tions de leur médecin ou dans le dis­cours porté par les insti­tu­tions. Si vous croyez que le 11-Sep­tem­bre a été une machi­na­tion organ­isée par l’administration Bush pour lancer une série de “guer­res con­tre le ter­ror­isme”, vous avez prob­a­ble­ment con­sacré énor­mé­ment de temps à décor­ti­quer doc­u­ments et vidéos afin d’opérer votre pro­pre tri entre le vrai et le faux.

Naturelle­ment, sauf à devenir soi-même expert dans des domaines sou­vent très tech­niques, cette quête est vouée à l’échec. Notre rap­port au savoir passe tou­jours par une délé­ga­tion de con­fi­ance. En refu­sant de l’accorder aux spé­cial­istes recon­nus, les scep­tiques ori­en­tent sim­ple­ment leur con­fi­ance vers d’autres acteurs (influ­enceurs, blogueurs, etc., qu’ils jugent plus crédi­bles). Comme le résume le poli­tiste Hen­rik Enroth, la sit­u­a­tion de post-vérité ne con­cerne pas un rejet des faits ou un déclin de la vérité en tant que telle”, mais plutôt “une défi­ance général­isée et inten­si­fiée” envers les autorités man­datées pour établir les con­nais­sances.

À l’ère des fake news, on n’observe pas “un aban­don de la recherche de preuves, mais leur quête pathologique” [8]. Le cli­vage per­ti­nent ne départage donc pas les per­son­nes pro et anti-vérité, mais une atti­tude “per­son­nelle ou imper­son­nelle à l’égard des sources de preuve [9]”. Dans une société de plus en plus dés­in­ter­médiée, où les indi­vidus ne sont plus mem­bres de par­tis poli­tiques, de syn­di­cats ou d’associations, notre atti­tude vis-à-vis de la “vérité” s’individualise elle aus­si. Les algo­rithmes occu­pent le vide lais­sé par le déclin de l’encadrement poli­tique et social des citoyens davan­tage qu’ils n’en sont la source.

Si des trans­for­ma­tions soci­ologiques ont ampli­fié l’individualisation depuis les années 1980, les décep­tions poli­tiques à répéti­tion y ont égale­ment con­tribué. Le sen­ti­ment d’absence de solu­tion de rechange au libéral­isme économique et d’impuissance de la sphère publique a accéléré la méfi­ance envers les élus et leur parole.

La pro­liféra­tion d’experts médi­a­tiques qui au tour­nant des années 2000 expo­saient à jet con­tinu leurs opin­ions comme une sim­ple énon­ci­a­tion des faits, alors même qu’Internet ouvrait une brèche dans leur mono­pole, a par­ticipé au dis­crédit d’une cer­taine forme de régu­la­tion des dis­cours. Il n’est pas néces­saire de se ranger du côté des “Covid-scep­tiques” pour saisir que les normes san­i­taires ne reposent pas unique­ment sur des faits, mais aus­si sur des con­sid­éra­tions morales et des arbi­trages entre lib­ertés et droits : elles relèvent de la poli­tique.

Lorsque ces choix se présen­tent comme des acquis de la sci­ence, le risque d’un rejet plus général du dis­cours sci­en­tifique s’amplifie. S’il serait absurde et dan­gereux de récuser toute forme d’expertise, sa sub­sti­tu­tion à la poli­tique pose plus de prob­lèmes qu’elle n’en résout.

C’est dans ce dis­crédit que naît la quête d’autres théories pour trou­ver un sens à la réal­ité. La con­cur­rence n’oppose pas les “faits” et les fake news mais les dif­férentes con­struc­tions intel­lectuelles disponibles pour en ren­dre compte. Le Brex­it et l’élection de M. Trump ren­voient moins à la crise de la vérité qu’à celle du libéral­isme et de la tech­nocratie : l’interprétation du monde qu’ils pro­posent ne cor­re­spond plus à l’expérience des indi­vidus.

Ain­si, les trois com­posantes cen­trales du néolibéral­ismemarchan­di­s­a­tion de sphères tou­jours plus éten­dues de la vie sociale, sous­trac­tion des déci­sions économiques au con­trôle démoc­ra­tique et libre cir­cu­la­tion du tra­vail et du cap­i­talsus­ci­tent une hos­til­ité crois­sante.

Depuis la crise économique de 2008, les deux pôles du spec­tre poli­tique s’emploient à y faire pièce. La gauche insiste sur les iné­gal­ités et le déclin de la puis­sance publique, et avance une cri­tique par­fois ember­li­fi­cotée de la mon­di­al­i­sa­tion, le tout dans un ensem­ble sans grande cohérence, en par­ti­c­uli­er lorsqu’il s’agit de l’Union européenne. L’extrême droite ne remet pas en cause l’ordre économique mais fustige la mobil­ité du tra­vail et prône la réaf­fir­ma­tion des valeurs famil­iales tra­di­tion­nelles, de l’identité cul­turelle et des normes morales, perçues comme autant de rem­parts à une libéral­i­sa­tion des mœurs qui aurait miné notre “mode de vie”.

Dès lors, l’échec de la gauche tient moins aux algo­rithmes qu’aux obsta­cles colos­saux inhérents à son pro­jet : une trans­for­ma­tion du régime économique se heurte à des con­traintes autrement plus impor­tantes qu’une poli­tique iden­ti­taire.

L’une paraît hors de portée, l’autre se met aisé­ment en scène par des mesures fortes en matière d’immigration. MM. Trump et Vik­tor Orbán ain­si que Mme Gior­gia Mel­oni doivent leurs suc­cès moins aux “faits alter­nat­ifs” qu’à leur théorie poli­tique de sub­sti­tu­tion, capa­ble d’ouvrir pour un large pub­lic la per­spec­tive d’un change­ment : un autre cadre, sociale­ment tox­ique mais qui per­met à des indi­vidus d’interpréter leur pro­pre désar­roi.

Comme l’a noté l’historien Adam Tooze, “com­paré à la seule autre voie réelle­ment exis­tante aux États-Unis aujourd’hui, les démoc­rates”, le trump­isme “est plus dis­posé à par­ler de l’avenir, et à le faire en des ter­mes auda­cieux et écla­tants” [10]. Une stratégie que M. Trump n’a pas hésité à présen­ter comme poten­tielle­ment austère dans un pre­mier temps. Les Améri­cains, expli­quait-il le 30 avril dernier, devraient peut-être se résoudre à n’acheter que deux poupées à leurs enfants plutôt que trente, si c’était là le moyen de frein­er l’importation de pro­duits chi­nois.

Le prési­dent ne jus­ti­fie pas son ambi­tion de recon­fig­ur­er le sys­tème com­mer­cial mon­di­al par des béné­fices économiques immé­di­ats, mais par une vision poli­tique de long terme des­tinée à garan­tir l’hégémonie de son pays. La vic­toire du pro­jet porté par M. Trump ne saurait donc se réduire à l’effet d’algorithmes ou d’ingérences russ­es. Et face aux obsta­cles qui entra­vent une poli­tique de gauche, bien plus con­sid­érables qu’un éventuel rationnement de poupées chi­nois­es, l’appel aux “faits”, à l’“exper­tise” ou à la “rai­son” risque de ne pas suf­fire.

Notes

[1] Pape François, Rome, 24 jan­vi­er 2025.

[2] Cf. Lee McIn­tyre, Post-Truth, The MIT Press, Cam­bridge (Mass­a­chu­setts), 2018 ; Jonathan Rauch, The Con­sti­tu­tion of Knowl­edge : A Defense of Truth, Brook­ings Insti­tu­tion Press, Wash­ing­ton, DC, 2021.

[3] Sean Illing, “Matt Taib­bi on Don­ald Trump’s strange appeal”, Vox, 1er févri­er 2017, www.vox.com

[4] Olivia Solon et Sab­ri­na Sid­diqui, “Rus­sia-backed Face­book posts “reached 126 mil­lion Amer­i­cans” dur­ing US elec­tion”, The Guardian, Lon­dres, 31 octo­bre 2017.

[5] Ceren Budak, Bren­dan Nyhan, David M. Roth­schild, Emi­ly Thor­son et Dun­can J. Watts, “Mis­un­der­stand­ing the harms of online mis­in­for­ma­tion”, Nature, vol. 630, n° 8015, Lon­dres, 6 juin 2024.

[6] Nir Grin­berg, Ken­neth Joseph, Lisa Fried­land, Briony Swire-Thomp­son et David Laz­er, “Fake news on Twit­ter dur­ing the 2016 U.S. pres­i­den­tial elec­tion”, Sci­ence, vol. 363, n° 6425, 25 jan­vi­er 2019.

[7] Marc Bloch, “Réflex­ions d’un his­to­rien sur les fauss­es nou­velles de la guerre”, Allia, Paris, 2025 (1921).

[8] Hen­rik Enroth, “Cri­sis of author­i­ty : the truth of post-truth”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Pol­i­tics, Cul­ture, and Soci­ety, vol. 36, n° 2, juin 2023.

[9] Diana Popes­cu-Sar­ry, “Post-truth is mis­placed dis­trust in tes­ti­mo­ny, not indif­fer­ence to facts : impli­ca­tions for delib­er­a­tive reme­dies”, Polit­i­cal Stud­ies, vol. 72, n° 4, Lon­dres, novem­bre 2024.

[10] Adam Tooze, “Trump’s futur­ism : Elon’s rock­ets and few­er dolls for “baby girl”. Part I”, Chart­book, 6 mai 2025.