L’ICE, la police fasciste anti-migrants sous Trump


Agent de l’ICE à la sor­tie du tri­bunal de l’immigration, Fed­er­al Plaza à New York © Pho­to Mark Peter­son / Redux / REA

La vio­lence de cette police, dirigée essen­tielle­ment con­tre les migrants d’o­rig­ine his­panique, out­re qu’elle ressort d’une volon­té de fer­me­ture xéno­phobe qui nie toute l’his­toire du pays, est claire­ment raciste et en pro­tec­tion des seuls blancs, hommes… Elle rap­pelle les SA des débuts du régime nazi (Sturmabteilung, organ­i­sa­tion para­mil­i­taire), menant le même type d’opéra­tions des­tinées à faire peur, aux juifs à l’époque (et à en tru­cider au pas­sage).

L’Eu­rope, la France sont-ils à l’abri de ces pra­tiques ? D’une part les traite­ments réservés aux migrants, avec un usage mas­sif des tech­nolo­gies numériques, sont très défail­lants dès main­tenant quand au respect des lib­ertés. D’autre part, la pro­gres­sion des extrèmes droites (et la bas­cule dans leur sens des droites clas­siques, de par­tis socio-libéraux ou socio-démoc­rates) font crain­dre le pire. Les réac­tions pop­u­laires améri­caines de sol­i­dar­ité doivent nous inspir­er…

Au douz­ième étage du 26 Fed­er­al Plaza, à Man­hat­tan, des hommes masqués déam­bu­lent dans les couloirs du tri­bunal admin­is­tratif. À l’intérieur des salles d’audience, tout le monde ne pense plus qu’à une chose : à ce qui attend les migrant·es à la sor­tie. Depuis l’été, des per­son­nes immi­grées, pour la plu­part can­di­dates à l’asile (donc présentes légale­ment), sont arrêtées tous les jours à New York, sous les yeux de leurs enfants, lors de sim­ples ren­dez-vous admin­is­trat­ifs. Qui sera bru­tale­ment arrêté·e par les nervis de l’ICE ?

Physique “balèze”, arme à la cein­ture, en civ­il mais avec un gilet Police, cagoulé avec lunettes de soleil, cas­quette… pour empêch­er de voir leur vis­age, leur présence est effrayante et c’est l’objectif : les agents de l’ICE (Immi­gra­tion and Cus­toms Enforce­ment), la désor­mais célèbre police de l’immigration améri­caine, cul­tivent leur look para­mil­i­taire.

L’accusation d’illégalité est bal­ayée par Tri­cia McLaugh­lin, porte-parole du départe­ment de la sécu­rité intérieure. Pour elle, les arresta­tions dans l’enceinte des tri­bunaux relèvent du “bon sens. Elles “per­me­t­tent d’économiser de pré­cieuses ressources poli­cières, puisque les policiers savent déjà où se trou­ve leur cible”. Ces arresta­tions seraient égale­ment “plus sûres”. On voit bien là le cynisme du “c’est plus pra­tique”.

L’ICE a été créée sous George W. Bush en 2001, suite aux atten­tats du 11 sep­tem­bre. Il s’agissait de lut­ter con­tre le ter­ror­isme en dotant cette agence de pou­voirs dis­cré­tion­naires pour sur­veiller, pour­suiv­re, détenir et expulser les per­son­nes qu’elle con­sid­ère comme des “men­aces pour la sécu­rité publique ou la sécu­rité nationale”. Elle est main­tenant sur­dotée sous Trump II, et dotée de pou­voirs encore plus éten­dus : son bud­get adop­té en juil­let lui a alloué 75 mil­liards de dol­lars sur qua­tre ans, soit 18,8 mil­liards par an en moyenne, près du dou­ble que précédem­ment. Aujour­d’hui la plus grande agence d’enquêtes du DHS (Départe­ment de la Sécu­rité Intérieure), avec 20 000 agents répar­tis dans plus de 400 bureaux à tra­vers le pays, elle est désor­mais une arme poli­tique au ser­vice d’un prési­dent qui détient tous les pou­voirs.

Son bud­get énorme sert pour l’achat d’armes, de muni­tions, de gilets pare-balles et surtout à l’acquisition de tech­nolo­gies de sur­veil­lance. Pour ce dernier domaine, des com­man­des mul­ti­ples ont été passées auprès de Clearview AI (recon­nais­sance faciale), Mag­net Foren­sics et Cellebrite (extrac­tion de don­nées de télé­phones porta­bles), Pen­link (don­nées de local­i­sa­tion issues de télé­phones), Palan­tir (pour dévelop­per “Immi­gra­tion OS”, plate­forme tout-en-un des­tinée à cibler les migrants), Paragon (four­nisseur israélien de logi­ciels espi­ons)…

En effet, l’ICE parie très large­ment sur les tech­niques de sur­veil­lance numérique testées notam­ment en Israël con­tre les gaza­ouis, pour pis­ter puis organ­is­er des “raids numériques” pour arrêter et expulser les migrant.es.

Elle engage des dizaines de sous-trai­tants privés pour sur­veiller les plate­formes X, Face­book, Tik­Tok, Youtube, Red­dit… Notam­ment, pour créer un cen­tre de sur­veil­lance des réseaux soci­aux, avec près de 30 ana­lystes opérant 24 h sur 24 et 7 jours sur 7, pour “recueil­lir en temps réel” des infor­ma­tions sur des indi­vidus à par­tir des don­nées partagées en ligne. Cette sur­veil­lance con­cerne les pho­tos, les pub­li­ca­tions et les mes­sages des util­isa­teurs pour iden­ti­fi­er des per­son­nes recher­chées, mais aus­si celles et ceux qui tiendraient des pro­pos “sus­pects” (anti trump ou pro immi­gra­tion, ou même à la recherche de toute per­son­ne exp­ri­mant une forme d’attachement à son pays d’origine…). Ce qui pour­rait con­cern­er à terme des mil­lions de citoyens améri­cains.

La pos­si­bil­ité d’acheter ces don­nées via des tiers per­met aus­si aux agences de sur­veiller un grand nom­bre de per­son­nes sans man­dat judi­ci­aire. L’usage des out­ils d’intelligence arti­fi­cielle, par exem­ple pour pou­voir retrou­ver les vis­ages des per­son­nes recher­chées via la recon­nais­sance faciale, est aus­si prob­lé­ma­tique : les sys­tèmes de recon­nais­sance faciale ont déjà plusieurs fois été pointés du doigt pour leur biais raciste.

Cette sur­veil­lance de masse, automa­tisée, peut avoir des con­séquences énormes : l’ICE mul­ti­plie les arresta­tions vio­lentes dans tout le pays et se fixe le chiffre d’un mil­lion d’expulsions à la fin de l’année 2025 (objec­tif de 3 000 arresta­tions par jour). D’autant que cette stratégie du choc peut mas­quer une éro­sion plus large de l’État de droit, éten­due à beau­coup plus que celles con­cer­nant les seuls migrants Illé­gaux.

Cela con­cerne aus­si les lieux où cette police opère : “Ils vont dans les fer­mes où plus de 40 % des tra­vailleurs sont sans-papiers. Ils vont dans des com­mu­nautés, dans des quartiers dans lesquels il y a beau­coup de Lati­nos ou d’Asi­a­tiques. Ils vont dans des lieux de tra­vail où on sait qu’il y a des com­mu­nautés immi­grées.” Ces agents “débar­quent chez les gens ou sur les lieux de tra­vail sans man­dat. Ils n’ont pas le droit mais leurs méth­odes expédi­tives ne sont con­trées que tar­di­ve­ment devant les tri­bunaux.” 

L’ICE mène désor­mais des “rafles”, comme celle qui a visé “des Vénézuéliens qui ont été mis dans un avion et emmenés soit à Guan­tanamo, soit au Sal­vador et dans d’autres pays, sans aucune autre forme de procès”. D’autres en revanche restent en déten­tion aux États-Unis. “Le prob­lème, c’est que quand on arrête des cen­taines, des mil­liers de per­son­nes par jour, il y a une lim­ite de nom­bre de places de déten­tion.”

Jed Wasser­man, avo­cat spé­cial­isé à New York dans le droit des étrangers et des étrangères, con­state :  “la pos­si­bil­ité d’une remise en lib­erté sous cau­tion a été com­plète­ment élim­inée, même quand la per­son­ne ne représente aucun dan­ger pour la com­mu­nauté. Faire appel lorsqu’une demande d’asile a été rejetée est aus­si devenu très décourageant. Avant, cela coû­tait une cen­taine de dol­lars. Main­tenant, plus de 1 000.” 

À New York, plusieurs juges admin­is­trat­ifs ont été virés. Comme si le pou­voir cher­chait à envoy­er un sig­nal aux juges restants… Glob­ale­ment, aujourd’hui, les avo­cats du départe­ment de la sécu­rité intérieure améri­cain [dont dépend l’ICE – ndlr] mul­ti­plient les procé­dures, même sur les plus petites choses.”  Mar­garet Car­gi­oli, avo­cate au sein de l’Immi­grant Defend­ers Law Cen­ter, observe “la mise en place d’un nou­veau sys­tème par l’administration Trump, visant à instau­r­er le classe­ment anticipé des dossiers d’asile sans que la per­son­ne puisse présen­ter des preuves ou des témoins con­cer­nant son éli­gi­bil­ité à l’asile”. “L’administration Trump cherche à réduire les finance­ments publics des fonds qui per­me­t­tent aux enfants migrants d’être représen­tés par un avo­cat com­mis d’office. Alors qu’en par­al­lèle, elle investit des mil­liards de dol­lars pour sépar­er les enfants de leurs par­ents”. Il y a déjà eu vingt morts dans les cen­tres de déten­tion de l’ICE depuis que Don­ald Trump est revenu au pou­voir. Par­mi les caus­es des décès, on trou­ve des acci­dents vas­cu­laires cérébraux, un cas d’insuffisance res­pi­ra­toire, et trois pos­si­bles sui­cides.

Les méth­odes employées choquent et une résis­tance s’or­gan­ise. Des villes et des États “sanc­tu­aires”  refusent que leur police locale coopère avec les forces fédérales en four­nissant des infor­ma­tions sur des immi­grés poten­tielle­ment sans-papiers. Dans cer­tains endroits, des tracts en espag­nol sont dis­tribués pour expli­quer leurs droits aux per­son­nes en sit­u­a­tion illé­gale et leur con­seiller de ne pas surtout pas ouvrir leur porte, car les agents d’ICE n’ont pas de man­dat pour les arrêter.

A Los Ange­les, l’état d’urgence a été déclaré en octo­bre pour aider les migrants vic­times des raids de la police de l’immigration. Le décret a mis en place un mora­toire sur les expul­sions et une aide finan­cière et sociale pour les migrants locataires touchés par la poli­tique de l’administration Trump. Lors de ces raids, même des citoyens améri­cains ont été arrêtés. Trump y a répon­du par l’envoi de la Garde nationale.

Même les sou­tiens de Trump com­men­cent à cri­ti­quer sa poli­tique migra­toire, notam­ment dans le secteur agri­cole. Les raids ont ain­si été un temps sus­pendus dans les zones très rurales où Trump compte beau­coup d’électeurs, puis ont été à nou­veau autorisés sous la pres­sion notam­ment du con­seiller Stephen Miller.

Ce sont aus­si des actions spon­tanées pour s’opposer aux razias de l’ICE : le 21 octo­bre à Man­hat­tan, plus de 50 agents sont inter­venus pour arrêter plusieurs vendeurs à la sauvette dans ce quarti­er très prisé par les touristes. Cette descente a provo­qué la colère des New-yorkais présents. De nom­breuses per­son­nes ont insulté les agents fédéraux et ont filmé la scène, puis ont pour­suivi ces agents jusque devant leurs locaux, d’après le New York Times. Dans la soirée, des man­i­fes­tants ont protesté dans les rues du quarti­er con­tre les arresta­tions de migrants en scan­dant “ICE out of New-York” (ICE hors de New-York). 

Dans l’opin­ion améri­caine, pour­tant majori­taire­ment favor­able à un dur­cisse­ment des règles d’im­mi­gra­tion, on observe “une chute du sou­tien à la façon dont c’est opéré. Si la pop­u­la­tion approu­vait glob­ale­ment l’idée de la fer­me­ture des fron­tières ou de la traque des crim­inels, elle s’op­pose en revanche à l’ar­resta­tion du “père de famille qui est là depuis trente ans, qui paye ses impôts, qui a un enfant améri­cain, une femme améri­caine…”. Des mil­lions de per­son­nes  man­i­fes­tent ain­si à tra­vers le pays – notam­ment à Los Ange­les, où Don­ald Trump a envoyé la garde nationale pour con­tenir la protes­ta­tion – bran­dis­sant des dra­peaux mex­i­cains en guise de sou­tien aux migrants.

Beau­coup passent leurs pro­fils en privé, changent leur pho­to et met­tent un pseu­do pour con­serv­er autant que pos­si­ble leur anony­mat. Mais d’autres refusent de se cacher et de se taire : “Ils veu­lent qu’on ait peur, par­lons encore plus fort”, “Je refuse d’être silen­cieux”, “On ne vivra pas dans la ter­reur, c’est exacte­ment ce qu’ils cherchent”…

Sur Tik­Tok, les vidéos d’ar­resta­tions en pleine rue se mul­ti­plient. Les util­isa­teurs dénon­cent, pour beau­coup, la vio­lence des agents de l’ICE. Cer­tains comptes repren­nent les dernières actu­al­ités qui con­cer­nent l’a­gence et recensent les endroits où ont été vus les agents dernière­ment. Plusieurs cartes inter­ac­tives visu­alisent les derniers lieux d’in­ter­pel­la­tions et les zones les plus fréquen­tées par la police de l’im­mi­gra­tion (ICE Track­er, ou Arcgis). L’ap­pli­ca­tion la plus répan­due, ICE­Block, per­me­t­tait de sig­naler la présence de la police de l’im­mi­gra­tion dans un ray­on de huit kilo­mètres, à la manière de Waze. Mais elle a été sup­primée de l’App Store d’Apple, son créa­teur, Joshua Aaron, d’o­rig­ine juive, a protesté en soulig­nant que ces opéra­tions lui rap­pelaient l’Alle­magne nazie.