L’Inde, championne de l’identification numérique

Nico­las Belorgey, soci­o­logue, a notam­ment enquêté sur le “New Pub­lic Man­age­ment”, tech­nique de ges­tion appliquée à l’ad­min­is­tra­tion française avec les dégâts que l’on con­nait. Par son nou­veau livre “Fich­er tout le monde ? La bataille de l’identifiant numérique en Inde”, il s’in­téresse cette fois à l’u­til­i­sa­tion de l’i­den­tité numérique par le biais d’outils bio­métriques. Avec des con­séquences énormes pour les habitant.es, notam­ment les plus pau­vres, en ter­mes d’accès aux droits soci­aux et de lib­erté.

Bien sûr, cela fait penser aux méth­odes chi­nois­es (crédit social, répres­sion des Ouïghours…), israéli­ennes (au détri­ment des palestinien.nes), améri­caines (ICE, au détri­ment des migrant.es)… Mais la men­ace existe aus­si chez nous : l’UE vise à ce que 80% des habitant.es aient une iden­tité numérique en 2030, et des tech­niques d’i­den­ti­fi­ca­tion bio­métrique nous sont imposées, même de façon illé­gale, qui per­me­t­tent le pistage per­ma­nent en lien avec les fichiers nationaux (fichiers TAJ et TES).

Ci-dessous inter­view de l’au­teur par Médi­a­part.

Nico­las Belorgey, chercheur au CNRS, cherche à com­pren­dre, par une étude de ter­rain, les fonc­tion­nements et les effets du fichage bio­métrique des près de 1,5 mil­liard de per­son­nes (l’Inde a dépassé, depuis 2023, la Chine comme pays le plus peu­plé au monde).

Cet ouvrage analyse cette poli­tique à par­tir de l’économie des tech­nolo­gies et de l’innovation, de l’économie et la soci­olo­gie poli­tiques, enfin selon les ques­tions de sur­veil­lance et de lib­ertés publiques.

Avec un recul d’une quin­zaine d’années, jusqu’à quel point peut-on affirmer que l’identifiant numérique bap­tisé Aad­haar a trans­for­mé l’Inde ?

Aad­haar a enreg­istré bio­métrique­ment env­i­ron 95 % de la pop­u­la­tion, dis­ons 1,4 mil­liard de per­son­nes, dans une base de don­nées nom­i­na­tive, acces­si­ble “en temps réel” par les acteurs privés. Grâce à la “clé pri­maire” que con­stitue l’identifiant, dis­séminé à son tour dans une foule d’autres bases de don­nées, ces acteurs – par exem­ple des employeurs ou des ban­ques – peu­vent recouper toutes ces bases et acquérir une lis­i­bil­ité sans précé­dent des per­son­nes. C’est une sorte de cadas­tre de la pop­u­la­tion, qui marchan­dise l’identité pour en faire un act­if pro­duc­tif.

Peut-on repér­er des cor­réla­tions, voire des caus­es à effets, entre le développe­ment économique de l’Inde et cette numéri­sa­tion d’une pop­u­la­tion de presque 1,5 mil­liard d’individus ?

Oui. Tout d’abord, cette numéri­sa­tion a été per­mise par le développe­ment du pays. Il fal­lait une accu­mu­la­tion ini­tiale suff­isante pour per­me­t­tre la mise en place d’un tel dis­posi­tif. Finan­cière­ment, l’ensemble a coûté à la puis­sance publique entre 0,5 et 2,5 mil­liards d’euros net entre 2009 et 2021, et ces coûts pour­raient con­tin­uer à croître. Tech­nique­ment, il fal­lait une cer­taine maîtrise des out­ils infor­ma­tiques, mar­ket­ing et éta­tiques pour enreg­istr­er toute cette pop­u­la­tion, même s’il reste beau­coup d’erreurs et d’approximations.

Mais Aad­haar a aus­si été ren­du néces­saire par une absence de péné­tra­tion d’Internet dans le pays. En effet, l’objectif ini­tial fon­da­men­tal est d’appliquer en l’Inde le mod­èle économique de Google ou de Face­book, c’est-à-dire de prédire les com­porte­ments pour en tir­er un prof­it, comme cela a bien été analysé par Shoshana Zuboff.

Or, en Inde au début des années 2000, moins de 10 % de la pop­u­la­tion accède au Web, de sorte que les sys­tèmes d’identification habituels des per­son­nes – les iden­ti­fi­ants per­ma­nents euphémisés sous le nom de cook­ies pour ne pas inquiéter le cha­land, ou les comptes Face­book ou Google – ne sont pas util­is­ables pour recueil­lir des infor­ma­tions sur les clients. Le pro­jet est lancé en 2009.

En revanche, dans l’autre sens – de la numéri­sa­tion vers le développe­ment économique –, on n’observe pour le moment aucune cor­réla­tion pos­i­tive. Cette inno­va­tion majeure qui, selon une analyse schumpétéri­enne, aurait dû enclencher la phase ascen­dante d’un nou­veau cycle économique, n’a rien don­né de ce côté.

Au con­traire, la démonéti­sa­tion de 2016 – le retrait de la cir­cu­la­tion des prin­ci­paux bil­lets de banque, adop­té vraisem­blable­ment pour forcer les gens à s’enregistrer dans Aad­haar, préal­able néces­saire aux paiements numériques, un des aspects de la numéri­sa­tion des per­son­nes – a provo­qué un choc de demande négatif qui a obéré la crois­sance.

Dans quels domaines de la vie des citoyen·nes a‑t-il eu le plus d’importance con­crète ?

Dans l’accès aux droits soci­aux, parce que l’accès à ces droits est essen­tiel, voire vital, et qu’il con­cerne la plus grande par­tie de la pop­u­la­tion. Par exem­ple, quand les pro­mo­teurs d’Aad­haar se sont ren­du compte que le sim­ple mar­ket­ing ne suf­fi­rait pas pour que les gens s’enregistrent dans leur base, ils sont passés par l’État pour que celui-ci l’impose comme préal­able à l’accès aux rations ali­men­taires, aux retraites ou à l’assurance-maladie.

En con­séquence, tous ceux qui n’étaient pas enreg­istrés cor­recte­ment dans le dis­posi­tif étaient réputés fraudeurs et étaient rayés des listes. Et l’enregistrement est un véri­ta­ble par­cours du com­bat­tant. Il y a ain­si eu des morts de faim, comme San­toshi Kumar, une jeune fille de 11 ans vivant dans une famille rurale pau­vre pour qui tous les dis­posi­tifs d’aide se sont fer­més.

En matière de retraite, env­i­ron 470 000 per­son­nes ont été rayées des listes au Rajasthan dans les années 2010, au motif que l’identifiant aurait per­mis, par recoupe­ment des fichiers, de mon­tr­er qu’elles auraient été mortes ou inscrites en dou­ble. L’État a ain­si revendiqué env­i­ron 75 mil­lions d’euros d’économies.

Sauf qu’un tiers des intéressés étaient bel et bien vivants et pas en dou­ble, comme l’ont mon­tré les jour­nal­istes d’investigation qui se sont penchés sur la ques­tion. Les retraites ne sont pas très élevées, entre 5 et 10 euros par per­son­ne et par mois, mais elles sont essen­tielles pour les intéressés. Très peu ont été indem­nisés et beau­coup sont morts de pau­vreté.

Ensuite, il y a bien sûr les arnaques à l’identifiant qui se dévelop­pent, notam­ment à par­tir des empreintes dig­i­tales, puisqu’il est basé sur celles-ci, qui peu­vent être con­tre­faites, que ce soit avec des méth­odes arti­sanales comme de la colle ou plus mod­ernes en util­isant les cap­teurs de nos smart­phones et autres ter­minaux numériques.

Enfin, ce qui émerge à présent est l’util­i­sa­tion de l’identifiant pour expurg­er les opposants poli­tiques des listes élec­torales. En 2026, les nation­al­istes hin­dous ont ain­si fini par rem­porter la vic­toire dans un État, le Ben­gale-Occi­den­tal, qui leur résis­tait jusqu’alors, et ce, juste après un “exer­ci­ce spé­cial de révi­sion inten­sif” des listes util­isant Aad­haar, et qui ressem­ble beau­coup à l’exclusion des électeurs pau­vres aux États-Unis, décrit notam­ment par Steven Lev­it­sky et Daniel Ziblatt dans leur livre sur la mort des démoc­ra­ties.

Qu’est-ce qui dis­tingue l’identification numérique que vous avez étudiée en Inde d’une carte d’identité tra­di­tion­nelle ?

Une carte d’identité tra­di­tion­nelle per­met à son déten­teur de faire val­oir son iden­tité en tant que de besoin, par exem­ple pour aller vot­er. L’identification numérique, en Inde et ailleurs, per­met de con­stru­ire des fichiers à par­tir de toutes les fois où une per­son­ne s’identifie au cours de sa vie. Ces fichiers sont une source de con­nais­sance iné­galée à ce jour, mais ils sont détenus et util­isés par d’autres qu’elle, et pas néces­saire­ment dans son intérêt.

En quoi les ter­mes de cap­i­tal­isme de sur­veil­lance, pop­u­lar­isés par Shoshana Zuboff, vous parais­sent-ils inaptes à ren­dre pré­cisé­ment compte du phénomène à l’œuvre en Inde depuis le début des années 2010 ?

Le cap­i­tal­isme ren­voie à un mode de pro­duc­tion économique et, plus large­ment, d’organisation de la société. La sur­veil­lance est un phénomène poli­tique. Même si les deux sont de plus en plus entrelacés aujourd’hui, la sur­veil­lance a ses pro­pres orig­ines, qui sont bien antérieures au cap­i­tal­isme – on pense aux dis­posi­tifs dis­ci­plinaires dans les pris­ons, les armées, les hôpi­taux, etc. –, et elle con­tin­ue à se dévelop­per de manière rel­a­tive­ment autonome.

Par­ler de “cap­i­tal­isme de sur­veil­lance” revient, à mon sens, à écras­er la dimen­sion poli­tique, à la réduire à n’être que le reflet de la sphère économique, ce qu’elle est dans une cer­taine mesure, mais pas unique­ment. Par exem­ple en Inde, à par­tir de l’accession des nation­al­istes hin­dous au pou­voir en 2014, l’identifiant numérique a con­nu une accéléra­tion qui n’avait rien d’économique.

Com­ment les nation­al­istes hin­dous ont-ils détourné cette inno­va­tion et peut-on déduire de cette expéri­ence que les bonnes inten­tions numériques risquent sys­té­ma­tique­ment de devenir des out­ils de sur­veil­lance ou d’oppression ?

Ce retourne­ment était spec­tac­u­laire, car les nation­al­istes avaient jusqu’alors con­spué Aad­haar pour des raisons en par­tie élec­toral­istes. Ils l’ont adop­té non pour son objec­tif affiché de vecteur de crois­sance économique, auquel le par­ti du Con­grès, au pou­voir avant eux, sem­ble avoir cru, mais pour son poten­tiel de sur­veil­lance de la pop­u­la­tion. Un iden­ti­fi­ant uni­versel, une fois en place, peut servir à une foule de choses.

De leur côté, les pro­mo­teurs d’Aad­haar ont été trop heureux que leur bébé ne soit pas tué dans l’œuf comme ini­tiale­ment annon­cé. Ils ont adop­té à l’égard des nation­al­istes hin­dous, qu’ils avaient pour­tant par­fois même com­bat­tus dans l’arène élec­torale, la même “indif­férence rad­i­calele terme est de Zuboff – que la tech états-uni­enne à l’égard des dis­cours extrémistes sur son sol, pourvu que ceux-ci passent par ses plate­formes et donc con­tribuent à la dif­fu­sion de celles-ci dans la société.

Ce qui dépasse le cadre indi­en est la con­fig­u­ra­tion poli­tique dans laque­lle nous nous trou­vons aujourd’hui, à l’artic­u­la­tion entre des pou­voirs néolibéraux, qui dévelop­pent ce type d’outil dans une optique essen­tielle­ment économique, et des pris­es de pou­voir à l’extrême droite du champ poli­tique, qui les retour­nent à des fins autori­taires.

Com­paré aux dis­posi­tifs de con­trôle des pop­u­la­tions étudiés par Michel Fou­cault, vous écrivez que l’identifiant numérique indi­en est net­te­ment plus dan­gereux parce qu’il est plus omniprésent, mais aus­si parce qu’il est sujet à de nom­breuses erreurs. N’est-ce pas le cas de tous les dis­posi­tifs de mise en don­nées de la pop­u­la­tion ?

La croy­ance selon laque­lle le corps exis­terait indépen­dam­ment de la per­son­ne dans son ensem­ble, et donc pour­rait être saisi par des dis­posi­tifs d’identification bio­métrique, a été qual­i­fiée de “fétichisme cor­porel” par Don­na Har­away, philosophe et fémin­iste états-uni­enne.

Si l’usage de l’identification numérique des per­son­nes sem­ble s’universaliser, ce n’est pas parce que “ça marche”, mais parce que l’IA ne peut fonc­tion­ner sans un appren­tis­sage mas­sif, qui sup­pose une dif­fu­sion mas­sive dans la société.

De plus en plus de per­son­nes s’identifient bio­métrique­ment sur leurs smart­phones en pen­sant que c’est pra­tique, mod­erne et effi­cace, mais beau­coup doivent recon­naître que “ça ne marche pas bien”. Et au fil du temps, les risques d’usurpation d’identité aug­mentent et le corps s’altère.

Quels sont les raisons, les modes et l’efficience des résis­tances à cette numéri­sa­tion de toute la pop­u­la­tion ?

On peut iden­ti­fi­er cinq courants de résis­tance : les défenseurs des lib­ertés publiques, qui pointent les dan­gers du fichage général­isé ; ceux des droits soci­aux, qui dénon­cent l’atteinte à ceux-ci ; les infor­mati­ciens, qui mon­trent les failles de sécu­rité du dis­posi­tif et donc par exem­ple les arnaques aux­quelles il donne nais­sance ; les sci­en­tifiques purs, qui ne s’y intéressent pas beau­coup mais ont indiqué en pas­sant qu’il n’était pas fiable ; enfin cer­tains nation­al­istes, qui aimeraient bien fich­er tout le monde mais trou­vent juste­ment que le sys­tème n’est pas assez fiable.

Les prin­ci­pales arènes du com­bat ont été les médias, le Par­lement et la Cour suprême. Mais, glob­ale­ment, ça n’a pas marché, en rai­son de la faib­lesse actuelle de ces insti­tu­tions pour­tant essen­tielles.

Pourquoi les iden­ti­fi­ants numériques du type Aad­haar font-ils leur appari­tion plutôt dans les pays du Sud ?

Parce que le Nord a résisté. Par exem­ple, le pro­jet bri­tan­nique de 2005 a été rejeté par la pop­u­la­tion.

Sont-ils en train de s’exporter dans les pays du Nord et, si oui, est-ce sous des formes sim­i­laires ou dif­férentes ?

On ne peut qu’être frap­pé par la sim­i­lar­ité des formes, qui ren­voie à la glob­al­ité du phénomène. Un rap­port du Forum économique mon­di­al explicite l’intention et les modal­ités de la con­quête.

Les don­nées per­son­nelles doivent con­stituer le prochain gise­ment de crois­sance, après l’effondrement du cap­i­tal­isme du car­bone dont le rap­port ne par­le pas : “Data is the new oil[la data est le nou­veau pét­role – ndlr].

Le prob­lème vient de ce que les per­son­nes ne font pas con­fi­ance au sys­tème, elles ne souhait­ent pas com­mu­ni­quer leurs don­nées, et pour cause : il y a de plus en plus de vols de ces don­nées au niveau mon­di­al, c’est un des prin­ci­paux risques sur la crois­sance iden­ti­fié par le Forum.

Du coup, dif­férentes straté­gies doivent être déployées pour les con­va­in­cre de com­mu­ni­quer leurs don­nées. La prin­ci­pale est de faire croire que celles-ci con­stitueraient “une nou­velle classe d’actifs”, titre du rap­port. Dans ce con­texte, l’enregistrement dans des iden­ti­fi­ants numériques, indis­pens­ables à la cir­cu­la­tion de ces don­nées per­son­nelles, est présen­té comme volon­taire. Dire qu’il doit devenir oblig­a­toire ne pour­rait que sus­citer une lev­ée de boucliers.

Et c’est exacte­ment ce qu’on observe aujourd’hui dans le Nord. Par exem­ple, France Con­nect – qui, au pas­sage, per­met l’interconnexion de fichiers publics que la créa­tion de la Cnil [Com­mis­sion nationale de l’informatique et des lib­ertés – ndlr] dans les années 1970 était cen­sée empêch­er – est présen­té comme pra­tique, utile pour ses usagers et, surtout, volon­taire. C’est grosso modo la posi­tion de l’Inde avant l’arrivée de l’extrême droite au pou­voir en 2014.

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