Pour l’interdiction de l’intelligence artificielle générative (IAg)

Point de vue d’un séna­teur com­mu­niste du Nord, Alexan­dre Basquin, auteur du livre “Numérique : Stop à l’exploitation !”. Pour notre part, notre col­lec­tif Halte au con­trôle numérique a signé l’appel de l’Até­copol, de Toulouse, et nous nous enga­geons à ne pas utilis­er d’IA généra­tive dans nos pro­duc­tions (site, doc­u­ments, images…).

Par ailleurs, nous tra­vail­lons avec le séna­teur pour le dépôt d’une propo­si­tion de loi “Pour un droit d’accès non numérique aux organ­ismes chargés d’une mis­sion de ser­vice pub­lic”. Nous sommes inter­venus ensem­ble en avril dernier sur ce sujet lors du col­loque organ­isé à l’Assem­blée nationale par la députée écol­o­giste Lisa Bel­lu­co (voir actes du col­loque en fin d’ar­ti­cle).

L’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive n’a pas émergé tel un coup de ton­nerre dans un ciel sere­in, mais s’in­scrit dans la longue con­ti­nu­ité d’in­for­ma­ti­sa­tion et de numéri­sa­tion de nos vies. Le numérique a pris une place con­sid­érable dans notre quo­ti­di­en : mul­ti­pli­ca­tion des écrans, dématéri­al­i­sa­tion des ser­vices, objets con­nec­tés, réseaux dits soci­aux, vidéo­sur­veil­lance, etc., et aujour­d’hui intel­li­gence arti­fi­cielle.

En moyenne, un adulte passe 32 heures par semaine sur des écrans, soit un tiers du temps éveil­lé, et exerce plus de 2600 pres­sions par jour sur son smart­phone. Cette emprise numérique est le point nodal d’un mod­èle économique extrême­ment puis­sant basé sur l’é­conomie de l’at­ten­tion, les tech­nolo­gies per­sua­sives, la cap­ta­tion de nos don­nées per­son­nelles ou les manip­u­la­tions algo­rith­miques. Ce sys­tème favorise une accu­mu­la­tion con­sid­érable de prof­its dans les mains de quelques-uns : les géants du numérique.

Les cinq per­son­nes les plus rich­es de la planète sont, en effet, toutes des mag­nats de la Tech et les cap­i­tal­i­sa­tions bour­sières de ces géants sont même supérieures au Pro­duit Intérieur Brut de cer­tains États. C’est dire leur puis­sance. Rap­pelons tout de même que le cap­i­tal­isme numérique ne se nour­rit que des usages numériques. Car ce sont bien nos usages qui per­me­t­tent cette expo­nen­tielle accu­mu­la­tion de cap­i­tal. C’est pour cela, que dotés d’un cynisme incroy­able, ces géants met­tent tout en œuvre pour que nous soyons tou­jours plus présents devant nos écrans, dopés par des algo­rithmes ultra-per­son­nal­isés, comme cela a été révélé en 2021 par la lanceuse d’alerte Frances Hau­gen avec les “Face­book Files”.

Mais ce n’est pas nou­veau ! Ce fonc­tion­nement fait par­tie de leur écosys­tème. Déjà en 1979, un arti­cle du jour­nal Le Figaro illus­trait l’audace de ce cap­i­tal­isme numérique. Revenant sur le déploiement des ordi­na­teurs au sein des foy­ers, cet arti­cle dis­ait : “Nous ne savons pas quels usages assign­er aux ordi­na­teurs domes­tiques, mais nous pen­sons qu’il y a un marché parce que les ménages pour pra­tique­ment tous ont fini de s’équiper en télé couleur. Il faut trou­ver un pro­duit-relais qui per­pétue les habi­tudes d’achat. La micro-infor­ma­tique doit don­ner un nou­veau souf­fle à un sys­tème marc­hand en panne de nou­veautés”.

Dès l’essor d’une nou­velle tech­nolo­gie, celle-ci est con­stam­ment détournée de son util­i­sa­tion ini­tiale à des fins de con­som­ma­tion de masse pour accu­muler tou­jours plus de prof­its, mais aus­si pour impos­er un cer­tain nom­bre de valeurs cap­i­tal­istes tels l’efficacité, la crois­sance, la pro­duc­tiv­ité, le gain de temps, etc., comme l’a large­ment argu­men­té le philosophe Jacques Ellul.

Nous vivons aujour­d’hui un strict par­al­lèle avec l’émer­gence de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive, déployée à marche for­cée pour le grand pub­lic, avec notam­ment la sor­tie de Chat­G­PT, l’a­vatar d’Open AI, en novem­bre 2022. Il n’a fal­lu que deux mois à Chat­G­PT pour attein­dre 100 mil­lions d’utilisateurs, soit la crois­sance la plus rapi­de de l’histoire des appli­ca­tions numériques. L’IA généra­tive s’appuie sur les mêmes ressorts que les réseaux soci­aux, à savoir les logiques addic­tives qui sont un puis­sant instru­ment d’aliénation.

Car le mod­èle cap­i­tal­is­tique des géants de la Tech n’est pas struc­turé pour répon­dre à un besoin mais pour en créer un et nous plac­er, poten­tielle­ment, dans une posi­ton de servi­tude. Aujourd’hui, pas une journée ne passe sans que ne soit évo­quée l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle. Tout est IA ! Ce que l’on aurait avant con­sid­éré comme un sim­ple logi­ciel infor­ma­tique est, à coup de com­mu­ni­ca­tion, appar­en­té à de l’intelligence arti­fi­cielle. Ain­si, à tra­vers un mar­ket­ing aus­si puis­sant que ciselé, ces géants imposent leur réc­it : l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle serait un futur obligé. Selon la chercheuse Cecil­ia Rikap, les ingénieurs de Microsoft ont même co-écrit 88 % des 15 000 pub­li­ca­tions sci­en­tifiques sur l’IA qu’elle avait recen­sées. Ça laisse peu de place au con­tre-réc­it !

Que l’on soit béat, admi­ratif, cri­tique ou réfrac­taire, le mou­ve­ment serait en marche et rien ne pour­rait l’en­ray­er. Nous n’aurions ain­si pas d’autre choix que de nous adapter dans un con­texte où l’intelligence arti­fi­cielle est dev­enue le totem de l’é­conomie mon­di­ale, un nou­v­el out­il de con­cur­rence entre les nations. Or, l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive est, comme son nom l’indique, une tech­nolo­gie capa­ble de génér­er du con­tenu, que ce soit des images, du texte, des vidéos ou de la musique… Mais elle n’est capa­ble que de cela !

La place qu’elle prend dans nos vies frôle par­fois l’absurde avec une IA nom­mée min­istre en Alban­ie, des acteurs, des jour­nal­istes ou des groupes de musique virtuels, des IA qui redonnent vie aux morts ou encore des forums sur lesquels des IA peu­vent dis­cuter entre elles. On pour­rait en rire, s’il n’y avait pas une part de drame. Car l’IA généra­tive ne porte en aucun cas un éventuel mieux-être social. En revanche, elle peut être util­isée à des fins de raison­nement et habituer les usagers à obtenir une réponse immé­di­ate, sans appren­tis­sage et sans recul. Quelle est l’échelle de valeur lorsque l’on peut créer sans appren­dre et que tout se vaut ?

De plus, et cela est large­ment doc­u­men­té et sour­cé, l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive réclame une gigan­tesque puis­sance de cal­cul, forte­ment con­som­ma­trice de fonci­er, d’én­ergie et d’eau. Par­fois même au détri­ment des intel­li­gences arti­fi­cielles spé­cial­isées dites “applica­tives” ou “étroites”. La sor­tie de terre de mil­liers de cen­tres de don­nées, tou­jours plus gigan­tesques, à tra­vers le monde, pointe bru­tale­ment la matéri­al­ité de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, bien loin des seules répons­es mag­iques de Chat GPT, de Claude, Grok ou Gem­i­ni. Der­rière toute chose sim­ple se cache sou­vent une réal­ité com­plexe qui fait réa­gir de plus en plus de citoyens. Démis­sions d’élus, plaintes asso­ci­a­tions, déci­sions d’annulation des tri­bunaux, inquié­tudes légitimes de notre jeunesse et des salariés, etc. La con­tes­ta­tion se man­i­feste partout en France et dans le Monde.

Au-delà des évi­dentes prob­lé­ma­tiques envi­ron­nemen­tales, nous pour­rions aus­si citer celles en matière d’emploi et de con­di­tions de tra­vail. Les pre­miers effets se font d’ailleurs déjà sen­tir notam­ment dans le monde de la cul­ture et de la créa­tion et dans le cadre du man­age­ment
algo­rith­mique avec des risques de sur­veil­lance général­isée ; le pil­lage de nos don­nées per­son­nelles et la mul­ti­pli­ca­tion des attaques cyber, ou encore la mise à mal de nos fonc­tions cog­ni­tives, comme a pu le démon­tr­er l’u­ni­ver­sité améri­caine du MIT, par­lant même de “camisole men­tale”.

Ce n’est pas tout. Der­rière le développe­ment effréné des IA se trou­vent des “data work­ers”. Ces tra­vailleurs de la don­née, large­ment exploités, tra­vail­lent dans des con­di­tions déplorables, dans des pays où le droit du tra­vail est inex­is­tant. Com­plète­ment et volon­taire­ment invis­i­bil­isés par les plate­formes numériques à coups de claus­es de con­fi­den­tial­ité, ils passent leur journée à ali­menter l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive. Ils incar­nent de manière évi­dente l’exploitation de l’homme par l’homme pour faire vivre cette nou­velle tech­nolo­gie ven­due comme un “idéal”.

Ces points méri­tent à eux seuls que l’on s’in­ter­roge sur ce qui nous est imposé. Mais il y a un angle qui, selon moi, est trop peu abor­dé : celui de la déshu­man­i­sa­tion des rap­ports soci­aux, ren­for­cée et accélérée par l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive. Le proces­sus est en cours et la men­ace démoc­ra­tique bien réelle.

Car le mou­ve­ment dit lib­er­tarien, porté par de nom­breux acteurs de la Tech, à com­mencer par le mul­ti­mil­liar­daire fon­da­teur de Pay­Pal Peter Thiel, con­sid­ère que la démoc­ra­tie et la lib­erté sont incom­pat­i­bles. Pire, ce mou­ve­ment mène une véri­ta­ble croisade con­tre les valeurs démoc­ra­tiques et égal­i­taires. Il porte un pro­jet poli­tique qui s’ap­puie sur la polar­i­sa­tion et la frag­men­ta­tion de la société, sur le ren­force­ment des indi­vid­u­al­ismes et l’isole­ment des citoyens, sur la mise à mal de toutes formes de col­lec­tif, de toutes formes de sol­i­dar­ité.

Je suis bien loin d’être techno­phobe, mais force est de con­stater qu’aujourd’hui nous avons besoin d’une dés­escalade numérique car, encore une fois, ce qui est annon­cé comme un pro­grès est surtout et à l’évidence un recul. Alors j’en­tends qu’in­ter­dire peut appa­raître lib­er­ti­cide. Mais ce qui est réelle­ment lib­er­ti­cide, c’est le monde dans lequel veu­lent nous faire vivre les géants de la Tech ; ce monde où l’abrutissement et la sur­veil­lance général­isée feraient loi.

C’est bien de cela dont il s’ag­it et c’est bien de cela dont il faut nous préoc­cu­per. Le numérique est un sys­tème et non une pra­tique indi­vidu­elle. C’est pourquoi, pour toutes ces raisons et selon moi, le seul remède est l’interdiction de l’intelligence arti­fi­cielle généra­tive. Je l’assume ! C’est d’un autre pro­jet de société dont nous avons besoin, où l’on replac­erait l’humain au cen­tre et où l’on reprendrait enfin le pou­voir sur ces nou­veaux maîtres du monde.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *