Violences scolaires : les portiques, la reconnaissance faciale sont-ils la solution ?

Le meurtre au couteau d’une sur­veil­lante par un élève devant un col­lège de Nogent (Haute-Marne) le 10 juin, a reposé la ques­tion de la sécu­rité des étab­lisse­ments sco­laires. Au gou­verne­ment, on prône l’in­stal­la­tion de por­tiques pour sanc­tu­aris­er l’é­cole.

Claude Lelièvre, his­to­rien recon­nu de l’é­d­u­ca­tion, replaçait ce débat dans une per­spec­tive his­torique en avril dernier, suite à une attaque au couteau dans un lycée nan­tais.

Après l’at­taque dra­ma­tique au couteau d’un lycéen con­tre ses condis­ci­ples jeu­di 24 avril à Nantes, le pre­mier min­istre François Bay­rou a con­sti­tué une “piste” cen­trale : instal­la­teur des por­tiques de sécu­rité , insis­tant sur “tout ce qui peut aller dans le sens de la sanc­tu­ar­i­sa­tion de l’é­cole”, notion “défendue depuis longtemps”.

Effec­tive­ment, il ya une trentaine d’an­nées, en févri­er 1996, alors min­istre de l’é­d­u­ca­tion nationale, il avait présen­té en ces ter­mes un plan de lutte con­tre la vio­lence à l’é­cole :

L’é­cole doit être un sanc­tu­aire. Pen­dant des décen­nies, sur un plaidé pour une école ouverte […]. Il faut pren­dre une posi­tion inverse, tra­vailler à resanc­tu­aris­er l’é­cole.

Et de pré­conis­er alors l’in­stal­la­tion de clô­tures autour des étab­lisse­ments, en plaidant pour la restau­ra­tion d’un arti­cle de la loi anti­cas­seurs, per­me­t­tant d’in­ter­dire l’en­trée dans l’étab­lisse­ment sco­laire.

Il s’ag­it désor­mais d’in­staller des por­tiques de sécu­rité à l’en­trée des étab­lisse­ments sco­laires – tou­jours dans la même ligne, selon laque­lle le dan­ger vient de l’ex­térieur de l’é­cole.

Encore faudrait-il, d’un point de vue prag­ma­tique, pré­cis­er s’il s’ag­it de dis­posi­tifs de recon­nais­sance d’i­den­tité (con­tre l’in­tru­sion de per­son­nes extérieures à l’étab­lisse­ment, mais qui auraient été impuis­sants en l’oc­cur­rence) ou de por­tiques détecteurs de métaux comme dans les aéro­ports.

Les por­tiques détecteurs de métaux , apparem­ment les plus sûrs, ne sont pas sans failles : ils sont de nature à créer des embouteil­lages qui ne sont pas exempts de trou­bles voire de dan­gers à l’en­trée des étab­lisse­ments, et les couteaux en céramiques ne peu­vent pas être détec­tés.

Par ailleurs, le coût d’in­stal­la­tion d’un por­tique n’est pas nég­lige­able. Il est estimé à au moins plusieurs dizaines de mil­liers d’eu­ros, et atteint sou­vent les cent mille. Rap­porté aux 58 000 écoles et étab­lisse­ments du sec­ond degré, cela ferait une belle somme au total pour une effi­cac­ité toute rel­a­tive.

À vrai dire, l’ac­cent mis sur l’ex­térieur de l’é­cole pour ce qui con­cerne les vio­lences ayant lieu à l’é­cole détourne le regard de ce qui est pour­tant de loin le plus répan­du, à savoir les vio­lences entre élèves, les vio­lences de cer­tains élèves con­tre leurs encad­rants voire les vio­lences de cer­tains encad­rants con­tre les élèves. En 1996 comme actuelle­ment…

On peut même soutenir que cer­taines de ces vio­lences s’en­raci­nent dans une cer­taine façon d’ap­préhen­der l’é­d­u­ca­tion, “catholique”, voire “répub­li­caine”. On peut citer par exem­ple (sinon en exem­ple) la val­ori­sa­tion uni­latérale de l’obéis­sance pour ce qui con­cerne les “Frères des écoles chré­ti­ennes” (issus de la Con­tre-réforme) qui ont été longtemps une con­gré­ga­tion enseignante phare pour l’Église catholique :

L’obéis­sance est une ver­tu par laque­lle on soumet sa volon­té et son juge­ment à un homme comme ten­ant la place de Dieu.

Avec toutes les dérives qui peu­vent s’en­suiv­re et dont on a eu de nom­breuses révéla­tions ces derniers temps.

Encore con­vient-il de ne pas se focalis­er uni­latérale­ment sur cela, à l’in­vi­ta­tion du grand soci­o­logue de l’é­d­u­ca­tion Émile Durkeim qui attire notre atten­tion sur un point cru­cial.

Selon Durkheim, l’Église a en quelque sorte “inven­té” l’é­cole sous une forme insti­tu­tion­nelle forte (à l’in­star d’un “sanc­tu­aire”) parce qu’elle avait “un pro­jet d’en­tre­prise uni­verselle sur les âmes”. Pour le soci­o­logue, qui écrit à la fin du XIX e  siè­cle, l’his­toire de l’é­cole est celle de la longue “laï­ci­sa­tion” de ce pro­jet de “con­ver­sion” dont le con­tenu (Dieu et l’Église, ou la République une et indi­vis­i­ble) importe moins que la forme (celle du “sanc­tu­aire”).

Pour nous aus­si, l’é­cole, à tous les degrés, doit être un lieu morale­ment uni, qui enveloppe de près l’en­fant et qui agisse sur sa nature toute entière […]. Ce n’est pas seule­ment un local où un maître enseigne ; c’est un être moral, un milieu moral, imprégné de cer­taines idées, de cer­tains sen­ti­ments, un milieu qui enveloppe le maître aus­si bien que les élèves.

La mise en avant du “respect des valeurs de la République” qui met l’ac­cent sur les devoirs civiques plutôt que sur les droits et respon­s­abil­ités de la citoyen­neté n’i­rait-elle pas dans ce sens : une ver­sion struc­turelle­ment “catholique” d’une cer­taine édu­ca­tion “répub­li­caine” ?

On peut en effet s’in­ter­roger si on met cela en regard de la pro­fes­sion de foi répub­li­caine de Fer­di­nand Buis­son, per­son­nelle­ment – ​​lui – dans la mou­vance d’un protes­tantisme sécu­lar­isé. Directeur de l’en­seigne­ment pri­maire de 1879 à 1896 et fon­da­teur de la Ligue des droits de l’homme, voici ce qu’il dis­ait au con­grès du Par­ti rad­i­cal en 1903 :

Le pre­mier devoir d’une République est de faire des répub­li­cains […]. Pour faire un répub­li­cain, il faut pren­dre l’être humain si petit et si hum­ble qu’il soit et lui don­ner l’idée qu’il peut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéis­sance à per­son­ne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef quel qu’il soit, tem­porel ou spir­ituel […]. Il n’y a pas d’é­d­u­ca­tion libérale si l’on ne met pas l’in­tel­li­gence en face d’af­fir­ma­tions divers­es, d’opin­ions con­traires, en présence du pour et du con­tre, en lui dis­ant : Com­pare et choi­sis toi-même !

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