Notre appétit pour l’IA alimente la violence au Congo

AFP Mines de Rubaya en RDC

Critique des visées impérialistes de Trump au Groenland, l’Europe n’est pas en reste quant au partenariat qu’elle mène avec le Rwanda sur les matières premières. La majorité du tantale exporté par ce pays est pillé en République démocratique du Congo.

Ci-dessous enquête de Célia Izoard [que nous avions reçue en septembre 2023 et dont nous relayons régulièrement des articles], parue dans le site Reporterre.

Le 28 janvier, près de deux cents mineurs, hommes, femmes et enfants, sont morts ensevelis dans l’effondrement de la mine de Rubaya, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). La même semaine, au Forum économique de Davos, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, s’est félicitée que "l’Europe mène la course pour les technologies clés de demain". D’un côté, les corps paralysés dans la boue, de l’autre, l’Europe menant la course. Immobilité tragique versus avancée triomphale : ces deux images sont le revers d’une même pièce.

La mine de Rubaya ressemble à une gigantesque taupinière, une montagne de terre parsemée de trous. Situé dans la région congolaise du Kivu, ce complexe minier artisanal, foré de toutes parts par des hommes et des enfants avec des pelles rudimentaires, est devenu l’épicentre de la course mondiale à l’IA. Il produit à lui seul près de 20 % du tantale mondial, métal que l’on obtient à partir d’un minéral nommé coltan. Ce dernier est utilisé comme isolant dans les condensateurs, des petites bobines que l’on trouve dans la plupart des circuits électroniques.

Ses cours ont bondi ses dernières années : le tantale permet de produire des condensateurs et des puces électroniques résistant à l’échauffement des milliers de serveurs entassés dans les data centers hyperscale [aux capacités massives]. "Les condensateurs de tantale sont particulièrement adaptés aux exigences des serveurs d’IA en matière de résistance aux hautes températures et de stabilité électrique", soulignait un industriel du secteur cité par Cailian Press, une agence de presse de Shanghai. Avec la multiplication des centres de données, la pression sur ce marché est devenue "explosive".

L’autre caractéristique de la mine de Rubaya est de fonctionner sous occupation militaire. Depuis mai 2024, les creuseurs de coltan travaillent sous le contrôle des mitrailleuses du M23, un groupe séparatiste congolais soutenu par le Rwanda, et de l’armée rwandaise elle-même, selon une lettre du Conseil de sécurité des Nations unies.

"Une escalade de la violence qui augmente le risque d’un embrasement régional plus large"

Les experts des Nations unies, postés dans la région, l’ont établi depuis des années : les opérations du M23 en RDC ont été "conçues et coordonnées par le général James Kabarebe, conseiller du Président du Rwanda pour les questions de défense et de sécurité". Depuis 2024, le M23 et le Rwanda ont annexé un quart de la superficie du Kivu (une région grande comme la Grèce) et contrôlent "les principales zones d’extraction des minéraux dits 3T (étain, tantale et tungstène)".

À la fin de l’année 2025, d’après les experts des Nations unies"les attaques généralisées et systématiques contre les civils, ainsi que les violences sexuelles liées au conflit se sont multipliées de façon alarmante". Mi-décembre, le Conseil de sécurité et le secrétaire des Nations unies ont publié trois communiqués successifs pour dénoncer l’escalade de la violence qui "augmente le risque d’un embrasement régional plus large".

L’annexion du Kivu, qui concentre plus de la moitié des réserves mondiales de tantale, est directement liée à la course que mène l’Europe "pour les technologies clés de demain". La prise de la mine de Rubaya a eu lieu trois mois seulement après la signature par la Commission européenne d’un accord sur les matières premières avec le Rwanda. Cet accord de février 2024 "établit une coopération étroite entre l’UE et le Rwanda" dans le domaine de "l’intégration de chaînes de valeur durables pour les matières premières". Il est fondé sur le fait que "le pays est un acteur majeur au niveau mondial dans le secteur de l’extraction de tantale".

La signature de ce texte a fait bondir les victimes et observateurs du conflit qui ravage depuis trente ans la région du Kivu, et pour cause : la majorité du tantale exporté par le Rwanda est pillé en République démocratique du Congo. Il proviendrait à 90 % des zones de guerre du Kivu, selon un rapport récent de l’ONG Global Witness.

Ce fait n’est pas nouveau. Depuis 2001, les experts des Nations unies démontrent au fil de leurs rapports que le Rwanda arme et dirige des groupes armés séparatistes pour prendre possession des zones minières de la région. Le pillage du Kivu est la contrebande de métaux la plus documentée au monde — il est à l’origine même de l’expression "minerais de conflit". Par cet accord minier, l’Union européenne s’est branchée en toute connaissance de cause sur une économie de guerre.

Avec un aplomb technocratique glaçant, la Commission a justifié son existence par la nécessité de "renforcer le rôle du Rwanda dans la promotion du développement durable et des chaînes de valeur résilientes en Afrique". Il sert en tous cas à casser les monopoles chinois en aidant les entreprises européennes à se procurer du tantale (et dans une moindre mesure du tungstène et de l’étain, destinés à l’électronique et à l’armement).

L’accord a été conclu suite à une série d’investissements européens dans des raffineries d’étain et de tantale opérées au Rwanda par l’entreprise britannique Power Resources et le groupe polonais d’intelligence artificielle Luma Holdings, tous deux domiciliés à Malte. Parallèlement, l’Europe a versé à l’armée rwandaise une aide militaire très décriée de 20 millions d’euros fin 2024.

Une vue générale de la mine de coltan à ciel ouvert de Rubaya, site d’un glissement de terrain massif survenu le 28 janvier 2026. © AFP

Chaque étape de ce partenariat avec l’Europe s’est traduite par un renforcement de l’offensive menée au Congo par le gouvernement de Paul Kagame. Trois mois après la signature de l’accord, le M23 et l’armée rwandaise s’emparaient de la mine de Rubaya ; au début de l’année 2025, ils annexaient la capitale du Nord-Kivu, Goma, puis celle du Sud-Kivu, Bukavu. D’après les experts onusiens, les occupants ont détruit les archives d’État et les titres de propriété, remplacé les chefs coutumiers, recruté des soldats par la force. Ils contrôlent la gestion des terres et organisent des déplacements de population sur des bases ethniques.

Entre janvier et juin 2025, les exportations de coltan du Rwanda ont augmenté de plus de 200 % par rapport à l’année précédente, a signalé Zobel Behalal, expert pour lInitiative globale contre le crime organisé.

"Pour nous, cette politique européenne, c’est comme si la vie des Congolais et des Congolaises n’avait aucune valeur", analysent les membres de Génération Lumière [qui fait partie, comme nous, de la coalition Hiatus], qui milite pour la paix en RDC et contre la surconsommation de métaux en Europe.

À force de marches et de pétitions, ils et elles ont obtenu du Parlement européen, en février 2025, le vote d’une résolution appelant "la Commission européenne et le Conseil à suspendre immédiatement le mémorandum d’entente de l’UE sur les chaînes de valeur des matières premières durables avec le Rwanda, jusqu’à ce que ce pays cesse toute ingérence en RDC, y compris l’exportation de minéraux extraits des zones contrôlées par le M23". Mais Ursula von der Leyen, à la présidence de la Commission européenne, a maintenu le partenariat malgré la position des députés.

En janvier, en réponse aux menaces de Trump d’envahir le Groenland, convoité par le président des États-Unis pour ses ressources minérales, Ursula von der Leyen a affirmé que "l’intégrité territoriale et la souveraineté sont des principes fondamentaux du droit international" et qu’"elles sont essentielles aux yeux de l’Europe". Quand l’Union européenne dénonce le cynisme éhonté du président Trump, on ne peut que penser qu’elle s’interdit à elle-même de déclencher une guerre et de violer l’intégrité territoriale d’un pays pour mettre la main sur ces mêmes ressources. C’est pourtant précisément à ce résultat qu’a conduit son partenariat avec le Rwanda.

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