France culture a consacré trois émissions sur l’IA et ses usages prédateurs : comme armes autonomes (robots tueurs, notamment en usage génocidaire à Gaza), sur le déploiement de data centers (conséquences environnementales, colonialisme…) et sur l’usage de ces IA pour traquer les soit disant.es fraudeurs allocataires sociaux (en ignorant les fraudeurs fiscaux et ceux qui ne versent pas les cotisations dues ou facturent des prestations indues, bien plus nombreux.ses).
Ces émissions, avec de nombreux intervenant.es, prennent en compte les résistances qui émergent un peu partout et se coordonnent.
Présentation ci-dessous, avec les liens vers les podcasts en cliquant leur titre.
Armes autonomes, un sursaut contre les “robots tueurs” ?
- Laure de Roucy-Rochegonde, directrice du Centre géopolitique des technologies à l’Institut français des relations internationales (IFRI), enseignante à Sciences Po Paris et à Paris-II Panthéon-Assas [elle est intervenue lors des débats Hacker la tech, Mediapart : vidéo ici] ;
- Aymeric Elluin, responsable de plaidoyer armes à Amnesty International ;
- Anna Nadibaidze, chercheuse postdoctorale au centre d’études sur la guerre de l’Université du Sud-Danemark.
Présentation des enjeux
De l’Ukraine au Proche-Orient, la généralisation de l’intelligence artificielle sur les champs de bataille a fait basculer la guerre dans une nouvelle ère. Parmi les applications possibles de l’IA dans le secteur militaire figurent les armes autonomes, capables d’identifier, de sélectionner et de frapper une cible sans intervention humaine directe : sujettes au débat depuis plus de dix ans, ces armes létales autonomes ne relèvent plus de la science-fiction, comme l’a illustré la reprogrammation autonome d’une mission de drone à Zaporijja en Ukraine en août dernier, qui a coûté la vie à plusieurs victimes civiles.
Face à cette accélération technologique, le cadre existant du droit international humanitaire paraît de plus en plus inadapté. Cette urgence a conduit, le 13 août 2026, l’Organisation des Nations unies et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à lancer un appel solennel en faveur d’un traité contraignant, prolongeant ainsi une prise de conscience relayée dès 2013 par la campagne internationale Stop Killer Robots, qui fédère aujourd’hui deux-cent-cinquante ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International.
Si la régulation effective des armes autonomes n’est pas encore d’actualité, ce long combat pour imposer des lignes rouges observe un regain d’espoir. Réunis à Genève début septembre 2026, cent vingt-huit États membres du Groupe d’experts gouvernementaux (GGE) sont parvenus, après plus de dix ans de négociations, à s’accorder sur une définition commune des armes autonomes. Ce consensus historique ouvre la voie à la conférence d’examen du 16 novembre 2026, où la communauté internationale doit décider de l’ouverture d’un mandat de négociation pour intégrer ces technologies à la Convention sur certaines armes classiques (CCAC). Mais les obstacles restent immenses. Pris en étau entre impératif moral et course aux armements, les États affichent de profondes divergences, de l’obstruction systématique de la Russie à la position intermédiaire de la France, en passant par les récentes annonces américaines de la fin septembre 2026, créant un commandement militaire dédié à la guerre autonome, l’Auto War Com.
Peut-on réellement encadrer ou interdire des technologies de rupture alors que la compétition géopolitique mondiale s’intensifie ? Comment garantir un “contrôle humain significatif” face à des algorithmes dont l’imprévisibilité menace directement la dignité humaine et le droit de la guerre ? Enfin, la recherche d’une régulation multilatérale relève-t-elle d’un véritable sursaut éthique ou d’un calcul stratégique des puissances soucieuses de ne pas se laisser distancer ?
Face aux data centers, une soif de démocratie
- Irénée Régnauld, doctorant à l’EHESS et chercheur associé au laboratoire COSTECH de l’université de Compiègne.
- Cécile Diguet, Urbaniste à l’Institut Paris Région, directrice du département Urbanisme, Aménagement et Territoires
Présentation des enjeux
Ce sont des bâtiments aveugles, comme refermés sur eux-mêmes, protégés par des gardes, des caméras de surveillance et des grilles derrière lesquelles s’alignent des baies, des armoires alignées sur des centaines de mètres. Dans chacune d’entre elles, bien alignées, des rangées de serveurs qui bourdonnent en permanence. C’est ici que se structurent nos vies numériques, ici que sont stockées et échangées les données de nos conversations en ligne, de nos recherches et, depuis qu’elle est désormais entrée dans les usages quotidiens, de nos échanges avec l’intelligence artificielle.
Cette explosion des usages de l’IA se constate physiquement un peu partout dans le monde, avec la multiplication de ces centres de données, qui incarnent l’emprise des grandes entreprises du numérique sur nos vies et les tensions qu’elles suscitent : ces centres de données s’étendent sur nos terrains agricoles, consomment l’eau et l’électricité que nous produisons, autant de conflits d’usage qui génèrent depuis plusieurs années déjà des mobilisations, très vives aux États-Unis, mais aussi en Europe.
De l’Oklahoma à la Seine-et-Marne, partout, des citoyens se réunissent, débattent, et contestent ces projets de construction. Des mobilisations contre les nuisances générées par ces centres de données, mais dont la portée politique dépasse le cadre de la seule vie quotidienne. Les citoyens déplorent l’unanimisme technologique de leurs dirigeants, ils critiquent une course aveugle à l’IA et réclament plus de concertation dans l’élaboration de ces politiques numériques dont ils mesurent les enjeux en termes de souveraineté et d’écologie. Quelles que soient leurs orientations politiques, ils affirment tous une soif de démocratie.
Prestations sociales : des allocataires contre la traque algorithmique
- Soizic Pénicaud, cofondatrice de l’Observatoire des algorithmes publics (Odap) et enseignante à Sciences Po Paris [notre collectif participe aux travaux de l’ODAP] ;
- Vincent Dubois, sociologue et politiste, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg et membre du laboratoire Sage ;
- Félix Tréguer, politiste, chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS [nous avons plusieurs fois invité Félix Tréguer]
Présentation des enjeux
Que ce soit aux Pays-Bas en 2021, en Serbie et en France en 2023, ou au Danemark en 2024, des affaires similaires ont éclaté et ont révélé que, sous couvert d’efficacité, des services publics ont recouru à des systèmes automatisés pour classer les bénéficiaires des allocations et lutter contre les fraudes potentielles.
À chaque fois, les administrations sociales ont adossé leurs politiques à des algorithmes de scoring. Des critères comme la situation familiale, le sexe, le lieu de résidence, le handicap, la nationalité ont permis de réaliser des “scores de risque” pour détecter des profils suspects. En se basant sur les résultats de ces outils numériques, la Caisse nationale d’allocations familiales et France Travail, tout comme leurs homologues européens, ont ainsi réclamé des trop-perçus à des allocataires pourtant dans leur droit. Certaines familles ont plongé dans la pauvreté, des mères célibataires se sont vu enlever leurs enfants sur la base de calculs erronés.
Par ailleurs, aux États-Unis, la riposte contre les caméras Flock s’organise. La “safe city” se heurte à une résistance citoyenne croissante. La mobilisation contre la vidéosurveillance algorithmique des caméras “Flock” prend ainsi de l’ampleur depuis un an et s’appuie sur les protestations contre les violences policières et les dérives de l’ICE. Ce combat contre la “technopolice” gagne désormais le Congrès américain, où des élus réclament l’encadrement ou l’interdiction pure et simple de ces caméras déployées dans de nombreuses villes américaines.
