Le numérique, outil de destruction de l’enseignement public ?

Dans le blog de Médi­a­part “Géo­gra­phies en mou­ve­ment”, qua­tre uni­ver­si­taires européens mobilisent les apports de trois ouvrages pour analyser en quoi l’in­tro­duc­tion du numérique dans l’é­cole vise à la destruc­tion de l’é­cole publique, dans l’ensem­ble de l’Eu­rope. C’est bien sûr la stratégie des indus­triels, mais aus­si celle des Etats con­duits pour la plu­part par des adeptes de poli­tiques libérales.

Par Manouk BORZAKIAN (Lau­sanne), Gilles FUMEY (Sor­bonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Bel­gique), Nashidil ROUIAI (Uni­ver­sité de Bor­deaux)

Les études mon­trant les effets dra­ma­tiques des écrans sur le cerveau s’accumulent. Par­al­lèle­ment, la numéri­sa­tion à marche for­cée de l’enseignement se pour­suit. Avec “Bien­v­enue dans la machine”(Ecoso­ciété), les philosophes Éric Mar­tin et Sébastien Mus­si appor­tent leur con­tri­bu­tion à la cri­tique du tout numérique, entre con­stat clin­ique et réflex­ion sur le sens de l’existence.

C’est un petit accroc dans la bien huilée démoc­ra­tie helvé­tique. Au print­emps dernier, le Con­seil com­mu­nal (assem­blée con­sul­ta­tive) de Lau­sanne décou­vrait qu’en matière de numéri­sa­tion des écoles, la com­mune devait se pli­er aux déci­sions pris­es à l’échelle can­tonale. Il fau­dra donc, pour près de onze mil­lions de francs et mal­gré quelques (timides) oppo­si­tions, équiper les écoles de la ville en tableaux inter­ac­t­ifs.

Un micro-événe­ment, peut-être. Mais on pour­rait mul­ti­pli­er les exem­ples de ces dépens­es mul­ti­mil­lion­naires dans le pays, comme ailleurs en Europe et en Amérique du Nord. Et con­stater le même con­sen­sus au sein de l’essentiel de la classe poli­tique.

Les mesures austéri­taires tail­lent con­tinu­ment dans la san­té et l’éducation, mais l’argent coule à flots pour financer des instal­la­tions numériques en tout genre de l’école mater­nelle à l’université: équipement des élèves en tablettes, infor­ma­ti­sa­tion des fronts de classe, dématéri­al­i­sa­tion des sup­ports de cours, achat de licences pour des appli­ca­tions cen­sées révo­lu­tion­ner l’enseignement… la liste évolue au rythme de l’inventivité des entre­pris­es du secteur.

Les enquêtes doc­u­men­tant les dégâts du numérique sur la qual­ité de l’enseignement ne man­quent pour­tant pas. Éric Mar­tin et Sébastien Mus­si rap­pel­lent l’échec cuisant de l’enseignement à dis­tance durant la pandémie de Covid-19: les cours en ligne ont causé des retards dans les appren­tis­sages et généré une perte de moti­va­tion et d’investissement. À rebours des beaux dis­cours sur une sup­posée meilleure prise en charge des élèves en dif­fi­culté, les plus vul­nérables ont le plus pâti de la sit­u­a­tion.

L’expérience des MOOC, ces cours en ligne cen­sés démoc­ra­tis­er l’accès à toute sorte de savoirs, l’avait déjà mon­tré. Passé l’enthousiasme – et les juteux prof­its – des débuts, il a bien fal­lu se ren­dre à l’évidence: avec des taux d’abandon stratosphériques, les MOOC ont tout au plus prof­ité à quelques per­son­nes déjà diplômées du supérieur. Plus large­ment, le psy­chi­a­tre alle­mand Man­fred Spitzer, avec d’autres, a dressé la liste des con­séquences néfastes des écrans en con­texte sco­laire, en par­ti­c­uli­er sur les appren­tis­sages fon­da­men­taux comme la lec­ture et l’écriture. Au point que la Suède, pio­nnière en la matière, sem­ble sur le point de faire machine arrière.

Com­ment expli­quer le con­sen­sus accom­pa­g­nant la numéri­sa­tion à marche for­cée de l’enseignement? Il y a, évidem­ment, une idéolo­gie du “pro­grès” tech­nologique bien ancrée dans les sociétés occi­den­tales, posant l’évolution tech­nique comme une néces­sité, une norme dont la cri­tique est incon­cev­able. Idéolo­gie nour­rie, Lewis Mum­ford le dis­ait déjà en 1963 [1], par un “mythe de puis­sance illim­itée” jus­ti­fi­ant l’extension infinie de l’automatisation et de la mécan­i­sa­tion, “quel qu’en soit le coût ultime pour la vie”.

Comme der­rière toute idéolo­gie, pas besoin de chercher loin pour décel­er les prof­its matériels et sym­bol­iques que les prin­ci­paux intéressés retirent de cette fuite en avant. Dans le cas français, on doit à Christophe Cail­leaux une belle descrip­tion des ram­i­fi­ca­tions de la “EdTech”. Celle-ci réu­nit les GAFAM et une myr­i­ade de start-up en tout genre, avec le sou­tien d’associations d’intérêt et de fonds d’investissement. Il faut ce qu’il faut. Les autorités publiques ne sont pas en reste: du min­istère de l’éducation au moin­dre col­lège, mis en con­cur­rence avec ses pairs dans la course aux finance­ments, les ini­tia­tives visant à relever le défi de la numéri­sa­tion du monde assurent, par une heureuse coïn­ci­dence, “un trans­fert mas­sif de fonds publics vers le privé [2]”.

Con­va­in­cre le plus pos­si­ble de respon­s­ables poli­tiques et d’établissements sco­laires de la néces­sité d’innover sans cesse est donc avant tout le meilleur moyen de stim­uler l’essor d’un marché de l’éducation pesant des mil­liards. Mil­liards qui ne man­queront pas de se repro­duire dès lors, rap­pel­lent Éric Mar­tin et Sébastien Mus­si, que le numérique apporte son lot de prob­lèmes, aux­quels il ne man­quera pas d’apporter lui-même des solu­tions. Par exem­ple les logi­ciels de détec­tion de pla­giat, ou encore les intel­li­gences arti­fi­cielles per­me­t­tant de garan­tir qu’un texte n’a pas été généré… par une intel­li­gence arti­fi­cielle. À l’arrivée, entre le renou­velle­ment réguli­er du parc infor­ma­tique, celui des licences – pas ques­tion d’utiliser des logi­ciels libres – ou encore les coûts liés au stock­age ou à la sécu­rité des don­nées, on atteint des bud­gets mil­lion­naires à l’échelle des étab­lisse­ments.

Le tableau ne serait pas com­plet sans évo­quer les «experts» écumant les plateaux de télévi­sion entre deux rap­ports min­istériels. L’historien Thomas Le Roux racon­te [3] com­ment, au tour­nant des 18e et 19e siè­cles, un tra­vail de légiti­ma­tion des pol­lu­tions a accom­pa­g­né l’industrialisation de Paris. Des armées de médecins et de chimistes ont mêlé leur légitim­ité sci­en­tifique et leur mau­vaise foi pour assur­er l’opinion publique de l’innocuité des éma­na­tions chim­iques en prove­nance des usines, allant jusqu’à louer leurs bien­faits pour le sys­tème res­pi­ra­toire. Aujourd’hui, neu­ro­logues, péd­a­gogues et “chercheurs indépen­dants” en tout genre se bous­cu­lent pour lancer des anathèmes con­tre les “techno­phobes” et autres “lud­dites”, en prenant soin d’ignorer leurs argu­ments.

Car, tel Michel Ser­res en extase devant sa «Petite Poucette» et enfi­lant les per­les sur les mer­veilles d’internet comme out­il édu­catif, défendre la numéri­sa­tion de l’école, c’est être dans le coup. Comme Edi­son prédis­ant le boule­verse­ment de l’éducation par le ciné­ma au début du 20e siè­cle – finale­ment non – ou d’autres annonçant une non moins grande révo­lu­tion à l’école grâce à la télévi­sion – tou­jours pas – inter­net doit per­me­t­tre, selon la doxa, d’enterrer l’éducation à la papa. Finie la rela­tion ver­ti­cale enseignant-élève, adieu le bête et méchant par-cœur, ter­minées les règles de gram­maire incom­préhen­si­bles et inutiles, au rebut les cours mag­is­traux, place à l’éducation du 21e siè­cle con­nec­tée, bien­veil­lante, indi­vid­u­al­isée et dis­rup­tive. Un peu de dém­a­gogie, un soupçon de lib­er­tarisme cool, une touche de novlangue entre­pre­neuri­ale, et voilà l’institution sco­laire ren­voyée à son image pous­siéreuse et sclérosée.

En réal­ité, la numéri­sa­tion de l’enseignement per­met l’escamotage d’enjeux cru­ci­aux: iné­gal­ités sco­laires, locaux délabrés, manque de per­son­nel enseignant mais aus­si admin­is­tratif et tech­nique… Dis­cuter sans fin des méth­odes d’enseignement et d’outils cen­sé­ment révo­lu­tion­naires per­met aus­si de met­tre sous le tapis la ques­tion des objec­tifs péd­a­gogiques: qu’apprend-on à l’école, et pourquoi? Au lieu d’une édu­ca­tion à l’esprit cri­tique, la numéri­sa­tion par­ticipe à trans­former l’enseignement en une entre­prise stan­dard­is­ée d’adaptation des élèves-clients aux évo­lu­tions du marché du tra­vail et, plus large­ment, au règne de la rai­son marchande.

Der­rière la volon­té affichée – et par ailleurs défend­able, si elle n’était pas dévoyée – de faire descen­dre l’enseignant de son piédestal et de repenser les méth­odes d’apprentissage, la numéri­sa­tion de l’enseignement vise la réduc­tion de l’enseignant à un rôle d’“opéra­teur de la machine qui vise à le rem­plac­er”, écrivent Éric Mar­tin et Sébastien Mus­si. Elle per­me­t­tra, à terme, le recrute­ment de quelques inter­mé­di­aires sans exper­tise, en lieu et place d’un corps enseignant coû­teux – et, quoique de moins en moins, par­fois reven­di­catif. Elle avance main dans la main avec les dis­cours de pro­mo­tion des “péd­a­go­gies alter­na­tives”, soigneuse­ment vidées de leurs principes éman­ci­pa­teurs d’origine et désor­mais des­tinées à servir de “pro­duit d’appel pour une nou­velle offre d’enseignement privé”, comme le résume Lau­rence De Cock.

Mais quand bien même le numérique ne serait pas le cheval de Troie de celles et ceux qui con­fondent éman­ci­pa­tion humaine et marchan­di­s­a­tion, pro­grès humain et délire tech­nologique, faudrait-il se réjouir ? Éric Mar­tin et Sébastien Mus­si attirent l’attention sur les enjeux de la coprésence: être ensem­ble dans une classe, sans la médi­a­tion des écrans, de leurs sources infinies de dis­trac­tion et de leur obésité infor­ma­tion­nelle, c’est faire l’indispensable expéri­ence de l’autre, avec les dif­fi­cultés et les ten­sions inhérentes à la vie en société. C’est cul­tiv­er sa capac­ité d’écoute, y com­pris de ce qui dérange chez une per­son­ne ou dans un texte, en lieu et place du réflexe con­sis­tant à zap­per ou à couper dès que quelque chose nous déplaît, à se réfugi­er der­rière un écran per­me­t­tant de s’affranchir des frot­te­ments du réel. C’est, pour repren­dre la for­mule d’un autre philosophe, Renaud Gar­cia, refuser “l’obsolescence de la rela­tion [4]”.

Wall‑E, réal. Andrew Stan­ton, 2008 – © Pixar Ani­ma­tion Stu­dios

En 2008, dans le dessin ani­mé Wall‑E, les coscé­nar­istes Andrew Stan­ton et Jim Rear­don imag­i­naient les restants de l’humanité, réfugiés sur une base spa­tiale, menant une vie entière­ment con­nec­tée et réglée par des algo­rithmes. Une foule d’individus avachis sur des fau­teuils mobiles suiv­ant un itinéraire pro­gram­mé, s’alimentant en sirotant à heures fix­es des sodas, rivés la total­ité du temps sur des écrans per­son­nels et, par con­séquent, n’interagissant jamais avec leurs sem­blables, présents mais absents. Quelques min­utes dans une salle de classe per­me­t­tent de se con­va­in­cre que ce monde n’est pas très loin de nous. Un monde peu désir­able qui – pour citer une dernière fois Éric Mar­tin et Sébastien Mus­si – “rem­place la société par les réseaux infor­ma­tiques et la poli­tique par les sys­tèmes autonomisés”.

Éric Mar­tin & Sébastien Mus­si, Bien­v­enue dans la machine. Enseign­er à l’heure du numérique, Écoso­ciété, 2023.

Cédric Biagi­ni, Christophe Cail­leaux, François Jar­rige (dir.), Cri­tiques de l’école numérique, L’Échappée, 2019.

Lau­rence De Cock, Les péd­a­go­gies alter­na­tives sauveront-elles l’école ?, Le Monde diplo­ma­tique, sep­tem­bre 2023.

Lewis Mum­ford, Tech­nique autori­taire et tech­nique démoc­ra­tique, (trad. de l’anglais par Annie Gouilleux), La Lenteur, 2021.

Man­fred Spitzer, Les Rav­ages des écrans. Les patholo­gies à l’ère numérique, (trad. de l’allemand par Frédéric Jol­ly), L’Échappée, 2019.

Le numérique édu­catif, ça ne marche pas !, sur le site du Café péd­a­gogique

Les vies brisées du numérique, Renaud Duterme