Enfants et écrans…

Flickr/CC BY 2.0/Jeanne Men­joulet

Fin avril parais­sait un rap­port sur les enfants et les écrans (voir ci-dessous), dont les con­clu­sions étaient assez tranchées. On peut remet­tre en cause son angle libéral prin­ci­pale­ment cen­tré sur la respon­s­abil­ité des par­ents, sans réelle­ment envis­ager celle des indus­triels ni de l’E­tat. Mais au moins ce rap­port volon­tariste, digest de divers­es études chiffrées, aurait dû per­me­t­tre de lancer un débat nation­al sur ces ques­tions qui relèvent de la san­té publique et de la qual­ité de l’é­d­u­ca­tion. Enter­ré, comme beau­coup…

Pour­tant, d’autres pays enga­gent, eux, une dénuméri­sa­tion pro­gres­sive de leur sys­tème édu­catif (voir notre arti­cle sur la Suède).

Nous dif­fu­sons ci-dessous un arti­cle déjà ancien (sep­tem­bre 2022) mais tou­jours per­ti­nent de Célia Izoard sur le site Reporterre qui lui, met l’ac­cès sur la respon­s­abil­ité des indus­triels et de l’E­tat, en soulig­nant l’am­pleur d’un prob­lème de san­té publique.

À la maison comme à l’école, les écrans sont une catastrophe (Célia Izoard)

Pourquoi les enseignants sont-ils si nom­breux et nom­breuses à démis­sion­ner aujourd’hui ? Certes, les salaires n’ont jamais été aus­si bas et les class­es aus­si sur­chargées, bon nom­bre sont épuisés ou dégoûtés par la ges­tion des mesures san­i­taires à l’école. Mais il y a un autre prob­lème. Les profs subis­sent de plein fou­et les dégâts causés par l’industrie du numérique sur les enfants.

En moyenne, les élèves qui com­men­cent leur sco­lar­ité ces jours-ci passent trois fois plus de temps sur les écrans qu’il y a dix ans. Selon un sondage Ipsos [1], les enfants de un à six ans con­sacrent au moins six heures par semaine à regarder des vidéos sur inter­net, qua­tre heures aux jeux vidéo et six heures à la télévi­sion. Dans les écoles, Anne-Lise Ducan­da, médecin de la Pro­tec­tion mater­nelle et infan­tile, con­state les effets de cette con­som­ma­tion expo­nen­tielle. De plus en plus d’enseignants déplorent l’augmentation du nom­bre d’enfants inca­pables de se con­cen­tr­er en classe, relate-t-elle dans Les tout-petits face aux écrans (éd. Du Rocher, 2021). Des enfants qui ne peu­vent pas rester assis sur une chaise ou focal­isés sur une activ­ité plus de deux min­utes ; des enfants qui ne sont atten­tifs ni à leurs pairs qui les sol­lici­tent ni à l’adulte qui s’adresse à eux. Dans les cas les plus extrêmes, cer­tains sont en proie à une agi­ta­tion per­ma­nente : de façon com­pul­sive, ils s’emparent de tous les objets à portée de main, ren­versent les caiss­es de matériel, jet­tent les jou­ets, déchirent les livres.”

En fait, les capac­ités cog­ni­tives et sociales des jeunes enfants sont en train de s’effondrer. De plus en plus d’élèves entrent à l’école inca­pables de par­ler, de com­pren­dre, de manip­uler des objets, de se lier aux autres. Ils répè­tent des couleurs, des chiffres ou des suites de mots en anglais tout droit sor­ties de ces applis éduca­tives conçues pour ren­dre les enfants pré­co­ces et bilingues. À l’âge de la mater­nelle, rap­porte le Dr Ducan­da, cer­tains se lèvent en pleine nuit pour aller chercher le smart­phone des par­ents et regarder des vidéos en cachette.

Pour ces élèves, l’école est un cauchemar. Leurs par­ents doivent dépos­er un dossier à la Mai­son départe­men­tale des per­son­nes hand­i­capées pour obtenir un ou une aux­il­i­aire de vie sco­laire qui s’occupera de l’enfant dans la classe. Anne-Lise Ducan­da a fait le compte : Si, en 2002, je voy­ais un enfant par école présen­tant de tels symp­tômes, ils étaient un ou deux par classe en 2017. Autrement dit, en quinze ans, il y avait sept fois plus d’enfants dans les douze écoles de ma ville qui présen­taient des trou­bles moyens à sévères de la rela­tion et du com­porte­ment. Elle a con­staté que 90 à 98 % des enfants présen­tant ces symp­tômes étaient sur­ex­posés aux écrans, c’est-à-dire plus de qua­tre heures par jour, y com­pris la télévi­sion allumée en arrière-plan.”

En 2021, les pre­miers résul­tats de l’étude Elfe (Étude lon­gi­tu­di­nale française depuis l’enfance), menée par l’Inserm et San­té publique France, ont con­clu que l’utilisation pro­longée d’écrans par des enfants de 2–3 ans est asso­ciée à une aug­men­ta­tion du risque de trou­bles du som­meil, du com­porte­ment et des appren­tis­sages pré­co­ces. De leur côté, des chercheurs de l’Université de l’Alberta ont établi que “les enfants de cinq ans qui passent plus de deux heures par jour devant un écran courent de cinq à neuf fois plus le risque d’avoir des symp­tômes asso­ciés au trou­ble défici­taire de l’attention”.

Pour les plus jeunes, le con­tenu même de ce qui est regardé importe moins que le temps : le temps passé à ne pas babiller, touch­er, ram­per, s’ennuyer, observ­er, imiter, tomber ; à être privé des regards et des gestes des autres. La révo­lu­tion infor­ma­tique devait inau­gur­er une “société de la con­nais­sance”. Vingt ans plus tard, elle a con­fisqué à des mil­lions d’enfants leurs fac­ultés les plus élé­men­taires : par­ler, écouter, raison­ner, com­mu­ni­quer, créer.

Con­traire­ment à d’autres cat­a­stro­phes, celle-ci est réversible. Ain­si, ces syn­dromes que cer­tains pro­fes­sion­nels de l’enfance appel­lent “Expo­si­tion pré­coce et exces­sive aux écrans” peu­vent être guéris ou atténués en quelques mois : il suf­fit de couper tous les écrans et de restau­r­er l’attention et le lien direct, a observé le Dr Ducan­da au fil de son tra­vail clin­ique. Cela néces­site qu’il ne soit pas con­fon­du avec l’autisme, avec qui il partage cer­tains symp­tômes. Cela implique aus­si pour les par­ents de sup­port­er de soumet­tre l’enfant à un sevrage douloureux. L’addiction aux écrans, qui représen­tait il y a sept ans 10 % des con­sul­ta­tions du Dr Ben­jamin Pitrat, addic­to­logue en pédopsy­chi­a­trie à l’hôpital Robert Debré, en représente 90 % en 2020, indi­quait Le Monde, qui l’a inter­viewé. Lorsque les par­ents arrê­tent l’écran, cela amène l’enfant à des crises qui peu­vent être impres­sion­nantes : insultes, portes brisées à coups de pied, men­aces de sui­cide…, dit-il.

En provo­quant une telle dégra­da­tion de la san­té men­tale des enfants, l’industrie du numérique est en train de détru­ire l’école aus­si sûre­ment que le font les coupes budgé­taires. Elle la rend inadap­tée aux enfants qu’elle a façon­nés par ses prodigieux sys­tèmes de cap­ta­tion de l’attention. Le tra­vail des enseignants et enseignantes était déjà dif­fi­cile ; il devient presque impos­si­ble : com­ment des élèves habitués à surfer, à scroller et à recevoir des décharges de dopamine toutes les min­utes pour­raient-ils physique­ment sup­port­er une heure de cours ? Com­bi­en d’adultes, du reste, arrivent-ils encore à écouter une inter­ven­tion d’une heure sans attrap­er un smart­phone ou cli­quer dis­traite­ment sur une page ?

S’appuyant sur ces prob­lèmes, les entre­pris­es pèsent de tout leur poids pour impos­er leurs solu­tions inno­vantes dans les écoles : applis éduca­tives avec mes­sages de félic­i­ta­tions, cours en réal­ité aug­men­tée, et même des bracelets con­nec­tés pour sur­veiller la san­té des col­légiens ren­dus trop séden­taires par les écrans — bracelets actuelle­ment testés par le départe­ment de la Sarthe. Pour cette ren­trée, le min­istère a retenu 69 solu­tions numériques éduca­tives pro­posées par 34 édi­teurs et sociétés EdTech dans le cadre d’un marché pub­lic de 25 mil­lions d’euros”. C’est une boucle de ren­force­ment : les dégâts du numérique dis­qual­i­fient lente­ment les pro­fes­sion­nels de l’école au prof­it de l’enseignement numérique. Elle ren­force égale­ment le prin­ci­pal argu­ment des entre­pris­es du secteur pour nier la cat­a­stro­phe qu’elles ont créée : vous voyez, le numérique peut avoir des ver­tus éduca­tives, ça dépend com­ment on s’en sert.

“Tout dépend com­ment on s’en sert”“il suf­fit d’être raisonnable”. Der­rière ces expres­sions, assenées par des experts du “bon usage” du numérique, la respon­s­abil­ité écras­ante de ces firmes est trans­férée aux par­ents, et plus par­ti­c­ulière­ment aux par­ents des class­es pop­u­laires. Car de la même manière que la bour­geoisie s’est détournée de la mal­bouffe, elle apprend aujourd’hui à préserv­er ses enfants des écrans après les avoir util­isés pen­dant vingt ans comme mar­queur social [2]. Les familles les plus pau­vres, inondées de pub et privées de nature, dépourvues des moyens de rivalis­er avec YouTube et Fort­nite par des sor­ties et des loisirs, sont mas­sive­ment vic­times de la mis­ère addic­tive du high tech. Non seule­ment leurs enfants sont les pre­miers touchés, mais les par­ents sont désignés comme les prin­ci­paux coupables. Comme pour les prob­lèmes d’obésité et de sur­poids (qui touche main­tenant plus d’un tiers des jeunes enfants en France [3]), la vio­lence de l’intoxication de masse est recy­clée en vio­lence de classe [4].

En réal­ité, les entre­pris­es du numérique ont réus­si en vingt ans à impos­er une nou­velle norme sociale : celle de vivre avec six écrans en moyenne à la mai­son, de con­sul­ter un smart­phone 200 fois par jour, de regarder des tun­nels de vidéos. Tout comme l’alimentation indus­trielle, cette norme est pathologique. Le seul moyen d’offrir aux enfants un envi­ron­nement décent est de s’en écarter résol­u­ment et de la trans­former col­lec­tive­ment. Il paraît très improb­a­ble que l’État s’y emploie : après avoir acté le déploiement de la 5G, il vient d’allouer 1 mil­liard à un grand plan numérique pour l’école et 11 mil­liards aux tech­nolo­gies numériques sur les 100 mil­liards du plan de relance post-Covid. Les par­ents, eux, peu­vent se regrouper pour pren­dre des déci­sions qui seraient trop dif­fi­ciles à tenir s’ils étaient isolés. Il existe un groupe (Face­book) “Par­ents unis con­tre le smart­phone avant 15 ans” qui vise à faire en sorte que les élèves de col­lège soient plus nom­breux à ne pas en pos­séder. Les par­ents d’un même quarti­er ou d’une même école pour­raient se coor­don­ner dans le même but. Les réu­nions de par­ents d’élèves et de syn­di­cats de par­ents devraient servir à se con­cert­er pour que les enfants qui jouent ensem­ble en dehors de l’école n’aient pas accès aux tablettes, télé­phones et con­soles, ou seule­ment à cer­taines péri­odes, selon leur âge.

Notes

[1] Sondage Ipsos 2022 avec Bayard/Milan et Unique Her­itage Media.

[2] “Une récente revue de lit­téra­ture inter­na­tionale des travaux épidémi­ologiques sur l’exposition des enfants aux écrans (qui n’incluait pas la France) indique que le temps d’écran varie prin­ci­pale­ment en fonc­tion de l’origine eth­nique des par­ents (les enfants de minorités eth­niques étant plus fréquem­ment et plus longue­ment exposés aux écrans), de l’âge et du niveau d’éducation de la mère, ain­si que du revenu de la famille (leur élé­va­tion est néga­tive­ment asso­ciée au temps écran)”, lit-on dans Enfant et écrans de 0 à 2 ans à tra­vers le suivi de cohorte Elfe.

[3] Un tiers des 2–7 ans et 21 % des 8–17 ans.

[4] Par­mi les enfants d’ouvriers, 16 % en grande sec­tion de mater­nelle et 22 % en CM2 sont en sur­charge pondérale, con­tre 7 % et 13 % par­mi les enfants de cadres, selon l’Assurance mal­adie.

Le rap­port d’ex­perts sur les enfants et les écrans, pub­lié le 30 avril 2024, inti­t­ulé “À la recherche du temps per­du”, a été rédigé par divers experts (liste ci-dessous), dont plusieurs en lien avec l’in­dus­trie du numérique, et sans la présence de représen­tants de jeunes, de familles et des asso­ci­a­tions cri­tiques.

Par­mi ses 29 propo­si­tions direc­tri­ces, la Com­mis­sion estime qu’ ”il n’est pas oppor­tun que les enfants dis­posent de télé­phone portable avant l’âge de 11 ans, soit l’entrée dans le sec­ondaire ; qu’à par­tir de 11 ans, s’ils dis­posent d’un télé­phone, il est recom­mandé que celui-ci ne puisse pas être util­isé pour se con­necter à Inter­net ; qu’à par­tir de 13 ans s’ils dis­posent d’un télé­phone con­nec­té, il ne doit pas per­me­t­tre d’accéder aux réseaux soci­aux ni aux con­tenus illé­gaux ; qu’à compter de 15 ans, âge sym­bol­ique de la majorité numérique, l’accès aux réseaux soci­aux soit lim­ité à ceux pourvus d’une con­cep­tion éthique”.

Mem­bres : Ser­vane Mou­ton, neu­ro­logue, Amine Benyam­i­na, psy­chi­a­tre, Jonathan Bernard, épidémi­ol­o­giste, Gré­goire Borst, psy­cho­logue, Axelle Desaint, pôle édu­ca­tion au numérique, Flo­rence G’sell, Chaire Dig­i­tal, Gou­ver­nance et Sou­veraineté de Sci­ences Po, Marie-Car­o­line Mis­sir, Réseau Canopé et CLEMI, Cather­ine Rol­land, appli­ca­tions jeux vidéo en san­té et en édu­ca­tion, Gré­go­ry Véret, société Xooloo spé­cial­isée dans la pro­tec­tion des enfants sur Inter­net, Célia Zolyn­s­ki, droit de l’im­matériel à la Sor­bonne.

Le col­lec­tif “Atten­tion” (Agir pour l’environnement, Alerte écrans, Col­lec­tif Sur­ex­po­si­tion Ecrans, Enfance – Télé : Dan­ger ?, Halte à l’obsolescence pro­gram­mée, Lève les yeux, Pri­artem) a pub­lié un com­mu­niqué suite à la pub­li­ca­tion du rap­port : “Les asso­ci­a­tions du Col­lec­tif Atten­tion se félici­tent des propo­si­tions du rap­port de la Com­mis­sion d’experts sur l’impact des écrans, qui pren­nent acte de la grav­ité de la sit­u­a­tion, et priv­ilégient la san­té des enfants face aux intérêts économiques de l’in­dus­trie numérique, dont ils dénon­cent avec per­ti­nence les straté­gies de cap­ta­tion de l’at­ten­tion.

Plusieurs de nos propo­si­tions ont été repris­es, ce qui est une très bonne nou­velle pour la jeunesse, et pour la société dans son ensem­ble : nous pro­posons depuis 2020 l’in­ter­dic­tion des écrans en crèche et mater­nelle, un droit à la décon­nex­ion des familles, et une lim­ite d’âge pour l’ac­cès au smart­phone fixée à 15 ans, autant de mesures pro­posées par la com­mis­sion – en des ter­mes légère­ment dif­férents. L’im­pact envi­ron­nemen­tal du numérique, que nous dénonçons aus­si depuis le départ, est men­tion­né claire­ment dans le rap­port.

Notons que pour aller jusqu’au bout de la logique de pro­tec­tion des enfants, il faudrait aus­si prévoir de met­tre fin aux manuels numériques, et de revenir aux livres et cahiers, y com­pris au col­lège, à l’in­star de la Suède et du Dane­mark.

Il revient désor­mais au gou­verne­ment de met­tre en œuvre ces propo­si­tions, fondées sur l’ex­per­tise sci­en­tifique et les retours de ter­rain, en résis­tant aux pres­sions qui ne man­queront pas de s’ex­ercer de la part des lob­bies du numérique. Les expéri­ences de la Con­ven­tion citoyenne pour le cli­mat, et de bien d’autres com­mis­sions dont les propo­si­tions ont été enter­rées quand elles ne plai­saient pas aux indus­triels, nous inci­tent bien sûr à la plus grande vig­i­lance, et nous appelons le gou­verne­ment à faire preuve de courage.

Ce rap­port mar­que une rup­ture avec l’ère du déni qui a pré­valu jusqu’à aujour­d’hui quant aux rav­ages causés par les écrans sur notre jeunesse, aus­si nous remer­cions les mem­bres de la com­mis­sion pour leur écoute lors des audi­tions, le sérieux de leur tra­vail, et la per­ti­nence de leurs propo­si­tions.

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Le numérique, outil de destruction de l’enseignement public ? (11÷2023)

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