“3e assises” : rencontre nationale des technocritiques (compte-rendu)

Mot d’accueil et d’introduction à la journée par Yves Mar­ry et Flo­rent Souil­lot, cofon­da­teurs de Lève les yeux.

Le monde fait face à des défis chaque jour plus inquié­tants, du dérè­gle­ment cli­ma­tique à l’accroissement des iné­gal­ités sociales en pas­sant par la chute de la bio­di­ver­sité. Face à eux, le cadre démoc­ra­tique lui-même sem­ble plus frag­ile que jamais à l’heure où s’accroit la défi­ance dans les insti­tu­tions et avec elle les forces poli­tiques réac­tion­naires.

Dans un tel con­texte, que rôle joue la tech­nolo­gie numérique, qui s’est imposée dans nos vies à une vitesse ver­tig­ineuse et promet de con­tin­uer à gag­n­er de la place avec les objets con­nec­tés, la 5G et l’intelligence arti­fi­cielle ?

Pro­mue par des indus­tries aux moyens qua­si­ment illim­ités, et portée aux nues par à peu près tous les gou­verne­ments à tra­vers le monde, la tech­nolo­gie numérique est-elle réelle­ment la solu­tion à tous nos prob­lèmes ?

Et si, au con­traire, parce qu’elle entraîne des impacts écologiques crois­sants, des dégâts san­i­taires et édu­cat­ifs, et plus pro­fondé­ment le mono­pole d’entreprises privées sur l’attention humaine, elle était en fait un moteur de la course vers la cat­a­stro­phe ?

Voilà des ques­tions que le Col­lec­tif atten­tion a souhaité se pos­er en invi­tant spé­cial­istes, respon­s­ables asso­ci­at­ifs et poli­tiques à en débat­tre.”

A l’heure où Tik Tok, Snapchat et GTA ont pris une place cen­trale dans la vie des jeunes, l’ampleur du malaise ne cesse de grandir. Explo­sion du cyber­har­cèle­ment, expo­si­tion à la vio­lence et à la pornogra­phie tou­jours plus tôt, mal-être lié à la com­para­i­son sociale et aux juge­ments, manque d’activité physique, et édu­ca­tion numérique : la jeunesse est plongée dans un bain numérique inquié­tant. Quelles répons­es apporter en matière de préven­tion et de poli­tiques publiques ?

Débat mod­éré par Vic­tor Fers­ing, ani­ma­teur de la chaîne La Fab­rique sociale, mem­bre de Lève les yeux.

  • Sabine Duflo, Psy­cho­logue, co-fon­da­trice du CoSE (col­lec­tif sur­ex­po­si­tion écran), autrice de “Il ne décroche pas des écrans – Com­ment pro­téger nos enfants et nos ado­les­cents”, édi­tion Marabout 2018, réédité chez L’Échappée en 2024. Elle indique quelques effets des écrans sur les enfants et ados (déficit de con­cen­tra­tion, trou­bles du som­meil). Elle retrace le cas d’une jeune col­légi­en­ne qui s’isole en lien avec l’utilisation des réseaux soci­aux puis le dia­logue avec un per­son­nage d’Intelligence arti­fi­cielle (Char­ac­ter IA). Elle plaide donc pour l’interdiction des écrans chez les mineurs. Elle éval­ue les vidéos visu­al­isées par les ados sur “Com­mon sense media”.
  • Ser­vane Mou­ton, Neu­ro­logue, coor­di­na­trice de l’ouvrage “Human­ité et numérique : les liaisons dan­gereuses – La san­té de l’homme et l’écosystème en péril”, édi­tions Apogée, 2023, prési­dente de l’Asso­ci­a­tion NERF (Neu­ro-Envi­ron­nement Réseau Fran­coph­o­ne). Elle rap­pelle que le cerveau humain est en con­sti­tu­tion jusqu’à 25 ans. Avec un rôle décisif de l’environnement, par­cours jalon­né d’étapes cri­tiques au cours desquelles sont acquis­es les com­pé­tences (même si lorsque des retards sont enreg­istrés, ceux-ci peu­vent être rat­trapés, cor­rigés). Elle souligne le rôle lors de la pre­mière année de l’attention des par­ents pour créer le lien d’attachement et met en garde sur le fait que les écrans entra­vent le développe­ment de la capac­ité d’attention (qui est déci­sive pour acquérir les capac­ités de lan­gage, d’empathie, etc.). Elle fait le tour de quelques effets de la sur­ex­po­si­tion aux écrans : épidémie de myopie (vision proche et faible expo­si­tion à la lumière naturelle), séden­tar­ité (que ne com­pense pas entière­ment l’activité physique et qui a des effets sur les risques car­dio-vas­cu­laires, la qual­ité du som­meil, etc.). Et il ne faut pas omet­tre les effets envi­ron­nemen­taux du numérique, tant directs (pol­lu­tion de l’eau, con­som­ma­tion énergé­tique, etc.) qu’indirects (accéléra­tion des échanges com­mer­ci­aux, etc.). Il est donc urgent de réfléchir à la place accordée à ces tech­nolo­gies.
  • Romain Roszak, Pro­fesseur agrégé de philoso­phie, auteur de “La séduc­tion pornographique”, L’Échappée, 2021 (voir entre­tien). Son tra­vail inter­roge la récep­tion des rap­ports médi­caux pointant sur les effets psy­chiques et soci­aux de la pornogra­phie. Il pointe com­ment ces travaux sont cri­tiqués et tournés en déri­sion. Il le fait à l’exemple de la cri­tique libérale du tra­vail de Marziano par Ogien en reprenant les posi­tions abo­li­tion­nistes du fémin­isme rad­i­cal des années 1970 (pré-libéral).

Vers quelles solu­tions ?

Ser­vane Mou­ton pro­pose deux pre­mières actions : ne pas expos­er aux écrans et envi­ron­nement numérique avant 6–7 ans, ne pas per­me­t­tre l’accès aux smart­phones avant 15 ans.

Sabine Duflo pointe la respon­s­abil­ité de l’exemple don­né par les par­ents. Elle souligne la dif­fi­culté à inter­venir sur des dis­posi­tifs qui ont un fort poten­tiel addic­tif.

Romain Roszak rap­pelle que ce développe­ment du numérique con­stitue un ter­rain de l’extension de la sphère cap­i­tal­iste.

Ani­ma­tion par Anne Lefeb­vre, psy­cho­logue clin­i­ci­enne, prési­dente d’Alerte Écrans (asso­ci­a­tion pour l’é­d­u­ca­tion à la réduc­tion du temps écran).

  • Sophie, du Col­lec­tif Col­ine (Col­lec­tif de Lutte con­tre l’Invasion Numérique à l’Ecole). Elle présente la créa­tion et les objec­tifs du Col­lec­tif et de ses antennes locales.
  • Vin­cent Paul-Petit, Maire de Seine Port (77), rap­porte l’exemple de sa com­mune, la pre­mière de France engagée pour inter­dire les smart­phones de l’espace pub­lic (charte com­mu­nale du “bon usage des écrans”).
  • Maître Lau­re Boutron-Marmion, avocate pénal­iste, notam­ment engagée sur les ques­tions de har­cèle­ment sco­laire, de défense des mineurs et de lutte con­tre l’inceste, à l’initiative de la pre­mière plainte en France con­tre TikTok pour provo­ca­tion au sui­cide.

La Suède, après dix années de numéri­sa­tion accélérée de son sys­tème édu­catif, annonce revenir aux livres et cahiers, con­statant les impacts négat­ifs sur les résul­tats sco­laires de leurs élèves. En France, mal­gré un avis alar­mant du Con­seil supérieur des pro­grammes, les recom­man­da­tions de l’Unesco et les nom­breuses alertes lancées par la société civile, le min­istère de l’Éducation nationale et la qua­si-total­ité des col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales con­tin­u­ent de numéris­er tou­jours davan­tage l’école, dès la mater­nelle. Quel bilan édu­catif, écologique, économique et social de cette numéri­sa­tion ? Quels argu­ments en sa faveur ? Quelles répons­es en Europe ?

Ani­ma­tion par Séver­ine Denieul, Enseignante à l’IUT de Poitiers, admin­is­tra­trice de Lève les yeux.

  • Christophe Cail­leaux, Enseignant en lycée, co-respon­s­able du groupe numérique au SNES-FSU, co-auteur du livre “Cri­tiques de l’école numérique”, L’Échappée, 2019. Il rap­pelle une étude cri­tique de l’OCDE sur les effets du numérique en matière de péd­a­gogie et d’acquisition des con­nais­sances, le ques­tion­nement de la per­ti­nence de la numéri­sa­tion dans le con­texte de crise envi­ron­nemen­tale, le coût de la numéri­sa­tion dans l’éducation, les effets san­i­taires, les périls en matière de pro­tec­tion des lib­ertés publiques, la remise en cause de la valeur des savoirs, etc. Ces cri­tiques sont con­nues voire for­mulées par des respon­s­ables poli­tiques, pour autant la numéri­sa­tion se pour­suit sans débat. Ce para­doxe s’explique par le fait que cela répond à une con­ver­gence d’intérêts économiques, poli­tiques et idéologiques : des entre­pris­es, grandes ou petites, de l’“ed-tech” en ont fait une activ­ité économique. Cette activ­ité requiert des moyens financiers très impor­tants, ceux-ci sont assurés par des fonds d’investissement comme edu-cap­i­tal, qui sont appuyés par l’État. Les argu­ments avancés pour défendre cette évo­lu­tion ren­voient au fait qu’il s’agirait d’un proces­sus qua­si-naturel, néces­saire dans le con­texte de con­cur­rence inter­na­tionale et per­me­t­tant de pal­li­er les défail­lances des ser­vices publics et de leurs agents.
  • Anna Cristi­na D’Addio, Cheffe Sec­tion Thé­ma­tique, con­tributrice du Rap­port Mon­di­al de suivi sur l’éducation 2023, UNESCO. Ce rap­port a pour atout d’être élaboré à par­tir d’une analyse por­tant sur l’ensemble des pays du monde. Le rap­port inter­roge le car­ac­tère équitable du numérique dans l’éducation et plaide pour une éval­u­a­tion des effets du numérique qui soit réal­isée dans les dif­férents pays du globe. L’UNESCO plaide pour met­tre les apprenants au cen­tre du proces­sus édu­catif, la tech­nolo­gie ne devant être mobil­isée que lorsque ces atouts sont avérés.
  • Simone Lan­za, Enseignant en école pri­maire et chercheur à l’Université de Milan-Bic­oc­ca, auteur de “Penser un autre monde. Péd­a­gogie et décrois­sance – entre­tiens avec Serge Latouche”, édi­tions Rivages, 2023. Mil­i­tant des “pactes numériques” en Ital­ie, qui ont été étab­lis par des par­ents qui refu­saient d’équiper leurs enfants de smart­phones et se sont regroupés. Ces pactes récla­ment égale­ment l’application des lois, le respect de la vie privée. Ils ont été ren­dus publics, un man­i­feste nation­al a ensuite été pub­lié et d’autres col­lec­tifs se sont depuis con­sti­tués sur le même mod­èle. Il rap­porte égale­ment la mise en place d’un pro­gramme de for­ma­tion des pédi­a­tres dans la région du Frioul sur le numérique. De même une action est néces­saire à des­ti­na­tion des enseignant.es : il s’agit de rap­pel­er que leur rôle n’est pas d’attirer l’attention mais de la dévelop­per car le cerveau humain n’est pas l’ordinateur d’une machine et que l’apprentissage est sen­soriel.. Il plaide pour une coor­di­na­tion au niveau européen pour se dot­er d’outils (via par exem­ple des obser­va­toires) afin de devenir plus forts face aux multi­na­tionales (qui exploitent le diver­tisse­ment à des fins de prof­it).

Polar­i­sa­tion des débats, bulles de fil­tre, haine en ligne, com­plo­tisme… Alors que la cat­a­stro­phe écologique ne cesse de s’aggraver et que les iné­gal­ités sociales se creusent, la pos­si­bil­ité même d’en débat­tre, pour men­er la bataille cul­turelle, sem­ble com­pro­mise par le cadre de la nou­velle ago­ra, tou­jours plus numérique. Débat­tre “du” numérique est, en out­re, ren­du com­pliqué par des indus­triels désireux de semer le doute sur la nociv­ité de leurs pro­duits. Pour autant, com­ment faire pro­gress­er la prise de con­science écologique si l’on se tient en dehors de l’attention col­lec­tive ? La démoc­ra­tie à l’ère numérique pose de nom­breuses ques­tions, aux­quelles nous ten­terons d’apporter des élé­ments de réponse.

Ani­ma­tion par Yves Mar­ry, de l’as­so­ci­a­tion Lève les yeux.

  • Matthieu Amiech, Édi­teur, mem­bre du col­lec­tif Ecran total et auteur de “L’industrie du com­plo­tisme – Réseaux soci­aux, men­songes d’Etat et destruc­tion du vivant”, La Lenteur, 2023. Il souligne que son tra­vail ne procède pas d’une nos­tal­gie pour un âge d’or mais du con­stat de l’éloignement de promess­es d’émancipation poli­tique et sociale. De même il n’est pas guidé par l’idée que l’on serait passé d’une démoc­ra­tie libérale vers un régime autori­taire mais par le con­stat d’une éro­sion des lib­ertés civiles face au développe­ment du numérique et du rôle des réseaux soci­aux dans le ver­rouil­lage du débat pub­lic. Ce recul n’est de fait pas seule­ment le résul­tat de lég­is­la­tions d’exception, il a aus­si à voir avec le développe­ment d’innovations tech­nologiques et de leur impo­si­tion. Qu’il s’agisse du développe­ment de la vidéo­sur­veil­lance et de logi­ciels de recon­nais­sance faciale, mais aus­si via les images que l’on pro­duit nous-mêmes à des­ti­na­tion des réseaux soci­aux, de la pro­liféra­tion de fichiers (et des moyens per­me­t­tant leur inter­con­nex­ion) mais aus­si des traces que l’on laisse sur les réseaux soci­aux, de la local­i­sa­tion par les ordi­na­teurs per­son­nels ou l’accès aux objets con­nec­tés, de la mise en place par la Com­mis­sion européenne d’un porte­feuille numérique (dont l’introduction sans heurts doit être com­parée avec la ten­ta­tive, avortée, de créa­tion d’un iden­ti­fi­ant unique, Safari, dans les années 1970). On observe donc un bas­cule­ment entre les années 1970 et aujourd’hui et ce glisse­ment se fait sous l’égide de par­tis qui se récla­ment de la démoc­ra­tie (et non pas fas­cistes) mais qui vident les lib­ertés civiles de leur sens. Il s’agit donc de tech­nolo­gies qui sont dan­gereuses, pas seule­ment dans la per­spec­tive de l’arrivée de l’extrême-droite au pou­voir mais parce qu’en tant que telles, elles véhicu­lent un mod­èle anthro­pologique et changent les ter­mes dans lesquels le débat pub­lic peut se dérouler.
  • Felix Treguer, Mem­bre de La Quad­ra­ture du Net, chercheur asso­cié au Cen­tre Inter­net et Société du CNRS, auteur de “Une Con­tre his­toire d’internet, du XVe siè­cle à nos jours”, Agone, 2023. Pour don­ner à voir un cer­tain nom­bre d’impensés dans les espoirs qui étaient ini­tiale­ment placés en inter­net, il pro­pose de revenir sur son pro­pre par­cours. Il note qu’Internet appa­rais­sait à un moment comme un moyen per­me­t­tant de sub­ver­tir un espace pub­lic ver­rouil­lé : il sus­ci­tait l’espoir d’un accès général­ité au savoir et à l’expression, et Inter­net a fait l’objet d’appropriations mil­i­tantes. Et de fait, si l’informatique est une tech­nolo­gie dont le développe­ment est lié au pou­voir mil­i­taire et aux entre­pris­es privées, son rôle actuel dans le tour­nant autori­taire n’allait pas de soi. Cela procède d’un bas­cule­ment qui s’est opéré au milieu des années 2000 avec un recours sys­té­ma­tique aux plate­formes cen­tral­isées dont la com­bi­nai­son à une pub­lic­ité ciblée est à l’origine des réseaux soci­aux actuels. Le recours sys­té­ma­tique à ces moyens a eu pour effet d’abandonner des tech­niques d’organisation poli­tique antérieures, d’accepter le ren­force­ment d’inégalités, de se soumet­tre à des choix opérés par des algo­rithmes. Pour sa part, une prise de con­science a eu lieu en 2013 avec les révéla­tions de Snow­den qui ont don­né à com­pren­dre que les entre­pris­es (du “cap­i­tal­isme de sur­veil­lance”) par­ticipent aux pro­grammes de sur­veil­lance éta­tiques. Si elles ont par la suite essayé de pren­dre leurs dis­tances, cela a en réal­ité pris la forme d’une coop­ta­tion des pro­grammes des entre­pris­es par l’État dans le con­texte de l’état d’urgence, bien que ce soit illé­gal. Et les garanties apportées par l’ordre juridique libéral (on en con­naît les lim­ites depuis Marx) sont désor­mais battues en brèche, les dis­posi­tifs qui en sont issus ne per­me­t­tant plus réelle­ment d’apporter une pro­tec­tion : le recours devant un juge ne per­met plus de sanc­tion­ner des pro­pos haineux en ligne, la pro­duc­tion de vidéos ou de mes­sages étant bien trop abon­dante. Se pose dès lors ques­tion des moyens per­me­t­tant de se dépen­dre de ces out­ils. Il esquisse deux pistes pour échap­per à l’emprise des grandes plate­formes et du con­trôle que cette cen­tral­i­sa­tion per­met :
  • exiger l’interopérabilité des plate­formes (cela per­me­t­trait d’éviter d’être pris­on­niers d’une plate­forme don­née et ain­si de revenir à la fonc­tion ini­tiale d’Internet, la mise en réseau),
  • met­tre en place des infra­struc­tures à une échelle locale à tra­vers des out­ils bien moins sophis­tiqués mais qui suf­fi­raient à la plu­part des usages dont nous avons besoin.

Ani­ma­tion par Sophie Pel­leti­er, Prési­dente de Pri­artem, asso­ci­a­tion visant à informer et agir sur les risques liés aux ondes élec­tro­mag­né­tiques.

  • Juli­ette Rohde, mem­bre de COm­mu­ni­ca­tion et DEmoc­ra­tie (CODE), asso­ci­a­tion pour la réap­pro­pri­a­tion des moyens de com­mu­ni­ca­tion, et co-fon­da­trice de l’asso­ci­a­tion Saisir. CODE vise à encadr­er et réguler la place de la pub­lic­ité à tra­vers la créa­tion d’une autorité réelle­ment indépen­dante.
  • Stephen Ker­ck­hove, Délégué général d’Agir pour l’environnement, pour leur cam­pagne “Le mobile du crime” visant à alert­er sur l’impact écologique du smart­phone. Ils veu­lent obtenir une réelle éval­u­a­tion de la stratégie numérique à l’école (de façon à faire dis­paraître les écrans des écoles) ; met­tre en place une majorité à 15 ans pour pou­voir s’inscrire aux réseaux soci­aux et que celle-ci soit effec­tive­ment appliquée ; obtenir de renon­cer à l’obsolescence pro­gram­mée dès à présent (et non en 2027). Il n’est pas pos­si­ble de faire avancer les choses seule­ment par des ini­tia­tives indi­vidu­elles, cela doit pass­er par un action poli­tique.
  • Denis Nicol­i­er, co-ani­ma­teur de Halte au con­trôle numérique. Il présente le col­lec­tif, le con­texte de sa créa­tion (2019 pour con­tester l’implantation de micros dans les rues d’un quarti­er pop­u­laire de Saint-Éti­enne) et ses pre­mières actions. Puis il en vient à leur con­ven­tion organ­isée en sep­tem­bre et aux suites qui sont envis­agées : “face à l’emprise crois­sante du numérique, nous avons eu l’idée d’une approche offen­sive, avec la déf­i­ni­tion de droits oppos­ables, et la volon­té de les rassem­bler dans un statut d’ob­jecteur du numérique. En sep­tem­bre 2023, nous avons donc réu­ni, lors d’une con­ven­tion, env­i­ron 70 mil­i­tants de la cri­tique numérique ain­si que d’autres bons con­nais­seurs de leur domaine d’activité, en 7 ate­liers (pour cha­cun nous avons pu associ­er au moins une autre organ­i­sa­tion) : 
  • San­té, avec le Syn­di­cat de la médecine générale,
  • Droits soci­aux (matin, après-midi), avec le col­lec­tif Chang­er de cap,
  • Tra­vail (matin, après-midi), avec la CGT pré­caires et chômeurs,
  • Agri­cul­ture (matin, après-midi), avec l’Atelier paysan,
  • Migra­tions, avec la Cimade et des organ­i­sa­tions locales,
  • Édu­ca­tion, avec Ecran total,
  • Police et sur­veil­lance, avec la LDH.

Cette con­ven­tion a per­mis de bien inven­to­ri­er les enjeux et d’amorcer une réflex­ion sur ces droits oppos­ables et des pistes d’ac­tion. Comme c’é­tait prévis­i­ble, nous n’en sommes pas encore à des for­mu­la­tions sta­bil­isées, opéra­tionnelles. Il faut pré­cis­er que, dans la seule expéri­ence com­pa­ra­ble que nous con­nais­sons, celle du Comité humain du Numérique à Brux­elles, leur tra­vail sur le sujet a démar­ré en 2021, et n’est pas achevé. Deux suites sont engagées : 

  • 1° un appel à la créa­tion d’une plate­forme que nous allons adress­er aux organ­i­sa­tions tech­no-cri­tiques du numérique. Celle-ci per­me­t­trait : de col­lecter des témoignages, d’in­former les gens sur leurs droits, et de les équiper en moyens d’ac­tions aux­quels recourir, et d’arguments à mobilis­er (à l’aide notam­ment de textes de loi, procé­dures).
  • 2° une nou­velle réu­nion en avril pour réalis­er une syn­thèse de la con­ven­tion, avec l’écri­t­ure de droits et reven­di­ca­tions trans­ver­sales ain­si que la déf­i­ni­tion de pistes d’ac­tion com­munes. Réu­nion à laque­lle inter­vien­dra égale­ment Erick, du Comité humain du Numérique.

Quelques axes trans­ver­saux aux dif­férents ate­liers méri­tent d’être appro­fondis :

  • Pour ce qui est des don­nées col­lec­tées, plusieurs ate­liers exi­gent la mise en œuvre du principe de min­imi­sa­tion prévu dans le cadre du RGPD (arti­cle 5.1.c), c’est-à-dire que seules soient col­lec­tées les don­nées réelle­ment néces­saires au traite­ment (avec la demande d’un audit pub­lic et amend­able, à réalis­er au préal­able sur leur per­ti­nence).
  • On relève aus­si un refus total de toute appli­ca­tion visant à utilis­er les don­nées bio­métriques (dont celles issues de la recon­nais­sance faciale, du repérage des émo­tions…), et de toutes les appli­ca­tions dites « pré­dic­tives ».
  • Con­cer­nant l’usage des IA, notam­ment dans le domaine de l’action sociale (mais avec des enjeux qui peu­vent con­cern­er d’autres secteurs : édu­ca­tion, tra­vail…), les dis­cus­sions con­ver­gent vers la demande de met­tre fin aux sus­pen­sions préven­tives des presta­tions, de respecter le reste à vivre et la pré­somp­tion d’in­no­cence.
  • Des reven­di­ca­tions por­tent sur la mise en œuvre d’outils numériques dans les entre­pris­es et admin­is­tra­tions, afin d’en con­trôler les effets en ter­mes d’organisation du tra­vail. Plus con­crète­ment, cela passe par l’organisation d’une con­cer­ta­tion oblig­a­toire des tra­vailleurs et usagers avant de mod­i­fi­er l’or­gan­i­sa­tion d’un sys­tème numérique. Cette con­cer­ta­tion ouvri­rait sur la pos­si­bil­ité d’un “droit de veto” col­lec­tif (qui peut aus­si inclure un droit de regard sur le type de pro­duc­tion des entre­pris­es et ses con­di­tions) et d’un “droit de retrait” indi­vidu­el ou col­lec­tif.
  • Une reven­di­ca­tion a trait à l’arrêt du recours à la numéri­sa­tion dans les ser­vices publics comme instru­ment de pri­vati­sa­tion et de la trans­for­ma­tion en sim­ples « presse bou­ton » des agents con­duisant à une perte de sens de leur tra­vail. De même, les dis­cus­sions ont porté sur une inter­dic­tion du trans­fert des tâch­es admin­is­tra­tives aux tra­vailleurs et aux usagers (par exem­ple dans le secteur de l’éducation) à l’occasion de l’introduction d’applications numériques. Dans plusieurs secteurs, il y a la volon­té de con­tester le déploiement d’algorithmes qui ser­vent de façon masquée à dis­simuler des déci­sions poli­tiques de restric­tions de moyens et/ou des mesures ségréga­tives (Par­cour­sup, algo­rithmes de la CAF et de France Tra­vail…).
  • Une reven­di­ca­tion large­ment partagée a trait au retour de guichets de prox­im­ité, d’un accueil physique dans les organ­ismes soci­aux (voir les actions du col­lec­tif belge du comité humain du numérique), dans la san­té ou dans les démarch­es entre­pris­es par les migrants. Il s’agit égale­ment d’affirmer un droit au papi­er et aux procé­dures écrites, à un affichage physique pour per­me­t­tre l’accès aux infor­ma­tions à toutes et tous.

Dérè­gle­ment cli­ma­tique, migra­tions, ges­tion admin­is­tra­tive, jus­tice, san­té… face aux mul­ti­ples défis aux­quels l’humanité fait face, la nou­velle solu­tion des tech­no prophètes est bien l’intelligence arti­fi­cielle. Les risques liés à la mas­si­fi­ca­tion de cette tech­nolo­gie sont, pour­tant, étour­dis­sants. Quelles pistes de solu­tions crédi­bles sont envis­agées, du côté de la société civile ou de l’Union européenne ?

Mod­éra­tion par Antho­ny Lau­rent, rédac­teur en chef de Sci­ences cri­tiques

  • Lau­rence Dev­illers, pro­fesseure en IA à Sor­bonne Université/CNRS, mem­bre du Comité Nation­al Pilote d’Ethique du Numérique, Prési­dente de la fon­da­tion Blaise Pas­cal en math­é­ma­tiques et infor­ma­tique. Elle rap­pelle que les pre­miers algo­rithmes pour appren­dre à par­tir de don­nées datent de 1986. Cela per­met à une machine de réalis­er des choses que l’on ne sait pas coder, par exem­ple de dif­férenci­er un chien d’un chat. Ces dis­posi­tifs actuels ne sont donc pas nou­veaux et peu­vent être utiles. Pour autant il ne faut pas les sacralis­er. Elle plaide donc pour édu­quer les enfants à ce qu’est une intel­li­gence arti­fi­cielle, de façon à ne pas en avoir peur et à ne pas non plus se faire d’illusions sur ce qu’elle per­met. Cela doit per­me­t­tre de ne pas laiss­er ces con­nais­sances à une poignée de gens. Elle souligne que les IA ne dis­ent pas la vérité et n’ont pas de qual­ité morale : elles pro­duisent sim­ple­ment des résul­tats en fonc­tion des (grandes quan­tités de) don­nées qui ont été ren­trées et de l’association prob­a­ble que leur traite­ment per­met de définir. Il faut donc expli­quer ce qu’il y a der­rière et les réguler, avec une réflex­ion éthique et col­lec­tive.
  • Diego Hidal­go, Entre­pre­neur, diplo­mate, auteur de “Anesthésiés – l’humanité sous l’emprise de la tech­nolo­gie”, édi­tions FYP, 2022. Il met en garde con­tre le risque de ren­forcer la croy­ance en la tech­nolo­gie comme étant capa­ble d’apporter des répons­es à toutes nos ques­tions. Il pointe la ten­dance à con­fi­er des ques­tions de plus en plus larges aux algo­rithmes, à exter­nalis­er des choix de plus en plus forts.
  • Mar­ius Bertoluc­ci, Maître de con­férence en sci­ences de ges­tion (Uni­ver­sité Aix Mar­seille), auteur de “L’Homme dimin­ué par l’IA”, Her­mann, 2023.

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