Il faut s’organiser contre l’informatisation de la société

Gravure reprise de Ter­restres

Ci-dessous com­mu­niqué du comité du 15 juin, créé en sou­tien aux per­son­nes inter­pel­lées le 15 juin 2021. Ce jour-là, la répres­sion “antiter­ror­iste” s’abattait sur plusieurs per­son­nes soupçon­nées d’avoir provo­qué des incendies pour dénon­cer le comp­teur Linky puis la 5G. Le procès est tou­jours en attente.

Cette affaire, par­mi tant d’autres, mon­tre à quel point l’informatique a per­mis de con­stru­ire un monde fer­mé sur lui-même, sans alter­na­tive pos­si­ble, ver­rouil­lé dans une accéléra­tion mor­tifère qui ne sem­ble pas avoir de fin.

“Nous, pub­lic, usagers, sim­ples citoyens, avons été placés devant le fait accom­pli. Ou plus exacte­ment, comme c’est la règle en matière de nou­velles tech­nolo­gies, le débat n’a pas existé, car la tech­nolo­gie n’est pas cen­sée être poli­tique.

[…] Il n’existe ni lieu ni moment pour en débat­tre.

Célia Izoard, Mer­ci de chang­er de méti­er, édi­tions de la Dernière let­tre, 2020

Le 15 juin 2021, la répres­sion “antiter­ror­iste” (SDAT, GIGN et autre PSIG) s’abattait en Lim­ou­sin sur plusieurs per­son­nes soupçon­nées d’avoir provo­qué des incendies pour dénon­cer le déploiement du comp­teur Linky puis de la 5G. Il est frap­pant de con­stater que les moyens policiers employés pour men­er l’enquête qui a con­duit aux arresta­tions reposent sur les mêmes dis­posi­tifs tech­niques que ceux qui étaient dénon­cés par les sab­o­tages : traça­bil­ité des citoyens par l’utilisation du réseau mobile et de la sur­veil­lance de l’espace pub­lic, élab­o­ra­tion et mise en cor­re­spon­dance de fichiers de ren­seigne­ments, dépense d’énergie faramineuse, etc.

Cette affaire, par­mi tant d’autres, mon­tre à quel point l’informatique a per­mis de con­stru­ire un monde fer­mé sur lui-même, sans alter­na­tive pos­si­ble, ver­rouil­lé dans une accéléra­tion mor­tifère qui ne sem­ble pas avoir de fin. Com­mer­cial­i­sa­tion mas­sive des ordi­na­teurs dans les années 80, dis­tri­b­u­tion générale de l’Internet dans les années 90, défer­lement des smart­phones dans les années 2000, accéléra­tion per­ma­nente des cal­cu­la­teurs et des réseaux, et désor­mais avène­ment de l’incompréhensible “I.A.”… La tech­nolo­gie et ses exi­gences matérielles ont envahi tous les ter­ri­toires de la Terre et de la vie sociale. Est-il encore pos­si­ble d’arrêter cette boucle infer­nale ?

En à peine deux généra­tions, nous sommes ain­si entrés dans un monde où celles et ceux qui ne vivent pas (encore) der­rière un écran sont néces­saire­ment gouverné·es et surveillé·es par celles et ceux qui le font. Cette poli­tique embar­que pour­tant avec elle, dans ses con­di­tions de pos­si­bil­ités comme dans ses effets, une série de réal­ités délétères.

C’est le tra­vail des paysans, des éleveuses, des forestiers, con­traint par l’obligation de pucer les bêtes et de numéris­er leurs par­celles ; c’est le tra­vail des ouvrières et employées aliéné une sec­onde fois par l’automatisation, le découpage et le min­u­tage des tâch­es ; c’est le tra­vail des enseignants saboté par l’obligation de fichage des élèves et la val­i­da­tion numérique de leurs “com­pé­tences”, les par­ents et les élèves noyés dans ProNote ou Par­cour­Sup ; ce sont les con­seil­lères de France Tra­vail qui en vien­nent à se com­par­er elles-mêmes à des “cliqueuses pro­fes­sion­nelles”, les tra­vailleurs des entre­pôts péri-urbains qui se vivent comme des “robots” soumis aux ordres de casques à com­mande vocale, c’est la sup­pres­sion des guichets admin­is­trat­ifs qui prive les gens de l’accès à leurs droits et à la sol­i­dar­ité. C’est l’ubérisation général­isée et les purges numérique­ment assistées dans les “ressources humaines” de tous les secteurs.

La logique numérique et cal­cu­la­trice s’est déployée dans tous les secteurs de la vie, trans­for­mant le tra­vail autant que le gou­verne­ment, l’économie autant que les échanges soci­aux, les rela­tions avec l’environnement autant que le cours des guer­res. Sur ce dernier point, il devrait suf­fire d’observer les inno­va­tions mil­i­taires qui se sont mis­es en place ces dernières années (depuis les frappes de l’armée israéli­enne déter­minées par les cal­culs de l’I.A. jusqu’à la course à l’équipement tech­nologique qui sous-tend le con­flit rus­so-ukrainien) pour recon­naître que démil­i­tari­sa­tion et dénuméri­sa­tion n’ont jamais été aus­si imbriquées.

En par­al­lèle, plus per­son­ne n’ignore que la plus grande arnaque de la “dématéri­al­i­sa­tion” est en fait sa for­mi­da­ble matéri­al­ité. En effet, celle-ci con­siste avant tout à pro­duire des puces, des cir­cuits, des câbles, des cen­trales, des objets con­nec­tés de plus en plus var­iés, puis à dis­tribuer ces pro­duits à l’échelle mon­di­ale, à renou­vel­er encore ces machines et les réseaux qui per­me­t­tent de les faire fonc­tion­ner, puis à les redis­tribuer encore.

La réal­ité écologique de la “dématérisal­i­sa­tion” est ain­si celle d’une destruc­tion sans frein des sols et des cours d’eau, qui ne cesse de s’accélérer au nom même de la “tran­si­tion” et du solu­tion­nisme tech­nologique. Ce sont les fer­mes de serveurs qui con­som­ment autant d’énergie que des villes entières, et dont on nous promet encore la mul­ti­pli­ca­tion. C’est le pro­jet Star­Link qui déploie des mil­liers de satel­lites, au point de mas­quer les étoiles elles-mêmes, au nom du “besoin” de cou­vrir les zones blanch­es. C’est aus­si le ver­rouil­lage, au nom de la “con­ti­nu­ité de ser­vice”, de l’ensemble des sys­tèmes soci­aux par une mise en dépen­dance crim­inelle envers des infra­struc­tures imposées – comme pour le nucléaire ? Mais en plus du nucléaire.

La con­som­ma­tion d’énergie du secteur numérique aug­mente de 9% par an, et est appelée à aug­menter encore du fait du développe­ment de la pré­ten­due intel­li­gence arti­fi­cielle. La durée de vie des objets du monde numérique, tou­jours plus nom­breux, est sans cesse plus courte. Le coût humain de toute cela, enfin, c’est celui des sui­cidés des usines Fox­conn, des tra­vailleurs déshu­man­isés qui entraî­nent à longueur de journée le Copi­lot de Microsoft ou les caméras à recon­nais­sance faciale, des pop­u­la­tions entières exploitées ou déplacées pour l’exploitation des min­erais, des guer­res et des poli­tiques colo­niales pour l’accès à ces ressources.

Pour toutes ces raisons, il nous sem­ble essen­tiel de con­sid­ér­er avec le sérieux qu’elles méri­tent l’ensemble des con­séquences désas­treuses de l’informatisation de la société, ain­si que de trou­ver des voies pour nous y oppos­er.

Si les analy­ses de cette cat­a­stro­phe his­torique ne man­quent pas, les actions et mobil­i­sa­tions pour ten­ter de l’empêcher non plus. À com­mencer bien sûr par les pra­tiques indi­vidu­elles par lesquelles de nom­breuses per­son­nes cherchent à se dégager de l’emprise numérique sur leur quo­ti­di­en, perce­vant bien que “l’apprentissage machine”, le “big data” et la “sur­veil­lance glob­ale” dépen­dent pour par­tie de leur con­tri­bu­tion bénév­ole et de celle de leurs con­tem­po­rains.

Au reste, on ne saurait oubli­er que le défer­lement numérique a aus­si été con­fron­té depuis ses débuts à une mul­ti­tude d’oppositions col­lec­tives : mobil­i­sa­tions syn­di­cales con­tre la dépos­ses­sion de l’outil de tra­vail, man­i­fes­ta­tions con­tre les pre­mières ten­ta­tives de fichage de masse (dont une des issues, bien insuff­isante, fut la créa­tion de la CNIL), sans oubli­er divers­es actions de sab­o­tages, comme les destruc­tions et incendies de machines revendiqués dans les années 80 par le Comité pour la Liq­ui­da­tion ou le Détourne­ment des Ordi­na­teurs, le CLODO, à Toulouse.

Ces oppo­si­tions n’ont d’ailleurs pas cessé jusqu’à aujourd’hui d’accompagner les phas­es ultérieures du déploiement de la “méga-machine” : dénon­ci­a­tion de l’accumulation des lois de sur­veil­lance (par exem­ple avec La Quad­ra­ture du Net), sab­o­tages et incendies con­tre le déploiement de la 5G, de la fibre optique et des infra­struc­tures de l’hyper-connexion (qui ont eu lieu par cen­taines ces dernières années), luttes col­lec­tives con­tre l’extractivisme minier et hydrique (par exem­ple avec les col­lec­tifs Stop Mines en France et les nom­breuses mobil­i­sa­tions dans le monde entier), mise en évi­dence des liens organiques entre les con­flits armés et l’industrie tech­nologique (avec le col­lec­tif Généra­tion Lumière), cri­tique publique du défer­lement numérique et de ses effets destruc­teurs (avec des col­lec­tifs comme Écran Total ou Lève les Yeux)…

À bien y regarder, il n’est presque plus un seul mou­ve­ment d’opposition dans le monde qui ne se trou­ve amené à faire le lien entre l’oppression qu’il dénonce et les effets anti­so­ci­aux de l’informatisation générale.

Nous pen­sons d’ailleurs que c’est dans cette capac­ité à reli­er toutes ces dimen­sions délétères que réside la pos­si­bil­ité d’aller encore au-delà, et d’envisager l’indispensable con­struc­tion d’une cri­tique mas­sive et inter­na­tionale.

En novem­bre 2024, se tenait à Mar­seille le fes­ti­val Le nuage était sous nos pieds”, au cours duquel, à par­tir de la dénon­ci­a­tion de la con­struc­tion de nou­veaux “data cen­ters”, ont été pro­posés divers moments de réflex­ion et de débat pub­lic pour doc­u­menter les réal­ités matérielles de la numéri­sa­tion générale.

Au mois de mars dernier, des ren­con­tres à Greno­ble autour de “L’Impossible relo­cal­i­sa­tion” ont réu­ni des cen­taines de per­son­nes de plusieurs pays pour partager et met­tre en lien les témoignages des désas­tres et des résis­tances liés au déploiement de la méga-machine dans le monde entier.

Une grande man­i­fes­ta­tion et des actions con­crètes se sont tenues afin de dénon­cer l’extension des deux usines de puces élec­tron­iques, révélant au pas­sage la chaîne d’interdépendances qui relie la guerre civile en RDC (dans un con­texte de con­cur­rence sur les ressources minières), les col­lu­sions entre le pou­voir poli­tique et tech­no-indus­triel, l’accaparement des ressources en eau pour la fab­ri­ca­tion des puces, et l’usage mil­i­taire d’une par­tie de cette pro­duc­tion.

À l’instar de ces mobil­i­sa­tions, il s’agit désor­mais de sor­tir des brumes et d’affronter le réel. C’est pourquoi les per­son­nes et les col­lec­tifs sig­nataires de cette tri­bune invi­tent à mul­ti­pli­er les espaces dans lesquels l’informatisation de la société, et toutes les réal­ités qu’elle implique, pour­ront ren­con­tr­er la cri­tique et l’opposition qu’elles méri­tent.

Dans cette per­spec­tive, ils et elles invi­tent chacun·e à par­ticiper aux ren­con­tres pro­posées en Lim­ou­sin du 27 au 29 juin prochain par le comité du 15 juin, ain­si qu’à soutenir active­ment les per­son­nes pour­suiv­ies pour leurs actions dans ce cadre.

APPEL PARU DANS TERRESTRES, LUNDIMATIN, MEDIAPART, SIGNATAIRES (dont Halte au con­trôle numérique) :

Nico­las Bérard, jour­nal­iste (l’Âge de faire), auteur de “Ce monde con­nec­té qu’on nous impose

Stop Mines 03

Comité 03 – Sou­tien aux raflé.e.s du 15 juin en Lim­ou­sin

OCL Moulins – Organ­i­sa­tion Com­mu­niste Lib­er­taire

Généra­tion Lumière

Fabi­en Lebrun, chercheur en soci­olo­gie, auteur de “Bar­barie numérique – Une autre his­toire du monde con­nec­té

Serge Quadrup­pani, essay­iste et romanci­er, auteur de “La poli­tique de la peur

Celia Izoard, autrice

Matthieu Amiech, édi­teur, auteur de « Peut-on s’op­pos­er à l’in­for­ma­ti­sa­tion de nos vies ? »

Radio Zinzine

Alain Dordé, rédac­teur (le Chif­fon)

Gary Libot, jour­nal­iste (le Chif­fon)

Pierre Bance, auteur de “La Fasci­nante démoc­ra­tie du Roja­va” et de “La Grande Fédéra­tion. Démoc­ra­tie directe et vie fédérale

Stéphane Lhomme, Directeur de l’Obser­va­toire du nucléaire , Ani­ma­teur du site web Refus Linky Gaz­par

Le col­lec­tif Bassines Non Mer­ci 63

Jacky Chabrol, auteur de “Décon­nec­tons nous” et “Sor­tir de la toile, est-ce pos­si­ble ?

Sabine Duguet, comité 15 juin

Hélène Autret

L’Ate­lier Paysan

SNES-FSU

Col­lec­tif ACCAD (Anti Comp­teurs Com­mu­ni­cants Artois Douai­sis)

Coor­di­na­tion Stop 5G Lyon / Vers une Dés­escalade Numérique

Col­lec­tif Ecran Total Lyon

Groupe Tech­nop­o­lice Lyon

CRAAM Greno­ble, Lyon, Saint Eti­enne (Coor­di­na­tion Régionale Anti Arme­ment et Mil­i­taire)

San­drine Lar­iz­za, syn­diquée CGT engagée dans le con­tre som­met de l’IA du 10/02/25 à Paris

Asso­ci­a­tion Résis­tance 5G Nantes

Le col­lec­tif nan­tais de vig­i­lance citoyenne (CNVC)

Les citoyens nan­tais pour une social-écolo­gie cri­tique (CNPSE)

Col­lec­tif Nantes1 anti-Linky5G

Col­lec­tif 44 Nantes con­tre Linky

Elis­a­beth Alexan­dre, Jour­nal­iste.

ATTAC 87/23 

Les soulève­ments de la Terre en Cor­rèze

Michelle Estorge

François Jar­rige, his­to­rien

ATTAC 19

Bar­bara Métais-Chas­tanier, dra­maturge

Col­lec­tif Halte au con­trôle numérique

Asso­ci­a­tion Robin des Toits