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Education : la “start up nation” gavée aux fonds publics, des élèves cobayes

Mon­tage France-Info

Une enquête de la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France mon­tre que des starts up – cen­sées intro­duire des inno­va­tions numériques dans l’é­cole, ont été financées sur fonds publics, sou­vent sans débouchés con­crets pour l’é­d­u­ca­tion nationale (mais au prof­it d’in­térêts privés) … et en util­isant des élèves comme cobayes ! Et, la plu­part du temps, elles agis­sent au seul prof­it des GAFAM…

Présen­ta­tion audio sur France Cul­ture (4 min)

Enquête radio com­plète (36 min)

Ci-dessous extraits de cette enquête.

Écrans et enfants : quand la recherche publique flirte avec les intérêts privés

Les écrans et leurs effets sur la san­té et le développe­ment cog­ni­tif des enfants sont devenus un enjeu majeur de san­té publique. En avril 2024, un groupe d’experts créé par l’Élysée rendait un rap­port inquié­tant, avec 29 pré­con­i­sa­tions fortes, com­prenant des restric­tions et des mesures d’âge : pas d’écrans avant 3 ans, pas de télé­phones avant 11 ans ni de smart­phones con­nec­tés avant 13 ans. Et des réseaux soci­aux inter­dits aux moins de 15 ans.

Un an plus tard, seules deux recom­man­da­tions du groupe d’experts ont été annon­cées pour la ren­trée prochaine : la général­i­sa­tion de l’expérimentation “porta­bles en pause” au col­lège et un droit à la décon­nex­ion des out­ils numériques sco­laires. Aucune des mesures de restric­tion, en revanche, n’a pour l’instant été mise en œuvre. “Vous n’êtes pas dans la vie des familles tous les jours, l’interdiction com­plète est tou­jours dif­fi­cile”, explique en févri­er dernier la min­istre de la San­té, Cather­ine Vautrin, après avoir “beau­coup écouté les experts”, à la sor­tie d’une ren­con­tre organ­isée lors d’un déplace­ment à l’hôpital Robert Debré.

Or, ce jour-là, un seul mem­bre du groupe d’expert de la “com­mis­sion écrans” de l’Élysée est con­vié au déplace­ment de la min­istre, sur propo­si­tion de l’APHP (Assis­tance publique – Hôpi­taux de Paris), d’après le cab­i­net de Cather­ine Vautrin : le directeur du LaP­sy­Dé, un lab­o­ra­toire pub­lic de recherche en psy­cholo­gie du développe­ment de l’enfant, qui dépend de la Sor­bonne et du CNRS, Gré­goire Borst.

Sur cette ques­tion des écrans, ce dernier est l’une des fig­ures les plus médi­atisées. Gré­goire Borst est régulière­ment inter­viewé dans les jour­naux, sur les plateaux de télévi­sion, mais aus­si sur les antennes de Radio France. Selon lui, les écrans ne sont pas mau­vais “par nature”, car ils peu­vent servir d’outils d’apprentissage. Ain­si, en 2020 sur le plateau de l’émission Enquête de san­té sur France 5, il affirme avoir “mon­tré” dans son lab­o­ra­toire que “les enfants qui jouent aux jeux vidéo d’action aug­mentent la qual­ité de leur lec­ture”. Mais lorsqu’on se penche sur les recherch­es menées au sein du LaP­sy­Dé, on ne trou­ve aucune trace d’une telle étude à l’époque.

Inter­rogé par la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, Gré­goire Borst explique faire référence à une étude ita­lo-suisse, validée sci­en­tifique­ment et pub­liée… deux ans après l’émission, dans la revue Nature human behav­iour“L’une de nos chercheuses par­tic­i­pait à ce pro­jet”, assure Gré­goire Borst pour expli­quer cette déc­la­ra­tion : “En 2020, toutes les don­nées avaient été col­lec­tées et leur analyse effec­tuée, la méthodolo­gie était de nature à pou­voir établir un lien de causal­ité. Je pou­vais donc dire que nous l’avions mon­tré”. Pour­tant, en 2023, lorsque Gré­goire Borst tente finale­ment de repro­duire les résul­tats de l’étude ita­lo-suisse, avec le jeu vidéo créé spé­ciale­ment pour l’étude, dans son lab­o­ra­toire, il n’identifie aucun effet posi­tif sur la lec­ture.

Si Gré­goire Borst n’a lui-même jamais pub­lié d’article sci­en­tifique sur les dan­gers des écrans, son lab­o­ra­toire mène en revanche plusieurs pro­jets en lien avec des indus­triels de la “Edtech” (pour tech­nolo­gie de l’éducation). L’un des chercheurs du LaP­sy­Dé développe notam­ment des mod­ules d’intelligence arti­fi­cielle avec Evi­dence B, une start-up qui com­mer­cialise des out­ils numériques “conçus pour stim­uler l’apprentissage et la moti­va­tion intrin­sèque de chaque élève”.

Par ailleurs, le LaP­sy­Dé béné­fi­cie égale­ment de dons rel­a­tive­ment impor­tants, env­i­ron 500 000 euros entre 2017 et 2022, d’entreprises privées, notam­ment de l’éditeur sco­laire Nathan, qui com­mer­cialise des manuels papiers, mais aus­si numériques. Ensem­ble, ils ont notam­ment par­ticipé à la créa­tion d’une appli­ca­tion pour la start­up Soft­Kids.

Quant à Gré­goire Borst, il mène lui-même à Mar­seille un pro­jet de recherche financé via du mécé­nat, par Infravia, un fonds d’investissement présent dans les Data Cen­ters, la san­té… et l’éducation, et dont l’un des objec­tifs est “d’accélérer la crois­sance” des “cham­pi­ons tech­nologiques européens”. En octo­bre dernier, lors d’une con­férence organ­isée par Infravia sur le thème de l’innovation dans l’éducation, le chercheur de la Sor­bonne inter­vient, et appa­raît dans un clip pro­mo­tion­nel, tourné lors de cet évène­ment.

Si les col­lab­o­ra­tions entre les lab­o­ra­toires de recherche publics et les entre­pris­es privées n’ont rien d’illégal, elles doivent en revanche être trans­par­entes. Or, inter­rogé par la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, Gré­goire Borst admet ne pas avoir men­tion­né ses liens avec l’industrie dans sa déc­la­ra­tion publique d’intérêts, lors de sa par­tic­i­pa­tion au groupe d’experts de l’Élysée sur les écrans : “Pour Infravia, je ne vois pas en quoi c’était un con­flit d’intérêts poten­tiels… c’est un pro­jet qui vise à for­mer des enseignants sans le numérique”, dit-il. Si tous les mem­bres du groupe d’experts sur les écrans ont dû rem­plir une déc­la­ra­tion publique d’intérêts, ces dernières n’ont pas été mis­es en ligne, ce qui est con­traire à la régle­men­ta­tion. Inter­rogé sur ce point, l’Élysée répond que les doc­u­ments “n’ont pas été con­servés”.

Cette porosité entre lab­o­ra­toires de sci­ence cog­ni­tive, intérêts privés et poli­tiques publiques n’a rien d’anecdotique. Elle con­stitue même la base d’une forme d’écosystème, avec des lab­o­ra­toires publics au sein desquels cer­tains chercheurs, spé­cial­istes de sci­ences cog­ni­tives et ouverte­ment défa­vor­ables à des mesures de restric­tion des écrans pour les enfants, cul­tivent une prox­im­ité et des liens financiers avec des entre­pris­es de la tech­nolo­gie. Et le cas du LaP­sy­Dé ne sem­ble pas si sin­guli­er.

Un autre enseignant-chercheur en sci­ences cog­ni­tives, Franck Ramus, du LSCP de l’École nor­male supérieure, égale­ment mem­bre du con­seil sci­en­tifique de l’éducation nationale, appelle, lui aus­si, à ne pas dia­bolis­er les écrans. Ain­si, en avril dernier lorsque cinq sociétés savantes médi­cales, dont la société française de pédi­a­trie, lan­cent un appel dans Le Monde (29 avril 2025) pour pro­téger les enfants de moins de six ans, le chercheur leur répond par média inter­posé. Dans L’Express du 3 mai, Franck Ramus affirme que “con­traire­ment à ce qui est affir­mé, aucune étude ne mon­tre d’effet causal de l’exposition aux écrans sur le développe­ment socio-rela­tion­nel et affec­tif, sur le développe­ment neu­rologique, ou sur les capac­ités atten­tion­nelles”.

Si ses recherch­es ne sont pas directe­ment financées par l’industrie de la tech, Franck Ramus a toute­fois mené, en 2019, un pro­jet en parte­nar­i­at avec une start-up, Didask, fondée par un ancien élève de l’École nor­male supérieure, qui héberge le lab­o­ra­toire de Franck Ramus. “C’est là que nous nous sommes ren­con­trés”, racon­te le fon­da­teur de l’entreprise, Son Ly, selon qui le chercheur tra­vaille avec la start-up “depuis le début”. “Il fait ça bénév­ole­ment, parce qu’il s’intéresse à nos pro­jets de solu­tions d’intelligence arti­fi­cielle dont l’efficacité est prou­vée par la sci­ence”.

Quid du parte­nar­i­at entre le chercheur et la start-up ? Ini­tiale­ment, le pro­jet, mené avec une asso­ci­a­tion et l’académie de Créteil, et sub­ven­tion­né à hau­teur de près d’un mil­lion d’euros par l’État, devait per­me­t­tre de “for­mer des enseignants du pre­mier degré en util­isant le levi­er du numérique grâce à une plate­forme inédite”. Or, si des out­ils numériques ont bien été dévelop­pés, ils n’ont jamais été mis à dis­po­si­tion des enseignants, comme le con­state un rap­port cri­tique du Haut con­seil d’évaluation de la recherche (Hcérès) .

La plate­forme Didask est désor­mais com­mer­cial­isée à des­ti­na­tion d’entreprises privées : “Les don­nées ont essen­tielle­ment con­duit à amélior­er les fonc­tion­nal­ités de la plate­forme Didask”, sans que les out­ils péd­a­gogiques ne soient ren­dus acces­si­bles, estime le rap­port du Hcérès. L’entreprise, elle, a annon­cé il y a quelques jours avoir levé 10 mil­lions d’euros auprès de fonds d’investissements.

Si, comme il l’assure à la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France, Franck Ramus ne reçoit aucun finance­ment direct de l’industrie pour ses travaux de recherche, il est toute­fois indiqué, dans un rap­port d’évaluation de son lab­o­ra­toire de 2023 , que son unité “utilise les ressources d’une autre équipe”, celle d’Emmanuel Dupoux, un chercheur du LSCP, égale­ment salarié à mi-temps, de Face­book (Meta), ce qui a été jugé com­pat­i­ble avec son statut de fonc­tion­naire par l’administration.

Dans ce même rap­port, il est indiqué que l’unité de recherche d’Emmanuel Dupoux “est la source majori­taire de finance­ments du lab­o­ra­toire”, grâce à des “parte­naires indus­triels majeurs”, notam­ment Google et Meta. Tou­jours selon ce doc­u­ment, l’équipe d’Emmanuel Dupoux “a très peu d’interactions avec le grand pub­lic”, tan­dis que celle de son col­lègue, Franck Ramus, “est très présente dans les médias et œuvre pour que les sci­ences cog­ni­tives soient au cœur des prob­lé­ma­tiques d’apprentissage et plus large­ment d’éducation”.

Extraits du rap­port du haut Con­seil d’évaluation de la recherche pub­lié en novem­bre 2023. (DR)

Inter­rogé sur d’éventuelles col­lab­o­ra­tions entre les deux équipes, Franck Ramus explique : “j’héberge cer­taines don­nées sur un des serveurs d’Emmanuel Dupoux. Il ne me fait pas de cadeaux avec de l’argent de Face­book (Meta), c’est juste qu’on a un échange de gré à gré parce que c’est plus pra­tique pour moi que d’acheter mon pro­pre serveur et d’essayer d’avoir de la main­te­nance dessus. C’est un tout petit ser­vice qu’il me rend. Il y a quelques années quand il a dû renou­vel­er cer­tains dis­ques durs, c’est moi qui les ai payés”. Franck Ramus assure par ailleurs n’avoir “aucun lien d’intérêt avec Meta”.

Pour Emmanuel Gavard, jour­nal­iste tech du mag­a­zine pro­fes­sion­nel Straté­gies , la prox­im­ité entre lab­o­ra­toires de sci­ences cog­ni­tives et géants du numérique s’explique assez aisé­ment : “Le but des plate­formes, c’est que vous soyez hap­pés. C’est ce qu’on appelle l’économie de l’attention. Donc ces entre­pris­es ont besoin de faire des études sur notre com­porte­ment, pour com­pren­dre ce qui nous retient et com­ment fonc­tionne le cerveau”.

Ces liens de prox­im­ité entre lab­o­ra­toires de recherche en sci­ences cog­ni­tives et entre­pris­es du numérique inter­ro­gent d’autant plus qu’ils con­cer­nent une pop­u­la­tion vul­nérable : les enfants, et même les plus jeunes d’entre eux, comme le démon­tre un autre pro­jet en parte­nar­i­at entre une entre­prise privée et un lab­o­ra­toire de recherche pub­lic.

Séver­ine Erhel est chercheuse en psy­cholo­gie cog­ni­tive au sein du lab­o­ra­toire LP3C de l’université Rennes 2. Dans son livre , inti­t­ulé Les enfants et les écrans, elle souligne les usages béné­fiques que peu­vent avoir les out­ils numériques, notam­ment une appli­ca­tion des­tinée à aider les enfants à appren­dre à écrire : Kali­go. Sans pré­cis­er nulle part que l’application en ques­tion a été dévelop­pée par son lab­o­ra­toire, avec une entre­prise, Script&Go, qui mène ou a mené au total cinq pro­jets avec le LP3C. Séver­ine Erhel a elle-même par­ticipé à l’un de ces pro­jets, d’environ 3 mil­lions d’euros, financé pour moitié par des sub­ven­tions publiques et pour moitié par la start-up.

Inter­rogée sur ce point, Séver­ine Erhel assure ne pas avoir “réelle­ment” par­ticipé au pro­jet financé en par­tie par Script&Go, ce qui, selon elle, explique pourquoi elle ne l’a pas indiqué dans sa déc­la­ra­tion publique d’intérêts. Mais elle l’a ensuite fait après les ques­tions de la cel­lule inves­ti­ga­tion de Radio France. Con­tac­tée, l’Ans­es (Agence nationale de sécu­rité san­i­taire de l’alimentation, de l’environnement et du tra­vail) explique avoir “procédé à l’analyse de trois liens récem­ment déclarés”, qui ont été con­sid­érés comme mineurs “compte tenu de leurs car­ac­téris­tiques et de l’objet” de l’expertise, c’est-à-dire les dan­gers des réseaux soci­aux.

Der­rière l’entreprise Script&Go, on retrou­ve, une nou­velle fois, un mem­bre des GAFAM. En effet, selon les doc­u­ments tech­niques de l’appel d’offres, datés de 2015, le pro­jet parte­naire indus­triel Microsoft, qui ren­con­tre alors des “dif­fi­cultés à percer sur le seg­ment” du numérique à l’école, en rai­son de la “mul­ti­plic­ité des tablettes sur le marché”.

Dans ces doc­u­ments, on décou­vre égale­ment que 1000 élèves de mater­nelle ont passé des tests sur tablettes, dans des salles Microsoft, en présence d’ingénieurs. Il est égale­ment indiqué que le pro­jet “a pour cible les enfants de 3 à 7 ans”, dont il faut “com­pren­dre com­ment capter leur atten­tion”. Objec­tif : “per­me­t­tre aux con­struc­teurs de dévelop­per ou d’affiner leurs gammes de pro­duits dédiées à l’éducation et tester de nou­veaux pro­duits répon­dant aux exi­gences de l’éducation nationale : tablette robuste, coque de pro­tec­tion, stylet ergonomique, acces­soires stylet notam­ment pour les exer­ci­ces en classe de mater­nelle, char­i­ot de range­ment et de charge­ment”.

Con­tac­tée, l’entreprise Microsoft con­firme avoir été “parte­naire tech­nologique” du pro­jet Kali­go, et, plus glob­ale­ment, avoir, entre 2012 et 2020, “accueil­li des élèves d’écoles pri­maires et de col­lèges dans sa classe immer­sive, sur la base du volon­tari­at” des enseignants. Et de pré­cis­er : “aucune infor­ma­tion per­son­nelle rel­a­tive aux enfants n’é­tait demandée” : “si des don­nées ont été col­lec­tées, elles l’ont été” par Script&Go.

Au total, l’État a dépen­sé plus de six mil­lions d’euros, via des appels à pro­jets, pour dévelop­per l’application Kali­go, util­isée, selon l’entreprise, par 20 000 des 12 mil­lions d’élèves français. Inter­rogé, le min­istère de l’E­d­u­ca­tion nationale rap­pelle que “l’u­til­i­sa­tion d’équipement indi­vidu­el est pro­scrite à l’é­cole mater­nelle”, et qu’elle n’est “ni souhaitable, ni néces­saire” en pri­maire, tout en pré­cisant que “l’é­cole doit jouer un rôle déter­mi­nant pour utilis­er les oppor­tu­nités du numérique, dont l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, à des fins péd­a­gogiques”.

Un dou­ble dis­cours prob­lé­ma­tique selon Christophe Cail­leaux, respon­s­able du groupe numérique du Snes-FSU (et co-auteur du texte Édu­ca­tion nationale : there is no IA-alter­na­tive ?) : “D’un côté le gou­verne­ment dit qu’il faut pro­téger les enfants des écrans, mais d’un autre il sub­ven­tionne le développe­ment des out­ils numériques à l’é­cole. Il y a des enjeux financiers parce que c’est de l’argent pub­lic investi dans des solu­tions privées, mais aus­si des enjeux cog­ni­tifs pour les élèves, et en ter­mes de lib­erté, de sur­veil­lance des don­nées… Avec l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, c’est une évo­lu­tion ful­gu­rante, et en tant que respon­s­ables des généra­tions futures, nous avons la respon­s­abil­ité de dire stop. Il faut faire pause”. 

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