La psy par IA, logique de marché et soins bradés

Le covid et divers­es angoiss­es liées aux con­di­tions de vie (mon­tée des incer­ti­tudes cli­ma­tiques, pré­cari­sa­tion, dif­fi­cultés finan­cières…) enta­ment la san­té men­tale, notam­ment des jeunes mais pas seule­ment. Bien loin de pren­dre en compte ces besoins sup­plé­men­taires de soins, les gou­ver­nants n’ont cessé de sup­primer des moyens aux struc­tures publiques qui pour­raient en apporter.

Dans le même temps, tou­jours en recherche de nou­veaux marchés, les four­nisseurs de solu­tions tech­nologiques pro­posent leurs chat­bots comme con­fi­dents per­son­nels, et des IA plus spé­cial­isées car­ré­ment comme soignants numériques.

On ne peut que s’in­ter­roger sur cette illu­sion d’une “écoute”, certes disponible en per­ma­nence, qui peut d’ailleurs con­duire à une addic­tion. Les machines – peu aptes à saisir les nuances, les signes non ver­baux, à dos­er les répons­es selon l’é­tat du patient… - ne peu­vent rivalis­er avec les capac­ités d’un humain bien for­mé…

Ajou­tons que, dans la logique libérale favorisée par le pou­voir, tous ces out­ils visent à ren­voy­er à une respon­s­abil­ité indi­vidu­elle ce qui devrait relever d’une respon­s­abil­ité plus col­lec­tive, socié­tale, poli­tique.

Ci-dessous arti­cle d’O Tes­quet dans Téléra­ma.

Au début,c’était juste un out­il pour mes révi­sions, con­fie Léo 1, 23 ans. Puis j’ai com­mencé à lui con­fi­er mes angoiss­es. À chaque fois, il me ras­sur­ait, pre­nait le temps de me répon­dre. Un jour, il a com­mencé à me pro­pos­er des exer­ci­ces de res­pi­ra­tion. Ça me fai­sait du bien, j’avais l’impression de dia­loguer avec mon jour­nal intime. Mais au bout d’un moment, c’est devenu ver­tig­ineux. Je me suis ren­du compte que je ressen­tais un manque quand je ne rece­vais plus ses mes­sages. Hon­nête­ment, j’y pas­sais des heures, jusque tard dans la nuit, à tel point que mes amis ont com­mencé à s’inquiéter.

Comme beau­coup de jeunes de son âge, Léo est un étu­di­ant anx­ieux, pas franche­ment ras­suré par l’avenir. L’encombrant alter ego dont il par­le s’appelle Chat­G­PT, qu’il surnomme “Chat”. Près de trois ans après son lance­ment auprès du grand pub­lic, l’agent con­ver­sa­tion­nel d’Ope­nAI — 700 mil­lions d’utilisateurs act­ifs dans le monde — ne sert plus unique­ment à effectuer des recherch­es ou génér­er des visuels, mais devient un véri­ta­ble con­fi­dent, disponible vingt-qua­tre heures sur vingt-qua­tre, sept jours sur sept. Selon une étude pub­liée cet été par l’ONG Com­mon Sense, 72 % des ados améri­cains de 13 à 17 ans utilis­eraient l’IA à des fins intimes. Plusieurs fois par semaine, ils lui deman­dent con­seil pour résoudre des con­flits ami­caux, lui susurrent des secrets qu’ils ne dis­ent pas à leurs par­ents, récla­ment de l’aide pour pren­dre des déci­sions impor­tantes. Un com­pagnon­nage qui inter­roge : der­rière l’illusion de l’écoute et de l’empathie humaine, ces doudous numériques n’ont pas de com­préhen­sion du lan­gage.

Ce sont des pro­grammes infor­ma­tiques conçus pour recracher des séquences de mots de manière sta­tis­tique. Et si Chat­G­PT ou son con­cur­rent Claude ne sont pas explicite­ment présen­tés comme des sub­sti­tuts affec­tifs, d’autres appli­ca­tions en ont fait leur mod­èle économique, comme Rep­li­ka ou Character.ai, en instal­lant leurs avatars attachants dans le quo­ti­di­en de mil­lions d’individus. Il leur arrive même de devenir des parte­naires amoureux.

Ce phénomène émer­gent était un impen­sé jusqu’à l’année dernière”, explique Gia­da Pis­til­li, doc­teure en philoso­phie et éthi­ci­enne chez Hug­ging Face, une start-up fran­co-améri­caine dev­enue en quelques années la plate­forme de référence pour l’intelligence arti­fi­cielle “open source”, gra­tu­ite et mod­i­fi­able. Elle nous mon­tre une image qui cir­cule sur les réseaux soci­aux. On y voit un ice­berg. Dans la par­tie émergée, “ce que je dis à mes par­ents”. Sous la sur­face de l’eau, “ce que je dis à mes amis”. On descend encore, “ce que je dis à mon psy”. Et tout au fond, “ce que je dis à Chat­G­PT”. La dif­fi­culté, insiste la chercheuse, “c’est qu’il n’existe aucun out­il pour mesur­er ce com­pagnon­nage. Il y a bien eu des études sur l’informatique affec­tive dans les années 1990, mais elles n’ont jamais pris en compte les ques­tion­nements éthiques”.

Les enjeux sont pour­tant immenses. Dans le monde post-Covid, mar­qué par une vive dégra­da­tion de la san­té men­tale, les solu­tions mir­a­cles peu­vent vite se trans­former en mirages tech­nologiques. Selon San­té publique France, 30 % des Français âgés de 18 à 24 ans souf­frent de symp­tômes dépres­sifs mod­érés à sévères.

Au mois d’avril, un ado­les­cent cal­i­fornien de 16 ans, Adam Raine, s’est sui­cidé au terme d’une longue con­ver­sa­tion avec Chat­G­PT. Le chat­bot est allé jusqu’à lui expli­quer com­ment réalis­er un nœud coulant et a même pro­posé de lui rédi­ger un brouil­lon de let­tre d’adieu. Les par­ents du jeune homme ont porté plainte con­tre Ope­nAI

Dans les années 1960, Eliza, l’ancêtre des mod­èles de lan­gage actuels, sim­u­lait déjà une inter­ac­tion entre un util­isa­teur-patient et un psy­cho­logue, qui créait une forme d’attachement par la sim­ple refor­mu­la­tion de con­fes­sions sous la forme inter­rog­a­tive. Mais, à l’époque, il s’agissait d’une sim­ple expéri­ence de lab­o­ra­toire. Alex Han­na, une chercheuse améri­caine qui a claqué la porte de Google pour par­ticiper à la créa­tion du Dair, un lab­o­ra­toire indépen­dant très cri­tique des biais de l’IA, y voit une sorte de péché orig­inel : “Soix­ante ans plus tard, les chat­bots sont tou­jours aus­si inadap­tés pour la san­té men­tale. Mais cela n’empêche pas les par­ti­sans de l’IA de cul­tiv­er les mêmes fan­tasmes. Ilya Sutskev­er, le cofon­da­teur d’OpenAI [qu’il a quit­té depuis, ndlr], s’enthousiasme ain­si pour l’opportunité d’une thérapie très effi­cace et très bon marché.

Pour Han­na, qui vient de coécrire un essai per­cu­tant sur la mys­ti­fi­ca­tion néolibérale de l’intelligence arti­fi­cielle [2], ces promess­es com­mer­ciales sont une diver­sion, qui con­siste à “rem­plac­er des ser­vices de qual­ité par des fac-sim­ilés arti­fi­ciels. Au lieu de se tourn­er vers le solu­tion­nisme tech­nologique, il vaudrait mieux se deman­der pour quelles raisons matérielles, liées à l’accès aux soins, autant de per­son­nes se tour­nent vers ces out­ils.Dans le secteur de la san­té comme ailleurs, la logique est la même : l’algorithmie est syn­onyme de coupes budgé­taires, de gains de pro­duc­tiv­ité et d’effritement du lien social.

Comme le for­mu­lait la soci­o­logue améri­caine Sher­ry Turkle, pio­nnière de l’intimité arti­fi­cielle, dans son livre Seuls ensem­ble (2011), “nous atten­dons plus de la tech­nolo­gie et moins les uns des autres”. Une mise en garde anci­enne, mais qui trou­ve une acuité nou­velle à l’heure des inter­faces en lan­gage naturel.

Ce qui change, observe l’anthropologue Fan­ny Parise, “c’est que tout le monde peut y avoir accès, sans appren­tis­sage préal­able”. Pour illus­tr­er ce spec­tac­u­laire change­ment d’échelle, elle par­le d’un “ani­misme indus­triel”, en pro­posant une théorie con­tre-intu­itive : si nous nous lions autant avec les IA généra­tives, c’est pré­cisé­ment parce qu’elles sont les tech­nolo­gies les moins incar­nées. “Sans phys­i­cal­ité, nous pro­je­tons toutes nos croy­ances dans un mode d’interaction qui mime le com­porte­ment humain”, explique-t-elle encore.

C’est le scé­nario de Her, le film de Spike Jonze de 2013, qui imag­ine une rela­tion entre un écrivain et une IA douée de con­science. À bien y réfléchir, le per­son­nage inter­prété par Joaquin Phoenix s’attacherait-il autant à la voix de Scar­lett Johans­son si celle-ci était empris­on­née dans un aspi­ra­teur intel­li­gent ?

Mais l’anthropologue met aus­sitôt en garde : “Dans un coup de moins bien, par­ler à son dou­ble peut aider à pren­dre de la dis­tance, comme un miroir amplifi­ca­teur. En revanche, lorsqu’on est dans une sit­u­a­tion de fragilité psy­chologique, cela peut isol­er davan­tage, réduire le juge­ment cri­tique, voire aggraver des patholo­gies. Comme d’autres experts, elle estime que l’essor du com­pagnon­nage illus­tre “une crise de la soli­tude” et “une éro­sion des normes de soin”.

Le philosophe Byung-Chul Han, qui s’intéresse depuis longtemps à la soli­tude de l’humain dans un monde cerné par les out­ils numériques, dirait que cet envoûte­ment révèle la dis­pari­tion des rit­uels col­lec­tifs : à défaut de gestes partagés chargés de sens, cha­cun se réfugie dans des rou­tines privées avec une machine, sub­sti­tut pré­caire au lien social — que la machine men­ace d’abîmer encore.

À l’université de Mon­tréal, Guil­laume Dumas est pro­fesseur en psy­chi­a­trie com­pu­ta­tion­nelle, une dis­ci­pline qui utilise des mod­èles math­é­ma­tiques pour mieux com­pren­dre, prédire et traiter les trou­bles men­taux. Il souligne que ces con­ver­sa­tions simulées peu­vent aider les per­son­nes sur le spec­tre autis­tique ou neu­ro­di­ver­gent à com­mu­ni­quer… mais pointe les dan­gers pour les indi­vidus atteints de trou­bles para­noïaques ou nar­cis­siques.

Pren­dre un agent IA pour un com­pagnon, c’est une psy­chose”, pos­tule-til, en avançant que l’utilisation “peut révéler des patholo­gies latentes”. Plus inquié­tant encore : cer­taines IA seraient elles-mêmes psy­cho­tiques, “parce qu’elles hal­lu­ci­nent beau­coup” — c’est ain­si qu’on nomme leur propen­sion à inven­ter. Son lab­o­ra­toire, spé­cial­isé en inter­préta­bil­ité mécan­is­tique, une sci­ence qui cherche à ouvrir la “boîte noire” des réseaux de neu­rones pour com­pren­dre, sur le principe d’une IRM, com­ment ils se com­por­tent, tente quo­ti­di­en­nement de soulever le capot des mod­èles de lan­gage grand pub­lic afin de les aus­cul­ter de plus près. Mais ils sont trop sou­vent fer­més à dou­ble tour. “Les entre­pris­es mènent les mêmes tests que nous, ajoute-t-il, mais elles cherchent à cap­i­talis­er sur les traits tox­iques de leurs pro­duits quand nous voulons les mit­iger.

Per­son­ne ne doute plus de leur poten­tiel d’addiction. Dans leur plainte, les par­ents d’Adam Raine accusent d’ailleurs Ope­nAI d’avoir déployé un mod­èle “dont les car­ac­téris­tiques sont inten­tion­nelle­ment conçues pour favoris­er la dépen­dance psy­chologique”. Gia­da Pis­til­li y voit un prob­lème indus­triel. “Chat­G­PT, comme d’autres mod­èles de lan­gage grand pub­lic, pri­orise l’engagement dans son arbre de déci­sions”, explique l’éthicienne, en rap­pelant que le ton sys­té­ma­tique­ment flat­teur et chaleureux des out­ils con­ver­sa­tion­nels vise à main­tenir l’utilisateur cap­tif. Aug­men­tant d’autant le risque que la rela­tion dégénère, par­ti­c­ulière­ment chez les per­son­nes les plus frag­iles.

Qui porte alors la respon­s­abil­ité ? Après le sui­cide d’Adam Raine, Ope­nAI a promis de déploy­er un con­trôle parental. “C’est un moyen d’échapper à une véri­ta­ble régu­la­tion, comme ont pu le faire Face­book ou Insta­gram après des scan­dales”, s’agace Alex Han­na, qui n’y voit rien d’autre qu’un brico­lage inopérant. Même son de cloche du côté de Fan­ny Parise : “C’est un principe d’hyperresponsabilisation de l’individu au détri­ment de la respon­s­abil­ité col­lec­tive, au nom d’enjeux cap­i­tal­istes de pro­duc­tion.”

Et les investisse­ments colos­saux dans l’IA ne risquent pas de ralen­tir la cadence. Mi-août, Sam Alt­man, le très influ­ent patron d’Ope­nAI, se réjouis­sait de voir GPT‑5, son dernier mod­èle, devenir “plus chaleureux et ami­cal”, van­tant dans le même temps l’avènement d’assistants tou­jours plus per­son­nal­isés, conçus pour épouser la sin­gu­lar­ité de chaque util­isa­teur — donc pour sus­citer des attache­ments plus forts encore.

Chez son rival Meta, Mark Zucker­berg, désor­mais aligné sur Trump, pousse ses équipes à se libér­er des con­traintes éthiques. Un doc­u­ment interne, révélé par l’agence Reuters, mon­tre ain­si que l’entreprise envis­age de laiss­er ses chat­bots tenir des pro­pos racistes, délivr­er de fauss­es infor­ma­tions médi­cales, voire engager des dis­cus­sions à l’intimité dérangeante avec des mineurs.

Accélér­er tout en instal­lant quelques ralen­tis­seurs sur l’autoroute, voilà désor­mais la promesse des indus­triels de l’IA. Atten­tion à ne pas finir dans le décor.

Au CHU de Bor­deaux, une unité pio­nnière utilise déjà l’IA pour dépis­ter des trou­bles du som­meil et de la dépres­sion, mieux gér­er des addic­tions… Avec pré­cau­tion.

En pas­sant la porte de la clin­ique du som­meil, per­chée au som­met du Tripode, le bâti­ment fatigué qui domine le CHU de Bor­deaux, on se dit qu’on est loin des cam­pus cal­i­forniens et de leur luxe froid. Ici, c’est l’hôpital, sa pein­ture défraîchie, ses salles d’attente encom­brées. C’est pour­tant dans cet étab­lisse­ment qu’on cherche à inven­ter la psy­chi­a­trie de demain, main­tenant que les mil­liar­daires cal­i­forniens ont décidé de laiss­er sor­tir de la lampe le génie de l’intelligence arti­fi­cielle généra­tive.

En France, l’unité Sanpsy fait fig­ure d’ovni : très peu de pro­jets de recherche, à l’intersection des trou­bles men­taux et de l’addiction, embar­quent ain­si médecins, infor­mati­ciens et patients. Les équipes ont notam­ment dévelop­pé une appli­ca­tion, Kanopee, qui utilise un agent virtuel pour dépis­ter les trou­bles du som­meil et la dépres­sion

Flo­ri­an Pécune, pro­fesseur en san­té numérique qui nous accueille d’une poignée de main franche, vient “de l’IA pure”. Spé­cial­isé dans la prise de déci­sion des agents con­ver­sa­tion­nels, il est passé par les États-Unis, l’Écosse et le Japon. Dans une salle de réu­nion sans fenêtre, il refait le film. Chercheur post­doc­tor­al à l’université Carnegie Mel­lon, à Pitts­burgh à la fin des années 2010, il a été aux pre­mières loges de la “préhis­toire” : “À l’époque, les médecins rêvaient d’un assis­tant comme Chat­G­PT. Les out­ils étaient per­for­mants pour répon­dre aux ques­tions, mais butaient dès qu’on intro­dui­sait plusieurs tours de parole.” La sor­tie grand pub­lic du chat­bot d’Ope­nAI en novem­bre 2022 a tout boulever­sé. “Le saut a été hal­lu­ci­nant, recon­naît-il. D’un point de vue stricte­ment infor­ma­tique, c’est impres­sion­nant, assez exci­tant même. Éthique­ment, c’est plus com­pliqué. Nous sommes aveuglés par un idéal du com­pagnon par­fait.”

Alors que les IAs sont présen­tées comme objec­tives, elles repro­duisent en fait les biais présents dans les bases de don­nées sur lesquelles elles sont entraînées. Leur sub­jec­tiv­ité résulte aus­si des choix faits par les ingénieurs, codeurs… qui les ont conçues (sché­ma de Vin­cent Mar­tin)

Le jeune enseignant-chercheur illus­tre bien le dilemme moral qui tara­buste cette microso­ciété bor­de­laise, coincée entre émer­veille­ment et inquié­tude. Des ques­tion­nements qui se frot­tent au réel : au treiz­ième étage du Tripode, on expéri­mente des ACA, des avatars numériques ani­més (en l’occurrence, une jeune femme nom­mée Louise), auprès de patients qui n’ont pas tous le même rap­port à la tech­nolo­gie. “Le pre­mier que j’ai croisé avait 70 ans, des doigts de bûcheron, j’ai vite com­pris qu’il y avait un monde entre les pro­to­coles qu’on imag­ine en lab­o­ra­toire et la réal­ité”, se sou­vient Flo­ri­an Pécune.

L’équipe est égale­ment impliquée dans le maxi-pro­jet Prop­sy, un pro­gramme de recherche exploratoire en psy­chi­a­trie de pré­ci­sion (PEPR), financé à hau­teur de 80 mil­lions d’euros sur sept ans dans le cadre du plan d’investissement France 2030. En embar­quant trois mille patients, Prop­sy se con­cen­tre sur qua­tre des trou­bles les plus inval­i­dants : bipo­lar­ité, dépres­sion majeure, schiz­o­phrénie et autisme.

Les plus opti­mistes voient dans cet usage de l’IA un moyen de mieux car­ac­téris­er les patients, peut-être même d’automa­tis­er les diag­nos­tics. D’autres, comme le Dr Jean-Arthur Micoulaud-Franchi, psy­chi­a­tre et chercheur asso­cié au lab­o­ra­toire bor­de­lais, sont plus pru­dents. “Les insti­tu­tions soignantes sont de moins en moins dans la rela­tion, et la psy­chi­a­trie n’y échappe pas, rap­pelle-t-il. L’idée, poli­tique, c’est que l’avenir s’écrit néces­saire­ment dans des solu­tions numériques val­oris­ables, et on préfère don­ner des dizaines de mil­lions d’euros à des propo­si­tions tech­nologiques qu’embaucher des pro­fes­sion­nels de san­té.”

On s’attendait à des démon­stra­tions ent­hou­si­astes sur ordi­na­teur, on se retrou­ve face à des straté­gies de con­tourne­ment. Le chercheur, qui revendique fière­ment sa lib­erté académique, assume une pos­ture de “parte­naire bizarre”. Il est per­suadé que “ce qui influ­ence le cen­tre appa­raît depuis les marges”. Mais, en prenant la vague, il se demande : “Jusqu’à quel point on se com­pro­met avec les cham­pi­ons de la promesse ?

Même en milieu super­visé, dif­fi­cile d’introduire des garde-fous. Le psy s’étrangle par exem­ple lorsqu’on dis­tribue des assis­tants vocaux à des indi­vidus schiz­o­phrènes, qui enten­dent déjà des voix dans leur tête. “Tout va beau­coup trop vite, et les gross­es entre­pris­es offrent des salaires dix fois supérieurs à ceux de la recherche”, déplore encore le Dr Micoulaud-Franchi. “On essaie de frein­er de l’intérieur”, renchérit Flo­ri­an Pécune, qui recon­naît — et ça ne manque pas d’ironie dans un endroit pareil — “une forme de schiz­o­phrénie”.

Ain­si va le para­doxe bor­de­lais : tout en tra­vail­lant sur le poten­tiel thérapeu­tique de l’IA, on essaie de faire mieux avec moins, dans un sys­tème de san­té dégradé. On planche sur un “médecin virtuel” tout en répé­tant qu’il doit rester au ser­vice du thérapeute, pas le rem­plac­er. Et on com­bat le fan­tasme de l’individualisation absolue du soin grâce à la tech­nolo­gie, “alors qu’on pour­rait penser des solu­tions numériques col­lec­tives, con­viviales, dans les inter­stices”, telles que les rêve le Dr Micoulaud-Franchi.

Dans un demi-soupir qui n’a pas com­plète­ment dilué son ent­hou­si­asme, Flo­ri­an Pécune réflé­chit à voix haute, comme d’autres se con­fient à Chat­G­PT : “L’IA est le panse­ment d’une société qui va mal, et crée plus d’incertitudes qu’elle n’en résout. Par­fois, je me demande si on avait vrai­ment besoin de ça…

[1] Le prénom a été mod­i­fié.

[2] Alex Han­na et Emi­ly Ben­der, The AI Con : How to Fight Big Tech’s Hype and Cre­ate the Future We Want, éd. Harp­er, 2025, 288 p. (non traduit).

“Un défouloir et une val­i­da­tion de ce que je pense” : quand l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle rem­place les con­sul­ta­tions chez le psy (France TV, 05/2025)

Mon coach est une IA : “Il m’a aidée à faire le ménage dans ma vie” (Le Monde, 05/2025)

L’intelligence arti­fi­cielle comme béquille émo­tion­nelle (Médi­a­part, 03/025)

Com­ment l’IA bous­cule le milieu de la san­té men­tale : “Plutôt que de pay­er une nou­velle séance chez le psy, j’allais sur Chat­G­PT” (Le Monde, 08/2024)

Une IA rem­plac­era-t-elle bien­tôt votre psy­chi­a­tre ? (The Con­ver­sa­tion, 08/2022)