L’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes : bilan australien

Illus­tra­tion : Flock

Le débat par­court la planète comme une trainée de poudre : plutôt que de con­train­dre les réseaux eux-même à respecter les droits humains (en ter­mes de vio­lence, de sexe et de pro­tec­tion des plus jeunes), les respon­s­ables poli­tiques veu­lent con­train­dre les jeunes à ne pas y accéder.

Ce que ces derniers con­sid­èrent comme une atteinte à leur lib­erté (voir appel européen “Nous, les jeunes, ne voulons pas d’une inter­dic­tion des réseaux soci­aux”) car ces réseaux sont aus­si, pour eux, un lieu d’échange com­mu­nau­taire (notam­ment pour les minorités : LGBTQIA+, per­son­nes en sit­u­a­tion de hand­i­cap ou celles issues de l’immigration), leur prin­ci­pal lieu d’in­for­ma­tion et de par­tic­i­pa­tion citoyenne…

Par ailleurs, avant d’être général­isée, toute mesure d’in­ter­dic­tion devrait être testée, éval­uée, ce que l’ex­péri­ence aus­trali­enne per­met car elle est en vigueur depuis 6 mois. Là-bas, une équipe de chercheurs a enquêté pour exam­in­er les pra­tiques et les effets de la mesure.

Si l’Aus­tralie a été pio­nnière en met­tant en appli­quant dès décem­bre 2025 l’interdiction des réseaux soci­aux en Aus­tralie pour les moins de 16 ans, d’après une loi votée en 2024, d’autres l’ont aus­si mise en œuvre selon des modal­ités dif­férentes :

  • au Brésil, depuis mars, qui oblige les plate­formes à reli­er les comptes des moins de 16 ans à ceux de leurs par­ents et à leur iden­ti­fi­ca­tion à chaque con­nex­ion ;
  • en Chine, qui a imposé un cou­vre-feu pour les jeux en ligne dans un pre­mier temps, puis des inter­dic­tions pour les accès aux réseaux soci­aux et aux plate­formes de stream­ing ;
  • l’Indonésie et la Malaisie (depuis début juin) exclu­ent elles aus­si les moins de 16 ans des prin­ci­pales plate­formes.

D’autres l’an­non­cent :

  • le Roy­aume-Uni a ain­si annon­cé vouloir inter­dire les réseaux soci­aux aux moins de 16 ans d’ici fin 2026.
  • idem pour le Cana­da, qui a dévoilé le 10 juin dernier un pro­jet de loi fix­ant le même seuil.
  • la Turquie, qui a adop­té une loi en avril visant les moins de 15 ans, devrait l’appliquer d’ici six mois.
  • quant à la Grèce, elle vise une inter­dic­tion aux moins de 15 ans à compter du 1ᵉʳ jan­vi­er 2027.
  • l’Autriche espère présen­ter une loi “dès cet été pour les moins de 14 ans.
  • la Norvège, la Slovénie et la Suède pré­par­ent eux aus­si des textes ciblant les moins de 15 ans, tan­dis que le Dane­mark a annon­cé en octo­bre dernier vouloir inter­dire plusieurs réseaux soci­aux aux mineurs. 
  • l’Alle­magne se mon­tre elle aus­si favor­able à une restric­tion, une com­mis­sion d’experts devant ren­dre ses recom­man­da­tions d’ici l’été.
  • au Por­tu­gal, en Espagne et en Ital­ie, des pro­jets de loi sont déjà en cours d’ex­a­m­en par­lemen­taire afin de relever à 15 ou 16 ans l’âge min­i­mum d’inscription.
  • … et la France pousse très fort dans ce sens, avec une propo­si­tion de loi de la députée macro­niste Lau­re Miller, aus­si en cours d’ex­a­m­en par la Com­mis­sion européenne. L’idée d’un cou­vre-feu numérique (comme en Chine) pour les 15–18 ans de 22 heures à 8 heures, pro­posée au départ, a été aban­don­née. Le gou­verne­ment français espère pou­voir l’appliquer dès la ren­trée prochaine.

Le site Next analyse l’en­quête aus­trali­enne menée auprès de plus de 400 jeunes. Les chercheurs n’ont pas vu de réduc­tion sig­ni­fica­tive des usages chez les ado­les­cents aus­traliens.

Lors du vote de la loi en Aus­tralie, cer­tains experts cri­ti­quaient sa mise en place sans atten­dre les résul­tats d’une enquête sur les effets des réseaux soci­aux sur la société aus­trali­enne. Le pro­fesseur à l’Université de tech­nolo­gie du Queens­land, Daniel Angus, jugeait “impru­dent” et “irréfléchi” le pro­jet de loi et affir­mait à l’AFP qu’il “sape l’enquête et les principes de la démoc­ra­tie délibéra­tive et men­ace de causer de sérieux torts en exclu­ant les jeunes d’une par­tic­i­pa­tion impor­tante et saine au monde numérique”.

À défaut de la prise en compte de cette enquête avant le vote de la loi, des chercheurs aus­traliens ont pris en charge le suivi de l’utilisation des réseaux soci­aux par une petite cohorte d’un peu plus de 400 ado­les­cents de moins de 16 ans dans leur pays après sa mise en appli­ca­tion. Leurs résul­tats après trois mois vien­nent d’être pub­liés dans la revue sci­en­tifique British Med­ical Jour­nal.

Les résul­tats sug­gèrent que la péri­ode qui a suivi immé­di­ate­ment l’entrée en vigueur de la loi a été mar­quée par une mise en œuvre lim­itée, un respect par­tiel de la lég­is­la­tion et un con­tourne­ment mas­sif des restric­tions imposées aux réseaux soci­aux”, expliquent Court­ney Barnes et ses col­lègues.

Ils con­sta­tent que “plus de 85 % des par­tic­i­pants âgés de moins de 16 ans ont déclaré utilis­er, lors du suivi, des plate­formes de réseaux soci­aux rel­e­vant du champ d’application de la loi, prin­ci­pale­ment via leurs pro­pres comptes (54 à 68 %).

La mesure ne sem­ble pas non plus avoir eu de con­séquences impor­tantes sur leur pra­tique quo­ti­di­enne des réseaux soci­aux. “Entre le début de l’étude et le suivi, l’utilisation quo­ti­di­enne des réseaux soci­aux est restée sta­ble chez les 12 – 13 ans ; elle a légère­ment dimin­ué chez les 14 – 15 ans (pas­sant de 78 % à 69 %) et a aug­men­té chez les plus de 16 ans (pas­sant de 80 % à 89 %)”, expliquent les chercheurs.

Et la loi ne sem­ble pas avoir eu non plus de réelles con­séquences, après trois mois du moins, sur le temps passé sur Tik­Tok, Insta­gram, Snapchat et YouTube : “Le temps con­sacré aux réseaux soci­aux était moins impor­tant lors du suivi chez les jeunes âgés de 14 à 15 ans […] et restait sim­i­laire chez les ado­les­cents plus jeunes (12 – 13 ans) et chez les plus âgés (en dessous de 16 ans)”.

Les chercheurs rap­pel­lent que, dans la loi Aus­trali­enne, “les plate­formes con­cernées sont tenues de pren­dre des mesures raisonnables pour empêch­er les util­isa­teurs âgés de moins de 16 ans de créer ou de con­serv­er des comptes, notam­ment en met­tant en œuvre des mesures rigoureuses de véri­fi­ca­tion de l’âge garan­tis­sant la pro­tec­tion de la vie privée” mais qu’elle “n’impose pas de tech­nolo­gies spé­ci­fiques de véri­fi­ca­tion de l’âge ; elle laisse au con­traire aux plate­formes le soin de déter­min­er les méth­odes appro­priées, à con­di­tion qu’elles soient effi­caces et pro­por­tion­nées”. La loi prévoit cepen­dant que les plate­formes qui ne sont pas con­formes s’exposent à des amendes pou­vant attein­dre 30,2 mil­lions d’euros.

De fait, 66 % de ceux qui sont sur les réseaux soci­aux “ont déclaré avoir été soumis à une véri­fi­ca­tion de l’âge sur la plate­forme, le plus sou­vent par la déc­la­ra­tion de leur âge (24 à 39 %) ou par le télécharge­ment d’une pho­to “en self­ie” (13 à 27 %)”. Une petite par­tie (entre 15 à 19 %) utilise un “faux” compte pour con­tourn­er les restric­tions. “L’utilisation des VPN n’a toute­fois été que rarement sig­nalée”, expliquent les chercheurs.

Cepen­dant, les auteurs de l’étude ne repoussent pas totale­ment l’idée que la loi ait un impact. En effet, ils imag­i­nent que la loi pour­rait s’avérer plus effi­cace pour empêch­er ou retarder l’accès aux réseaux soci­aux chez les jeunes enfants de moins de huit ans qui n’y ont pas encore accès. D’où l’intérêt aus­si de con­tin­uer à pour­suiv­re leur étude sur un plus long terme.

L‘Australie va dou­bler l’amende infligée aux plate­formes qui con­tour­nent son inter­dic­tion his­torique des réseaux soci­aux pour les moins de 16 ans, la por­tant à l’équivalent de près de 60 mil­lions d’euros. La déci­sion vise à endiguer les fraudes général­isées. Elle dotera le gen­darme du numérique de pou­voirs accrus pour brid­er Face­book, Insta­gram, Snapchat, Tik­Tok, YouTube et con­sorts si des man­que­ments à la loi venaient à être con­statés, pré­cisent les autorités, indi­quant que le régu­la­teur aus­tralien enquê­tait actuelle­ment à ce pro­pos. “Il est clair que les géants de la tech ne font pas assez pour se con­former à la loi ; il y a encore trop d’enfants sur les réseaux soci­aux”, a déclaré le Pre­mier min­istre Antho­ny Albanese. Ces change­ments reflè­tent le sérieux avec lequel nous prenons tout man­que­ment des entre­pris­es de réseaux soci­aux à leurs oblig­a­tions”, a‑t-il ajouté.

Out­re des amendes aggravées, la nou­velle lég­is­la­tion prévoit que le com­mis­saire à la sécu­rité en ligne pour­ra con­train­dre les entre­pris­es de réseaux soci­aux à fournir des preuves de ce qu’elles ont mis en œuvre pour empêch­er les moins de 16 ans de créer un compte.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *