Robots-tueurs : le retour (sous couvert d’IA)

Les pro­grès de l’intelligence arti­fi­cielle ont ren­du imag­in­able le développe­ment de “robots tueurs”. La France est offi­cielle­ment con­tre, mais ouvre de plus en plus la porte à des excep­tions.

L’intelligence arti­fi­cielle (IA) a déjà boulever­sé le monde mil­i­taire. À bord des véhicules blind­és Grif­fon, elle “aide” les sol­dats à repér­er des cibles en analysant les images cap­tées par six caméras inté­grées. Jointe à des sys­tèmes de défense anti­aéri­enne, elle cal­cule les tra­jec­toires de mis­siles enne­mis afin de les inter­cepter avant qu’ils n’atteignent leur cible.

L’armée israéli­enne l’utilise mas­sive­ment. L’IA a con­tribué à l’anéantissement de Gaza et de ses habitant·es en pro­posant des mil­liers de noms de per­son­nes à tuer (après les avoir sur­veil­lées et leur avoir attribué une “note de sécu­rité”) et en aidant à les localis­er.

La prochaine étape est à nos portes : l’util­i­sa­tion d’armes létales autonomes, c’est-à-dire de robots capa­bles de décider eux-mêmes d’attaquer et de tuer quelqu’un. Lorsque nous avions étudié l’usage de l’IA par les agences européennes con­tre les migrants, prin­ci­pale­ment Fron­tex, on pou­vait visu­alis­er ces “robots tueurs” en vidéo (ici). Des fab­ri­cants pro­posent à la vente des drones kamikazes qui peu­vent être util­isés avec inter­ven­tion humaine ou en ver­sion “entière­ment autonome”.

Depuis, la guerre en Ukraine, durant laque­lle les armes recourant à l’IA ont été mas­sive­ment util­isées, a agi comme un accéléra­teur. Au sein de l’institution mil­i­taire, les dis­cours évolu­ent. Le 12 févri­er, un rap­port du Comité d’éthique de la défense est venu pré­cis­er et actu­alis­er la posi­tion française.

Le site Médi­a­part a inter­viewé sur le sujet Lau­re de Roucy-Rochegonde, direc­trice du Cen­tre géopoli­tique des tech­nolo­gies de l’Ifri, qui a écrit La Guerre à l’ère de l’intelligence arti­fi­cielle. Quand les machines pren­nent les armes (PUF, 2024). Elle plaide pour une inter­dic­tion à l’échelle inter­na­tionale des armes létales autonomes.

L’avis ren­du récem­ment par le Comité d’éthique de la défense mar­que-t-il une évo­lu­tion dans les dis­cours français sur les armes autonomes ?

Lau­re de Roucy-Rochegonde : Ce n’est pas une rup­ture par rap­port à ce qui exis­tait avant : on retrou­ve beau­coup de principes car­dinaux, comme la respon­s­abil­ité, le con­trôle humain [sur la tech­nolo­gie – ndlr], le respect de la chaîne de com­man­de­ment…

En revanche, il y a de petits infléchisse­ments qui peu­vent paraître anec­do­tiques mais auraient des con­séquences impor­tantes. Ses auteurs écrivent par exem­ple que “les critères d’acceptation de l’automaticité vari­ent selon les cir­con­stances”. Cela me sem­ble être une mini-révo­lu­tion – dans un texte qui en soi n’est pas révo­lu­tion­naire –, parce que c’est une façon de tran­siger avec la vision précé­dente qui était que la France n’accepterait jamais d’autonomie totale des sys­tèmes d’armes.

C’est quelque chose que j’ai beau­coup enten­du dans mes échanges avec des mil­i­taires et des start-up ces derniers mois. Beau­coup dis­ent : “C’est déjà le cas dans la guerre en Ukraine, il y a cer­tains cas d’autonomisation très poussée, voire totale. Quand on est dans un con­texte où il n’y a aucun risque de vic­times civiles et pas d’obstacles, il faut pou­voir le faire.” Cela me sem­ble dan­gereux. C’est tou­jours le même prob­lème : c’est pro­gres­sif, mais ça va dans le sens d’un moin­dre con­trôle. Et donc ça laisse la pos­si­bil­ité d’une perte de con­trôle.

Pour le reste, le con­tenu de cet avis est un peu comme toutes les « régu­la­tions » qui sont en train de se con­stru­ire sur ces ques­tions : il s’agit vrai­ment de déc­la­ra­tions d’intention. On veut “veiller à ce que le droit inter­na­tion­al human­i­taire soit respec­té”, à ce que “les sys­tèmes soient explic­a­bles et trans­par­ents”, mais ce que cela donne con­crète­ment ensuite, per­son­ne ne l’explique.

La posi­tion française est-elle aujourd’hui une sorte de “non… mais” ? un avis de principe négatif, mais qui ouvre la voie à des excep­tions ?

L’avis précé­dent du comité d’éthique [pub­lié en 2021 – ndlr] était déjà un peu de cet ordre-là. Il dis­ait “non à l’autonomie totale façon Ter­mi­na­tor”, mais oui aux sys­tèmes d’armes létaux “inté­grant de l’autonomie”.

La porte était déjà un peu ouverte, et là on va encore plus loin. Avec l’idée que “si le rythme est trop rapi­de [pour un humain – ndlr], s’il y a trop d’informations à traiter, si le con­texte est très sûr, pourquoi se priv­er” ? Avec aus­si, en fil­igrane, l’idée de “si nos com­péti­teurs ne se privent pas, il ne faut pas qu’on se lie les mains”. Ce texte crée des excep­tions plus iden­ti­fiées, d’une cer­taine manière.

Une par­tie de l’avis qui vient d’être pub­lié évoque la ques­tion du “doute” que peu­vent avoir les sol­dats par rap­port aux résul­tats pro­posés par les sys­tèmes inté­grant de l’IA. Ce doute est “légitime”, peut-on lire. Mais quand on regarde l’expérience opéra­tionnelle, le prob­lème est juste­ment qu’il n’y a pas trop de doutes… Il y a plutôt un biais d’automatisation qui crée une sur­con­fi­ance totale dans la machine.

Bref, cela peut don­ner l’impression que tout un tas d’écueils et de prob­lèmes ont été iden­ti­fiés, que tous les enjeux éthiques sont pris en compte, mais quand on regarde dans le détail, il me sem­ble que c’est léger. Et l’avis de ce comité d’éthique est, de toute façon, con­sul­tatif.

Au-delà de ces déc­la­ra­tions publiques, quel est l’état des dis­cus­sions sur ces ques­tions au sein de l’institution mil­i­taire ?

La France a la volon­té de ne pas se lancer à corps per­du dans cette com­péti­tion pour l’IA mil­i­taire. Mais quand on par­le avec les mil­i­taires eux-mêmes, c’est dif­férent. On est passé il y a cinq ans de : “Nous, ça ne nous intéresse pas du tout d’avoir des armes autonomes, on a besoin d’avoir des hommes” à : “De toute façon, on y va et c’est comme ça.” Il y a un vrai change­ment de dis­cours de ce point de vue là.

On entend aus­si, plus large­ment, toute une rhé­torique chez les officiers français sur : “Pourquoi on s’embêterait avec des principes éthiques alors qu’on fait poten­tielle­ment face à des adver­saires sans foi ni loi ?” Je pense que c’est très dan­gereux du point de vue de l’escalade, de la course aux arme­ments et, évidem­ment, du respect du droit inter­na­tion­al.

Vous par­liez de “déc­la­ra­tions d’intention”. En quoi les déc­la­ra­tions générales sur la vig­i­lance à avoir par rap­port à l’IA mil­i­taire ne font-elles pas avancer les choses ?

Ce que mon­trent tous les chercheurs, tous les ingénieurs qui essaient de faire de l’ethics by design [l’idée d’intégrer les préoc­cu­pa­tions éthiques dès la con­cep­tion d’un pro­duit – ndlr], c’est qu’il faut être un peu dans le cam­bouis si on veut met­tre en place des garde-fous au bon niveau. Cela ne peut pas juste être des grands principes qui tombent du ciel.

On a le même prob­lème sur la gou­ver­nance de l’IA au sens plus large, quand on dit qu’on veut de l’IA “de con­fi­ance”, de l’IA “respon­s­able”… Mais un algo­rithme, ça n’est pas comme ça qu’on le crée ! Ce n’est pas en se posant ces ques­tions-là.

Il y a tou­jours eu dans ce débat une espèce de dis­so­ci­a­tion entre le débat poli­tique – qui essaie de ras­sur­er les gens, de faire une démon­stra­tion de respon­s­abil­ité, de sérieux, de légitim­ité de l’emploi de la force – et les aspects tech­niques qui sont des déci­sions de pro­gram­ma­tion infor­ma­tique beau­coup plus con­crètes que ça.

Dans une note récente pour l’Ifri, vous rap­pelez que ces normes tech­niques qui enca­drent les sys­tèmes d’IA sont élaborées dans des organ­i­sa­tions pas spé­ciale­ment démoc­ra­tiques, où le tick­et d’entrée est sou­vent la somme que l’on peut se per­me­t­tre de pay­er…

Exacte­ment. Avec de l’entrisme de grands acteurs du numérique, à la fois améri­cains et chi­nois. C’est comme cela que se con­stru­isent les normes tech­niques – et pas du tout en fonc­tion de ce qu’en a dit le Comité d’éthique de la défense.

Vous plaidez vous-même pour une inter­dic­tion, à l’échelle inter­na­tionale, des sys­tèmes d’armes létaux autonomes.

Je pense qu’il y a une dis­tinc­tion à faire entre des usages de l’IA dans le monde mil­i­taire qui ne posent pas de prob­lème – dans la logis­tique, la main­te­nance, ce genre de choses – et les mis­sions vrai­ment létales, et encore plus autonomes. Ça, c’est vrai­ment le bout du bout de ce qu’on peut faire avec de l’IA.

Si on y réflé­chit deux sec­on­des, on com­prend que ça n’est souhaitable pour per­son­ne. Il ne faut pas aller dans le sens de ce genre de tech­nolo­gie, parce qu’on ne sait pas si on a la capac­ité d’en assur­er le con­trôle, parce qu’on sait que ça risque d’avoir un poten­tiel d’escalade très impor­tant, et d’échapper au con­trôle à la fois humain, poli­tique et inter­na­tion­al.

Cette inter­dic­tion des armes létales autonomes a‑t-elle des chances d’advenir ?

Mal­heureuse­ment, ça n’est pas vrai­ment à la mode… Les États-Unis et le Roy­aume-Uni n’ont pas signé la “déc­la­ra­tion sur l’IA” du som­met qui s’est tenu récem­ment à Paris, alors qu’il s’agit d’un texte qui n’avait rien d’engageant. On était sur des bons sen­ti­ments, comme “il faut que l’IA prof­ite à tous”… Si même ça, ça n’a pas été signé par tout le monde, je vois mal com­ment une inter­dic­tion juridique­ment con­traig­nante pour­rait advenir actuelle­ment.

Mais ce qui me rend opti­miste, c’est que, par le passé, il y a tout de même eu des cas… Le nucléaire a fait l’objet d’une régu­la­tion très con­traig­nante, très restric­tive, alors que c’était un con­texte très ten­du sur le plan inter­na­tion­al. Avec une rival­ité com­pa­ra­ble à ce qu’on observe actuelle­ment avec la rival­ité sino-améri­caine. Donc ça n’est pas impos­si­ble.

Si on prend le chemin d’une inter­dic­tion ferme de sys­tèmes entière­ment autonomes, cela sup­posera de met­tre en place des mécan­ismes de véri­fi­ca­tion et de sanc­tion qui n’existent pas vrai­ment à l’heure actuelle. Il fau­dra inven­ter de nou­velles procé­dures, de nou­veaux out­ils tech­niques – pour, par exem­ple, mesur­er le niveau d’autonomie d’un algo­rithme, met­tre des garde-fous en ter­mes de temps don­né à l’humain pour pren­dre la déci­sion…

Des propo­si­tions sont faites sur le mod­èle de l’Organisation pour l’interdiction des armes chim­iques. De la même manière que cer­tains pro­duits chim­iques sont sous embar­go – per­son­ne n’a la pos­si­bil­ité de les utilis­er… On pour­rait imag­in­er ce genre de choses pour les algo­rithmes, par exem­ple.

Le col­lec­tif lyon­nais Obsarm (Obser­va­toire des arme­ments-CDR­PC) dif­fuse une vidéo sur le sujet.

Gaza, Ukraine… Quand la tech­nolo­gie exac­erbe l’horreur de la guerre (HACN, novem­bre 2024)

Des drones tueurs aux bombes à sous-muni­tions, les guer­res en Ukraine et à Gaza dépla­cent les lignes éthiques (Médi­a­part, octo­bre 2024)

Bom­barde­ments israéliens à Gaza : com­ment l’intelligence arti­fi­cielle anni­hile les préven­tions éthiques (Médi­a­part, mai 2024)

Gaza, lab­o­ra­toire et vit­rine de la destruc­tion par l’IA (HACN, mars 2024)

“Robots-tueurs” : 164 Etats votent con­tre (HACN, décem­bre 2023)

Tout pour la guerre et la sur­veil­lance, rien pour… (HACN, avril 2023)

Débat du 8/11/2022 : Intel­li­gence Arti­fi­cielle et migrants (HACN, novem­bre 2022)

Face aux migrant·es, l’UE (et la France) sys­té­ma­tisent l’IA (HACN, novem­bre 2022)