“Ta vie est devant toi”, dit Frontex aux enfants qu’elle expulse

Le cynisme exprimé par cette agence européenne dans “Mon guide sur le retour”, des­tiné aux enfants de migrants expul­sés d’Eu­rope, en dit plus que bien des dis­cours. Morceaux choi­sis ci-dessous (sélec­tion­nés par le col­lec­tif Sleep­ing Giants France).

Rap­pelons que les migrant.es sont la cible – au moins depuis 2015 – de cam­pagnes de répres­sion européennes. Et que, depuis 2019, celles-ci utilisent en masse l’IA (comme analysé dans notre arti­cle “Face aux migrant·es, l’UE (et la France) sys­té­ma­tisent l’IA”). Les migrant.es ont d’ailleurs été totale­ment ignorés par l’es­sai d’af­fir­ma­tion de droits – très lim­ité – face à l’IA (par l’ “AI act” ou règle­ment IA), ce que 151 organ­i­sa­tions de défense des droits humains ont con­testé.

… qui ont pu résidé ici durant des années, par­fois qua­si­ment toute leur vie, est tou­jours un acte vio­lent. Devoir quit­ter le ter­ri­toire sig­ni­fie aban­don­ner ses copains et copines, des proches, l’école, les activ­ités extrasco­laires, son ani­mal de com­pag­nie, son ancrage, sa vie. Le nier est une absur­dité. Vouloir tromper l’enfant sur la réal­ité de ce qui va se pass­er, alors qu’il voit ses par­ents cat­a­strophés et dans une tristesse pro­fonde, est sadique.

Nous ne voyons pas com­ment class­er la brochure FRONTEX à des­ti­na­tion des enfants sur le point d’être expul­sés autrement. Pub­liée par l’agence en 2023, elle est cen­sée “accom­pa­g­n­er et faciliter” le proces­sus pour l’enfant. Nous com­prenons l’intention mais vouloir aider celui que l’on rejette, à qui on refuse juste­ment l’aide, n’est-ce pas une antin­o­mie ?

Est-ce pour cela que les brochures résul­tantes sont si insup­port­a­bles et nous con­traig­nent à pos­er des ques­tions :
– qui a validé ce pro­jet ?
– qui a pen­sé qu’il nous dédouan­era de notre respon­s­abil­ité col­lec­tive d’avoir approu­vé ce rejet ?
– pourquoi aujourd’hui encore, cette brochure est-elle util­isée et disponible dans toutes les langues de l’Union Européenne ?

Pour les jeunes enfants

Pour les ado­les­cents

Pour les mineurs non-accom­pa­g­nés

Alors que la brochure tente de bross­er un tableau de “grande aven­ture pos­i­tive”, les dessins pour ados et mineurs non-accom­pa­g­nés sont lit­térale­ment cauchemardesques. Voyons d’abord le nar­ratif autour de ce moment vécu par les enfants, en toute impuis­sance. Nous n’allons plus dis­tinguer entre les trois ver­sions car le nar­ratif est iden­tique, il n’y a que le vocab­u­laire (et encore) qui est adap­té.

En pré­face, une note adressée aux par­ents : “N’oubliez pas que les enfants vont bien lorsque leur famille se porte bien.” peut-on y lire. Ten­ta­tive de cul­pa­bil­i­sa­tion : soyez calmes et joyeux. Si vous ne l’êtes pas, le trau­ma­tisme de votre enfant sera de votre faute.

Après un “On t’a sûre­ment expliqué que tu dois démé­nag­er pour aller vivre dans le pays d’origine de ta famille.“ nous pen­sions être arrivés au sum­mum de la cru­auté, tombant sur l’encadré “ Impor­tant : Tes Droits”, mais non, nous ne sommes que sur la page 7 de la brochure. “Tout comme les adultes, les enfants et les ado­les­cents ont des droits.[..] Ils te per­me­t­tent aus­si de par­ticiper et d’être entendu(e) lors des pris­es de déci­sion qui te con­cer­nent.”

Aux enfants qui, depuis l’annonce de leur expul­sion, se trou­vent dans un vor­tex de perte de con­trôle et d’incertitude, Fron­tex apprend qu’en théorie ils ont des droits, sauf que per­son­ne, stricte­ment per­son­ne, ne leur a demandé leur avis durant cette procé­dure.

Ils (ndlr. : les droits) sont tous aus­si impor­tants les uns que les autres, on ne peut pas te les retir­er et tu en dis­pos­es partout où tu vas.”
Com­prenons : un enfant qui va se retrou­ver dans un pays, sou­vent incon­nu, a main­tenant la mis­sion de réclamer ses droits parce que FRONTEX lui a indiqué qu’ils sont appliqués partout (ce qui n’est évidem­ment pas vrai). Si ce n’était pas si cynique, on pour­rait presque en rire. (…)

Toi et ta famille n’avez plus la pos­si­bil­ité de rester et de vivre ici.
Mal­heureuse­ment, même si tu as envie de rester, ce n’est pas pos­si­ble pour le moment
.
 [..] Peut-être que tu es triste de quit­ter tes amis et ton école. Peut-être que tu t’inquiètes à pro­pos du démé­nage­ment ou [..] que tu es enthousiasmé(e) par ce change­ment.”  Un enfant ent­hou­si­aste à l’idée de quit­ter sa mai­son sans en avoir une nou­velle ? Ses affaires dans une petite valise ? Peut-on imag­in­er plus éloigné de la réal­ité ?

Le lieu de déten­tion, cen­tre de réten­tion, CRA, cen­tre fer­mé, appelez-le comme vous voulez, n’est pas un lieu de vie, de joie. Par sa nature, c’est un lieu rem­pli de per­son­nes anx­ieuses, en attente, dont la vie a été sus­pendue, qui craig­nent le retour vers le pays qu’elles ont quit­té, par­fois de force. C’est un lieu où les ser­rures sont nom­breuses et le gril­lage enferme ceux qui n’ont pas choisi d’y être, enfants inclus. Selon l’U­nicef, les cen­tres de réten­tion sont “Une pra­tique stricte­ment con­traire à l’intérêt supérieur des enfants”.

Après avoir ras­suré les enfants sur le fait qu’être enfer­mé est nor­mal, FRONTEX pour­suit l’énuméra­tion des plaisirs du voy­age : de quelle couleur sera le gilet de votre accom­pa­g­na­teur ? L’accompagnateur sera… mem­bre des forces de l’ordre, d’ailleurs dans le visuel suiv­ant, on voit le gilet, celui dont l’enfant doit s’extasier, porté par des “accom­pa­g­na­teurs” qui ont menot­té une per­son­ne qui refuse de mon­ter à bord de l’avion, de se faire expulser.
Et la brochure omet d’écrire que si tes par­ents refusent de mon­ter à bord, ils seront à leur tour menot­tés.


Pas­sons les pages sur le vol et l’arrivée (c’est sym­pa, le dessin mon­tre des gens atten­dus, des touristes, cette image doit faire dou­ble­ment mal quand on voy­age con­tre son gré vers un avenir plus qu’incertain). Mais l’agence FRONTEX parvient à sur­pass­er le cynisme des pages précé­dentes : “Main­tenant que tu es dans le pays de ta famille, tu vas vivre des expéri­ences nou­velles et dif­férentes.

L’enfant con­naît son pays, celui où il habitait, celui où ses ami(e)s se trou­vent, son école, ses loisirs. Celui qui lui a dit “nous ne voulons pas de toi”. La prob­a­bil­ité que les par­ents de l’enfant aient fui une sit­u­a­tion de guerre, de men­ace, de pau­vreté insur­montable est grande. “[..] Tu seras dans une nou­velle mai­son, une nou­velle école [..]” est une affir­ma­tion éton­nante, comme s’il s’agissait vrai­ment d’un sim­ple démé­nage­ment entre deux pays démoc­ra­tiques, pais­i­bles et offrant toutes les pos­si­bil­ités et droits à l’enfant (et ses par­ents).

Lui promet­tre que sa vie sera iden­tique, sauf que la langue et la nour­ri­t­ure changent – sans oubli­er qu’il y aura des nou­veaux bon­bons aus­si, hal­lelu­jah : “tu pour­ras te faire de nou­veaux amis sym­pa­thiques et décou­vrir de nou­veaux bon­bons !

Démé­nag­er vers ton pays d’origine ne doit pas t’empêcher de con­tin­uer à rêverSi tes rêves, tes souhaits et tes objec­tifs sont clairs, cela t’aidera à faire le néces­saire pour les réalis­er.

Quel soulage­ment, dans notre igno­rance la plus crasse on se dis­ait que la sit­u­a­tion géopoli­tique, le PIB, etc. jouaient un rôle, s’il suf­fit d’avoir un objec­tif clair pour que la vie se passera exacte­ment comme si l’enfant et ses par­ents avaient pu jouir de notre pro­tec­tion, tout va bien, in fine. Un petit oubli dans la brochure, pré­cis­er que pas mal de ces rêves auront désor­mais beau­coup moins de chances de se réalis­er. Il est rare que des par­ents quit­tent volon­taire­ment leur pays natal si les oppor­tu­nités y sont nom­breuses.

Ten­ter d’a­pais­er les enfants et ado­les­cents expul­sés pour­rait être une inten­tion louable, mais nier les caus­es de leurs angoiss­es, présen­ter ça comme une aven­ture pos­i­tive relève d’un cynisme incroy­able. Surtout lorsque la brochure est réal­isée par Fron­tex, l’or­gan­isme qui a organ­isé ce ren­voi for­cé, et accusé de vio­la­tion des droits de l’Homme notam­ment par le refoule­ment illé­gal de migrants arrivés aux portes de l’Eu­rope (push­back).

Rap­pelons que Fron­tex a été dirigé de 2015 à 2022 par Fab­rice Leg­geri, depuis élu député Européen sous la ban­nière RN.

Cette brochure à l’at­ten­tion des enfants et des ado­les­cents est tou­jours disponible. Elle représente le dernier mes­sage qui leur est adressé par notre pays, donc col­lec­tive­ment, par nous tous.