Retour des drones policiers, la “loi drones 2” adoptée

La loi respon­s­abil­ité pénale et sécu­rité intérieure, surnom­mée « loi drones 2 », a fini d’être exam­inée par le Par­lement le 18 novem­bre 2021 et a été défini­tive­ment adop­tée le 16 décem­bre 2021. Cette loi prévoit la réau­tori­sa­tion des drones policiers qui avaient été inter­dits l’an dernier par le Con­seil con­sti­tu­tion­nel lors de la cen­sure de la loi sécu­rité glob­ale.

« Non seule­ment la nou­velle loi ne cor­rige aucun des graves man­que­ments qui avaient jus­ti­fié la cen­sure de la loi sécu­rité glob­ale mais, plus grave, elle en ajoute de nou­veaux. Notam­ment, elle autorise les images cap­tées par drones à être analysées par recon­nais­sance faciale, ce que la loi sécu­rité glob­ale avait explicite­ment inter­dit. » (La Quad­ra­ture du Net)

En tant que col­lec­tif engagé con­tre les out­ils de sur­veil­lance tech­nologiques nous avons signé une tri­bune en octo­bre dernier aux côtés de 69 organ­i­sa­tions con­tre cette nou­velle loi sécu­ri­taire.

Comme le relève la Quad­ra­ture du Net dans cet arti­cle, nor­male­ment tout devrait con­duire à une nou­velle cen­sure de cette loi drones, cepen­dant aucun par­lemen­taire n’a encore saisi le Con­seil Con­sti­tu­tion­nel. Ce n’est pour­tant pas faute de les avoir inter­pelés !

Les argu­ments con­tre cette loi ne man­quent pas, l’Observatoire des Lib­ertés et du Numérique a réal­isé une analyse juridique com­plète qu’il a trans­mise aux députés et séna­teurs de gauche le 16 novem­bre. Elle est disponible ici.

Les drones con­stituent à la fois une men­ace pour le droit de man­i­fester, pour le droit d’aller et venir dans l’espace pub­lic, mais aus­si pour le droit à la vie privée. On détaille tout ça dans cet arti­cle.

Un quadrillage de l’espace public

Cette util­i­sa­tion des drones cou­plée à la recon­nais­sance faciale est loin d’être anodine. Elle s’inscrit dans une approche « con­fronta­tion­nelle » du main­tien de l’ordre, un procédé qui sem­ble hélas devenir de plus en plus la norme en France et dans le reste de l’Europe.

Comme l’a analysé la Quad­ra­ture du Net dans cet arti­cle d’octobre 2020, les drones traduisent et ren­for­cent un main­tien de l’ordre totale­ment déshu­man­isé et décon­nec­té de la réal­ité, notam­ment par une vue sur­plom­bante et dis­tan­ciée vis à vis des man­i­fes­tants :

« [A]vec une vision si haute et loin­taine, les ordres du cen­tre de com­man­de­ment ne peu­vent qu’être décon­nec­tés des con­sid­éra­tions humaines les plus élé­men­taires : bien sou­vent, les man­i­fes­tants et les man­i­fes­tantes ne sont plus que des points vus du dessus, dont la souf­france et la peur sont imper­cep­ti­bles. Les con­di­tions idéales sont réu­nies pour éviter que les don­neurs d’ordre ne soient dis­traits par quelque empathie ou con­sid­éra­tion morale, pour que plus rien ne reti­enne la vio­lence illégitime qui dis­suadera les man­i­fes­tants de revenir exercer leurs droits. »

Les drones sont des out­ils de sur­veil­lance éten­due facil­i­tant le traçage des indi­vidus « dérangeants » repérés en man­i­fes­ta­tion. Pour rap­pel, c’est un drone qui a per­mis en 2020 de repér­er et de trac­er l’une des trois mil­i­tantes du col­lec­tif Inter urgences qui avait lâché une ban­de­role flot­tante avec des bal­lons pour défendre l’hôpital pub­lic pen­dant un dis­cours d’Emmanuel Macron. Inter­pelée à son domi­cile privé, elle a fini par être relâchée au bout de qua­tre heures, sans pour­suite. Mais cette arresta­tion, elle n’est pas prête de l’oublier…

Voir son réc­it ici : https://www.mediapart.fr/journal/france/261020/profitant-du-flou-juridique-les-drones-policiers-bourdonnent-toujours

Image de Nantes Révoltée

Les drones con­stituent une men­ace pour la lib­erté de man­i­fester de par leur effet dis­suasif. Dif­fi­cile de men­er des actions, même sym­bol­iques, face à des yeux numériques mobiles…

La Pré­fec­ture de police de Paris a énor­mé­ment util­isé les drones ces dernières années pour sur­v­ol­er les man­i­fes­ta­tions (Black Lives Mat­ter, Gilets Jaunes, LGBTI+, les march­es pour les sans-papiers, man­i­fes­ta­tions con­tre le passe san­i­taire). Mais d’autres villes les ont aus­si util­isés, que ce soit dans le cadre de man­i­fes­ta­tions (Lyon, Mont­pel­li­er, Poitiers, etc.) ou pour faire respecter les con­signes san­i­taires.

Voir : https://www.laquadrature.net/2020/04/01/covid-19-lattaque-des-drones/

Les drones con­stituent une men­ace pour la lib­erté de man­i­fester, mais égale­ment une entrave à la lib­erté d’aller et venir dans l’espace pub­lic. Cette util­i­sa­tion des drones par la Pré­fec­ture de Paris a déjà fait l’objet de deux inter­dic­tions du Con­seil d’État, d’une sanc­tion de la CNIL et d’une cen­sure du Con­seil Con­sti­tu­tion­nel. Pour­tant le gou­verne­ment essaie encore et tou­jours de valid­er leur util­i­sa­tion.

Une atteinte à la vie privée

En plus de cette entrave à la cir­cu­la­tion dans l’espace pub­lic, l’utilisation des drones représente égale­ment une men­ace pour la vie privée.

Comme l’a relevé Arié Ali­mi (avo­cat au bar­reau de Paris et mem­bre de la LDH) dans un arti­cle de mai 2020 : « le fait d’être filmé en per­ma­nence à son insu par des drones qui enreg­istrent les images sur une carte vidéo, c’est une atteinte impor­tante et grave à cette vie privée. D’abord parce que ça peut con­cern­er n’im­porte qui sur tous les lieux de vie publique, mais égale­ment parce que ces drones peu­vent pren­dre des images de lieux privés, puisqu’il y a 40 mètres de hau­teur. Vous avez donc des images d’ap­parte­ment qui peu­vent être pris­es. »

L’Observatoire des Lib­ertés et du Numérique a relevé qu’avec cette loi drones 2, les drones pour­ront recueil­lir des images de l’intérieur des domi­ciles si celles-ci sont pris­es de manière for­tu­ites, puis être « con­servées 48 heures afin d’être trans­mis­es au pro­cureur si elles révè­lent une infrac­tion », chose qui n’était pas per­mise dans la loi sécu­rité glob­ale !

Avec cette « loi drones 2 » les drones pour­ront donc opér­er un quadrillage mas­sif de l’espace pub­lic, mais aus­si s’immiscer dans l’espace privé. Une micro brèche qu’on aurait tort de sous-estimer, ce gou­verne­ment nous ayant démon­tré qu’il était capa­ble de s’engouffrer dans la moin­dre faille juridique…

Paris , Marche des lib­ertés, 28 novem­bre 2020

Fichage politique et reconnaissance faciale

La nou­veauté de cette loi drones 2 c’est le retour de la recon­nais­sance faciale. Son développe­ment s’ac­célère de plus en plus, au nation­al comme à l’in­ter­na­tion­al, c’est une bataille qui se mène en ce moment sur plusieurs fronts (1).

Depuis 2012, la police est autorisée à utilis­er des logi­ciels de recon­nais­sance faciale pour iden­ti­fi­er une des 9 mil­lions de pho­tos déjà enreg­istrées dans le fichi­er de traite­ment des antécé­dents judi­ci­aire (TAJ) sur n’importe quelle image dont elle dis­pose (qu’elle vienne d’une caméra fixe ou mobile, d’une vidéo pub­liée en ligne, etc.). C’est sur cette base de don­nées, déjà cri­ti­quable en elle-même, que pour­ront s’appuyer les ser­vices de police lorsqu’ils entreront dans le logi­ciel de recon­nais­sance faciale les images pris­es par les drones.

Pour plus d’in­for­ma­tions sur les fichiers TAJ, voir cet arti­cle de la Quad­ra­ture du Net : https://www.laquadrature.net/2019/11/18/la-reconnaissance-faciale-des-manifestants-est-deja-autorisee/

L’identification et le traçage des man­i­fes­tants leur seront donc facil­ités, ce qui per­me­t­tra de réprimer plus large­ment la con­tes­ta­tion. Une méth­ode qui a déjà fait ses preuves en Chine (2) et à Hong-Kong (3).

Nous ne sommes peut-être pas encore au niveau de la Chine en ter­mes de sur­veil­lance, la recon­nais­sance faciale automa­tisée n’étant pour le moment ni instan­ta­née ni éten­due, mais on s’en rap­proche de plus en plus. Qui aurait pu dire il y a quelques années que nous auri­ons des drones qui sur­v­ol­eraient les man­i­fes­ta­tions ou les rues pour faire respecter des con­signes san­i­taires ? Qui aurait pu dire que des caméras seraient placées dans des salles de class­es comme à Nice ?

Les lignes bougent de plus en plus sous la pres­sion de poli­tiques et d’entreprises de sécu­rité qui font tout pour que la recon­nais­sance faciale soit légal­isée pour 2024.

Les man­i­fes­tants à Hong Kong résis­tent à la recon­nais­sance faciale en util­isant des lasers

À tra­vers ce retour des drones et la pro­gres­sion de la recon­nais­sance faciale, c’est la ques­tion du mod­èle de société que nous voulons qui se pose. Voulons-nous d’une société ultra-sécu­ri­taire où nous serons sur­veil­lés en per­ma­nence dans l’espace pub­lic et jusque dans nos vies privées ? Sommes-nous prêts à renon­cer à l’ensemble de nos lib­ertés, indi­vidu­elles et col­lec­tives (lib­erté d’aller et venir, droit à la vie privée, droit de man­i­fester…) pour un sem­blant de sécu­rité ? Pour nous la réponse est déjà trou­vée.

« Je me sou­viens d’im­ages de drones dans Paris qui com­men­cent à inter­peller les per­son­nes avec des mes­sages vocaux. Ou bien leur usage à Nice où un père de famille et son enfant sont sur­volés pen­dant une dizaine de min­utes par un drone. Le père de famille dit à la fin : “ce n’est pas de cette société que je veux.” » (Arié Ali­mi).

Ensem­ble con­tin­uons le com­bat, ral­lu­mons les ombres !

Image de la dernière cam­pagne de la Quad­ra­ture du Net

Notes

(1) Sur le déploiement de la recon­nais­sance faciale au nation­al et à l’in­ter­na­tion­al voir ces deux arti­cles que nous avons pubiés : https://halteaucontrolenumerique.fr/?p=231 et https://halteaucontrolenumerique.fr/?p=25

(2) Voir : https://www.france24.com/fr/20190218-chine-ouighour-surveillance-xinjiang-reconnaissance-faciale-qr-code-musulman et https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-monde-est-a-nous/en-chine-difficile-dechapper-a-la-video-surveillance_4194301.html

(3) Voir : https://www.letemps.ch/monde/hongkong-bataille-echapper-reconnaissance-faciale

Pour aller plus loin

Arti­cle sur la loi drones 2 de la Quad­ra­ture du Net : https://www.laquadrature.net/2021/12/06/retour-des-drones-policiers-le-parlement-doit-saisir-le-conseil-constitutionnel/

Arti­cle sur la recon­nais­sance faciale : https://technopolice.fr/blog/tentative-detat-des-lieux-de-la-reconnaissance-faciale-en-france-en-2021/