Au Parlement : extension sans fin du domaine de la surveillance

Nous relayons un arti­cle de La Quad­ra­ture du Net qui fait le point sur l’avalanche de lois sécu­ri­taires en dis­cus­sion au Par­lement à l’ap­proche des munic­i­pales. Il est vrai que l’actuel pou­voir et ses allié.es (extrême cen­tre, LR, extrême droite…) y trou­ve un thème ras­sur­ant pour eux … et inépuis­able !

A not­er que, désor­mais, toutes ces lois démar­rent par un exa­m­en au Sénat, qui les durcit le plus sou­vent. Et passent très rapi­de­ment à l’Assem­blée Nationale, les débats y étant rac­cour­cis à l’aide de dif­férents arti­fices

Con­traire­ment à ce que l’on pour­rait penser, les par­lemen­taires ne par­lent pas que du bud­get. Comme chaque année, ils et elles échangent aus­si sur leur autre sujet favori, avec la béné­dic­tion du gou­verne­ment : la dérive autori­taire, avec plus de sécu­rité, plus de sur­veil­lance et plus de cen­sure.

En mai 2025, le gou­verne­ment a déposé au Sénat un pro­jet de loi pour pré­par­er l’organisation des jeux olympiques d’hiver de 2030.

Pre­mière dis­po­si­tion qui nous intéresse : l’extension de l’autorisation de la VSA jusqu’en 2027 (avant une prob­a­ble recon­duc­tion d’ici-là). Pour rap­pel, la loi sur les JO de 2024 avait autorisé le déploiement de logi­ciels de recon­nais­sance de com­porte­ments en temps réel dans l’espace pub­lic.

Mal­gré un bilan plus que dou­teux sur l’intérêt de cette tech­nolo­gie, le gou­verne­ment ne veut pas s’arrêter en si bon chemin et prend l’excuse des JO 2030 pour con­tin­uer (avec les indus­triels de la sécu­rité) les expéri­men­ta­tions.

À not­er aus­si, moins numérique, mais tout aus­si grave : ce texte veut créer un nou­veau régime d’interdiction de paraître dans les lieux où se déroulent un grand évène­ment : le min­istère con­sid­ère en effet que le régime exis­tant (celui des MICAS, pour “mesures indi­vidu­elles de con­trôle admin­is­tratif et de sur­veil­lance”) ne lui suf­fit plus et serait trop con­traig­nant. Il veut donc créer un nou­veau régime, plus sim­ple à utilis­er (rap­pelons que pen­dant les JO 2024, il y avait eu plus de 300 MICAS pronon­cées par le min­istère).

Ces inter­dic­tions de paraître per­me­t­tent au préfet d’empêcher quelqu’un de venir sur un lieu, sans inter­ven­tion du juge ni néces­sité d’une con­damna­tion pénale préal­able. Elles ont été intro­duites dans le droit par la loi Nar­co­traf­ic et ont déjà été util­isées 1682 fois depuis le mois de juin 2025. La loi JO 2030 vis­erait à les éten­dre à “toute per­son­ne pour laque­lle il existe des raisons sérieuses de penser que son com­porte­ment con­stitue une men­ace d’une par­ti­c­ulière grav­ité pour la sécu­rité publique”. Dif­fi­cile de faire plus large et vague.

Et on en est où ? Adop­té au Sénat en mai 2025 puis adop­té le 13 jan­vi­er 2026 par l’Assem­blée Nationale. On attend la syn­thèse du texte par la com­mis­sion mixte par­i­taire avant un nou­veau vote au Sénat et à l’Assemblée nationale.

Il s’agit ici des LAPI, des lecteurs et logi­ciels de lec­ture automa­tisée de plaques d’immatriculation des voitures (par exem­ple mon­tés sur des caméras) et util­isées aujourd’hui par la gen­darmerie, la police nationale ou les douanes. En octo­bre 2025, un séna­teur de droite (Hori­zon), Pierre-Jean Rochette, a déposé une propo­si­tion de loi pour “assou­plir les con­traintes à l’usage de dis­posi­tifs de lec­ture automa­tisée de plaques d’immatriculation…”.

Ces dis­posi­tifs se sont démul­ti­pliés dans les villes de France cette dernière décen­nie en étant liés aux caméras des rues et des péages. Ce déploiement con­stitue une sur­veil­lance à une échelle de masse qui per­met d’identifier les voitures, et donc les per­son­nes qui en pos­sè­dent la carte grise, dans l’espace pub­lic et sur les routes.

Même refrain pour jus­ti­fi­er son exten­sion : l’outil serait pra­tique mais le cadre actuel trop restric­tif. Le séna­teur (on imag­ine inspiré par le min­istère ou cer­tains lob­bies sécu­ri­taires) veut élargir les final­ités pou­vant jus­ti­fi­er l’utilisation de ces LAPI, éten­dre la durée de con­ser­va­tion des don­nées et faciliter l’échange des don­nées entre ser­vices.

Et on en est où ? Pour l’instant, c’est adop­té par le Sénat et ren­voyé à l’Assemblée nationale, où il n’y a tou­jours pas de cal­en­dri­er.

C’est un pro­jet de loi (donc venant du gou­verne­ment – et plus spé­ci­fique­ment de son min­istre de l’intérieur, Lau­rent Nuñez). Le titre en entier : “pro­jet de loi relatif à l’extension des prérog­a­tives, des moyens, de l’organisation et du con­trôle des polices munic­i­pales et des gardes cham­pêtres”.

L’idée est mal­heureuse­ment plutôt sim­ple : exten­sion mas­sive des pou­voirs des polices munic­i­pales et des gardes cham­pêtres. C’est-à-dire, entre autres : autori­sa­tion à utilis­er des logi­ciels de lec­ture de plaques d’immatriculation (LAPI, ce qui leur était refusé jusque là – à part pour le con­trôle de sta­tion­nement payant), autori­sa­tion pour les gardes cham­pêtres à utilis­er des drones de sur­veil­lance et des caméras pié­tons, autori­sa­tion de dress­er des amendes for­faitaires délictuelles (AFD, unanime­ment dénon­cées par les asso­ci­a­tions et dont le nom­bre, notam­ment pour réprimer l’usage de stupé­fi­ants, explose), autori­sa­tion pour les régions de sub­ven­tion­ner les équipements de sécu­rité des com­munes (une demande de Valérie Pécresse qui risque de voir son pro­gramme phare de “boucli­er de sécu­rité” reto­qué par la jus­tice)…

L’impact de ce pro­jet de loi risque d’être assez mas­sif pour nos droits et lib­ertés – vu que ces agents gag­nent aus­si des pou­voirs de con­trôle d’identité. Nous revien­drons bien vite dessus plus en détails. Notons à ce titre que c’est un mou­ve­ment con­tinu depuis notam­ment la loi dite de “sécu­rité glob­ale” : un glisse­ment des pou­voirs de police vers des agents de moins en moins for­més et de moins en moins publics : officiers de police judi­ci­aire, police munic­i­pale, gardes cham­pêtres, agents de sécu­rité privé…

Et on en est où ? Le texte a été déposé au Sénat en octo­bre et devrait être débat­tu en com­mis­sion et en séance publique début févri­er.

De nou­veau ici, un pro­jet de loi déposé dans un pre­mier temps au Sénat. Son objec­tif affiché par le gou­verne­ment : accentuer la détec­tion et la lutte con­tre les “fraudes fis­cales ou sociales”.

Notam­ment, il con­sacre l’extension de l’accès des contrôleurs·ses des prin­ci­paux organ­ismes soci­aux à de mul­ti­ples don­nées, dont les fichiers des pas­sagers aériens et les don­nées de com­mu­ni­ca­tions télé­phoniques. Ce texte est une nou­velle mal­heureuse illus­tra­tion des dérives des poli­tiques de “lutte con­tre la fraude sociale” qui, en 20 ans, ont déjà démul­ti­plié les capac­ités de con­trôle et de sur­veil­lance des admin­is­tra­tions sociales.

Et on en est où ? Adop­té au Sénat en novem­bre 2025, le texte devrait bien­tôt être dis­cuté en séance publique à l’Assemblée.

Autre texte dans cette revue, le pro­jet de loi issu de la volon­té de gou­verne­ment d’inter­dire les réseaux soci­aux aux moins de 15 ans.

Le texte le plus avancé est celui d’une députée Ensem­ble pour la République, Lau­re Miller qui a reçu très récem­ment le sou­tien du gou­verne­ment. Au pro­gramme : inter­dic­tion des réseaux soci­aux pour les moins de 15 ans avec oblig­a­tion de véri­fi­ca­tion de l’âge pour les plate­formes… Dif­fi­cile de savoir si cette inter­dic­tion sera effec­tive, puisque que le Con­seil d’État a déjà com­mencé à exprimer des lim­ites aux vel­léités des par­lemen­taires, et que la fais­abil­ité tech­nique et légale est très incer­taine (voir inter­view de Bastien Le Quer­rec).

Et on en est où ? Le texte de la séna­trice Lau­re Miller a été voté par l’Assemblée nationale. Il devrait être prochaine­ment débat­tu au Sénat sur le temps par­lemen­taire du gou­verne­ment, celui-ci ayant activé la procé­dure accélérée (qui per­met de ne faire qu’une seule lec­ture par chaque cham­bre du Par­lement) et qu’Emmanuel Macron a annon­cé vouloir son appli­ca­tion en sep­tem­bre 2026.

Dernier texte dans cette litanie sans fin : la sur­veil­lance automa­tisée des mag­a­sins. Il s’agit ici d’une propo­si­tion de loi déposée par un député EPR, Paul Midy, un des pro­mo­teurs de la “french tech” — com­pren­dre l’écosystème de jeunes entre­pris­es français­es spé­cial­isées dans le numérique.

L’idée ici est plutôt sim­ple : légalis­er la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique dans les mag­a­sins. Il s’agit en réal­ité d’un ser­vice ren­du à une par­tie de l’industrie sécu­ri­taire française qui voudrait non seule­ment déploy­er ses out­ils de VSA sur la voie publique, mais aus­si dans les super­marchés. C’est ce qu’essaie de faire par exem­ple Vee­sion depuis des années en pré­ten­dant pou­voir détecter des com­porte­ments ressem­blant à du vol. Ces entre­pris­es se heur­tent à une dif­fi­culté qui n’est pas nég­lige­able : ce n’est pas légal. Nous le dis­ons depuis des années, la CNIL le dit, le Con­seil d’Etat le dit… bref, aucun doute dessus, même si Vee­sion n’a jamais été sanc­tion­née et con­tin­ue au con­traire à béné­fici­er de sou­tien financier. Paul Midy se pro­pose avec ce texte de ren­dre cette tech­nolo­gie légale en l’inscrivant dans le code de sécu­rité intérieure.

Et on en est où ? Le texte a été adop­té mer­cre­di 28 jan­vi­er en com­mis­sion des lois et arrive en séance le lun­di 2 févri­er.

Comme on le voit, le Par­lement et le gou­verne­ment con­tin­u­ent tran­quille­ment de savon­ner la planche vers l’autoritarisme : plus de sur­veil­lance, plus de cen­sure, moins de juge…

Surtout que l’inventaire n’est pas ter­miné : le min­istère de l’intérieur veut dépos­er un pro­jet de loi sur la sécu­rité du quo­ti­di­en (le texte sem­ble lim­ité aux “rodéos urbains”, mais pour­rait être util­isé pour péren­nis­er la VSA ad vitam aeter­nam), et il con­tin­ue de brandir des mesures islam­o­phobes.