Loi “ingérences étrangères”, nouvelle étape dans l’escalade sécuritaire

Com­mu­niqué de l’Observatoire des Lib­ertés et du Numérique, com­posé de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), de La Quad­ra­ture du Net (LQDN), du Syn­di­cat des Avo­cats de France (SAF), du Syn­di­cat de la Mag­i­s­tra­ture (SM) et des CECILGlobenetCreis-Ter­mi­nal.

COMMUNIQUÉ

La loi “Prévenir les ingérences étrangères en France , présen­tée par le député Sacha Houlié avec le sou­tien du camp prési­den­tiel, a été défini­tive­ment adop­tée par l’Assemblée Nationale (5 juin) et par le Sénat (22 mai) avec le sou­tien des par­tis Les Répub­li­cains et Rassem­ble­ment nation­al – alliés naturels du gou­verne­ment pour les lois sécu­ri­taires, mais ici, avec égale­ment le sou­tien du PS et d’EELV.

L’objec­tif affiché de cette loi est de lim­iter les intru­sions d’autres Etats via l’espionnage et les manip­u­la­tions pour con­train­dre les intérêts géopoli­tiques de la France. Mais, alors que le gou­verne­ment dis­pose déjà de nom­breux out­ils pour éviter ces intru­sions, ce texte fraîche­ment adop­té ne peut qu’inquiéter. En effet, ces dis­po­si­tions pour­raient avoir pour con­séquence de soumet­tre des asso­ci­a­tions d’intérêt pub­lic œuvrant pour l’intérêt col­lec­tif à des oblig­a­tions de déc­la­ra­tion des sub­ven­tions de fon­da­tions étrangères, ren­forçant ain­si les pos­si­bil­ités de con­trôle gou­verne­men­tal.

Par ailleurs, dans une logique con­stante de solu­tion­nisme tech­nologique, le texte promeut l’exten­sion d’une tech­nique de ren­seigne­ment dite de l’algorithme de détec­tion ou “boîte noire de ren­seigne­ment.

Cette tech­nique a été instau­rée par la loi ren­seigne­ment de 2015 et nos organ­i­sa­tions s’y étaient alors fer­me­ment opposées. Elle implique, en effet, la néces­saire sur­veil­lance de l’intégralité des élé­ments tech­niques de toutes les com­mu­ni­ca­tions de la pop­u­la­tion (qui con­tacte qui ? quand ? com­ment ? voire pourquoi ?), qu’elles soient télé­phoniques ou sur inter­net, tout cela pour pour­suiv­re l’objectif de détecter automa­tique­ment des pro­fils effec­tu­ant un cer­tain nom­bre d’actions déter­minées comme étant “sus­pectes”. Ces pro­fils seront ensuite ciblés et plus spé­ci­fique­ment suiv­is par des agents du ren­seigne­ment. Cette tech­nique agit donc à la manière d’un énorme “filet de pêche”, jeté sur l’ensemble des per­son­nes rési­dant en France, la largeur de maille étant déter­minée par le gou­verne­ment.

En rai­son de son car­ac­tère haute­ment lib­er­ti­cide, cette mesure avait été lim­itée à la stricte lutte con­tre le risque ter­ror­iste et instau­rée de façon expéri­men­tale pour quelques années avec des oblig­a­tions d’évaluation. Mal­gré des résul­tats qui sem­blent peu con­va­in­cants et des rap­ports d’évaluation man­quants, cette tech­nique a, depuis, été péren­nisée et explicite­ment élargie à l’analyse des adress­es web des sites Inter­net.

L’OLN dénonçait déjà les risques induits par l’utilisation de ce dis­posi­tif avec la final­ité de “lutte con­tre le ter­ror­isme”, notam­ment en rai­son de l’amplitude de ce que peut recou­vrir la qual­i­fi­ca­tion de ter­ror­isme, notion du reste non définie dans le texte.

L’actualité vient con­firmer nos craintes et l’on ne compte plus les usages par­ti­c­ulière­ment préoc­cu­pants de cette notion : désig­na­tion “d’écoter­ror­istes” pour des actions sans atteinte aux per­son­nes, mul­ti­ples pour­suites pour “apolo­gie du ter­ror­isme”, pour des deman­des de cessez-le-feu et des pro­pos liés à l’autodétermination du peu­ple pales­tinien, con­damna­tions pour une pré­pa­ra­tion de pro­jet ter­ror­iste sans qu’un pro­jet n’ait pu être établi par l’accusation.

Cette propo­si­tion de loi élargi­ra cette tech­nique de l’algorithme à deux nou­velles final­ités de ren­seigne­ment :

1° L’indépendance nationale, l’intégrité du ter­ri­toire et la défense nationale ;

2° Les intérêts majeurs de la poli­tique étrangère, l’exécution des engage­ments européens et inter­na­tionaux de la France et la préven­tion de toute forme d’ingérence étrangère.

Là encore, la déf­i­ni­tion des final­ités est bien trop vague, sujette à de très larges inter­pré­ta­tions, pou­vant inclure les actions suiv­antes : militer con­tre des accords de libre-échange, lut­ter con­tre des pro­jets pétroliers, sou­tien aux migrants, remet­tre en cause les ventes d’armement ou les inter­ven­tions mil­i­taires de la France…

Si un con­trôle théorique de ses final­ités doit être opéré par la Com­mis­sion Nationale de Con­trôle des Tech­niques de Ren­seigne­ment (CNCTR), ses avis peu­vent ne pas être suiv­is.

De même, si la propo­si­tion de loi est, là encore, prévue pour une phase “expéri­men­tale” pen­dant 4 ans et avec des oblig­a­tions de doc­u­men­ta­tion, peu de doutes sont per­mis sur ce qu’il advien­dra, au vu des précé­dents sur le sujet.

Dans le cadre de ce nou­veau texte sécu­ri­taire, le Sénat en a aus­si prof­ité pour aggraver le barème des peines et créer une nou­velle cir­con­stance aggra­vante dite “générale” applic­a­ble à l’ensemble des infrac­tions [au même titre que l’usage de la cryp­tolo­gie…] per­me­t­tant de mon­ter d’un palier la peine de prison encou­rue (3 à 6, 5 à 7, 7 à 10…) dès que l’infraction est com­mise “dans le but de servir les intérêts d’une puis­sance étrangère, d’une entre­prise ou d’une organ­i­sa­tion étrangère, ou sous con­trôle étranger. Cette aggra­va­tion de peine per­me­t­tra l’util­i­sa­tion des tech­niques spé­ciales d’enquête, soit les intru­sions les plus graves dans la vie privée (écoutes télé­phoniques, balis­es GPS, la prise de con­trôle d’appareil, hack­ing infor­ma­tique…). Là où ces tech­niques étaient cen­sées n’être util­isées que pour les crimes les plus graves, elles sont, texte après texte, éten­dues à un nom­bre tou­jours plus impor­tant d’infractions.

Le Gou­verne­ment ne ferait-il pas mieux de s’inquiéter de cer­taines ingérences étrangères bien réelles, telles que la cap­ta­tion des don­nées de san­té des Français exploitées par les autorités éta­suni­ennes dans le cadre du Health Data Hub, d’autres cap­ta­tions fraud­uleuses par les entre­pris­es du numérique améri­caines ou encore la vente de tech­nolo­gies de pointe par des sociétés étrangères, notam­ment israéli­ennes, comme Pega­sus, per­me­t­tant de sur­veiller des per­son­nal­ités poli­tiques français­es au plus haut niveau ?

Les boîtes noires comme les autres tech­niques d’intrusion du ren­seigne­ment offrent des pos­si­bil­ités ter­ri­fi­antes, qu’elles soient prévues par la loi ou util­isées abu­sive­ment. Cette démul­ti­pli­ca­tion des capac­ités de sur­veil­lance par­ticipe à l’actuelle dérive autori­taire d’un pou­voir qui se crispe face aux con­tes­ta­tions pour­tant légitimes de sa poli­tique anti­so­ciale et cli­mati­cide et devrait toutes et tous nous inquiéter alors que les idées les plus réac­tion­naires et de con­trôle des pop­u­la­tions s’intensifient chaque jour un peu plus.

Espérant un retour à la rai­son et à la pri­mauté des lib­ertés publiques, pas­sant par la fin de la dérive sécu­ri­taire et de son ter­ri­ble “effet cli­quet”, nous appelons la Com­mis­sion mixte par­i­taire qui aura à se pronon­cer sur ce texte puis les par­lemen­taires à rejeter l’article 4 (élar­gisse­ment du barème de peine et util­i­sa­tion de tech­niques spé­ciales d’enquête) et l’arti­cle 3 (élar­gisse­ment des final­ités des boites noires) de cette propo­si­tion de loi, et, a min­i­ma, à s’en tenir à une restric­tion d’utilisation de cette tech­nique à des cas beau­coup plus pré­cis et défi­nis (par exem­ple au risque d’attentat cau­sant des atteintes à la vie et les ingérences étrangères graves telles qu’envisagées aux arti­cles 411–1 à ‑8 du Code pénal).

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