Covid : bilan d’une surveillance massive

Des sol­dats patrouil­lent rue de Riv­o­li, à Paris, le 20 mars 2020. Sor­tir sans attes­ta­tion est pas­si­ble d’une amende de 135 euros. Dmit­ry Kostyukov / The New York Times-REDUX-RÉA

La France fait par­tie des pays qui ont adop­té en mars 2020 les règles de con­fine­ment les plus strictes pour lut­ter con­tre la pandémie de Covid-19. His­to­rien et soci­o­logue, Nico­las Mar­i­ot, s’est inter­rogé sur cette expéri­ence d’obéissance de masse (arti­cle tiré du site CNRS, Le jour­nal).

Nico­las Mar­i­ot [1], vous avez coécrit avec Théo Boulakia [2] un ouvrage sous forme d’enquête, L’Attestation (Anamosa, 2023), qui dresse un bilan de ce ver­sant coerci­tif de l’enfermement nation­al. Face à une même men­ace san­i­taire, les pays n’ont pas du tout adop­té les mêmes mesures de lutte con­tre le virus ?

Nico­las Mar­i­ot. Effec­tive­ment, au print­emps 2020, tous les gou­verne­ments se sont retrou­vés au même moment dans la même sit­u­a­tion : il fal­lait pren­dre 100 % des déci­sions avec 50 % d’informations, comme l’a dit alors le Pre­mier min­istre néer­landais. Or, les États ont adop­té des poli­tiques rad­i­cale­ment dif­férentes.

Pour s’en tenir à l’Europe, cinq pays du Sud – la France, l’Italie, l’Espagne, la Grèce et Chypre – ont adop­té les mesures par­mi les plus strictes, avec attes­ta­tion, soumet­tant toute cir­cu­la­tion de leur pop­u­la­tion à des règles sévères, con­trôlées par les forces de l’ordre.

Dans le même temps, les pays nordiques comme la Suède, la Fin­lande, le Dane­mark, la Norvège, les Pays-Bas mais aus­si la Suisse ou la Bul­gar­ie ont adop­té comme partout des mesures san­i­taires (port du masque, inter­dic­tion des rassem­ble­ments, recom­man­da­tion de lavage des mains, etc.), mais ont lais­sé les sor­ties totale­ment libres. Résul­tat, en France, la fréquen­ta­tion des espaces verts au print­emps 2020 a dimin­ué de moitié par rap­port à l’hiver, tan­dis qu’au Dane­mark, à la même péri­ode, elle a été mul­ti­pliée par deux.

Dans la façon de s’adresser aux pop­u­la­tions égale­ment, le ton fut dif­férent. Alors que le prési­dent Emmanuel Macron répète à qua­tre repris­es, le 16 mars, dans son allo­cu­tion aux Français le fameux “Nous sommes en guerre [3]”, con­tre “un enne­mi san­i­taire certes” mais “insai­siss­able et qui pro­gresse”, de son côté, le prési­dent de la République fédérale d’Alle­magne Frank-Wal­ter Stein­meier déclare que “non cette pandémie n’est pas une guerre”. Les autorités néer­landais­es pub­lient, elles, un manuel de com­mu­ni­ca­tion sur le virus pro­scrivant tout lan­gage guer­ri­er pour préfér­er des mes­sages insis­tant sur la dimen­sion col­lec­tive de la lutte con­tre le Covid.

En France, les autorités locales ont même dur­ci les mesures nationales ?
N. M. Effec­tive­ment, par un décret du 23 mars, les préfets et les maires ont été encour­agés à “utilis­er la total­ité de leurs pou­voirs de police” et à “adopter des mesures plus restric­tives – que celles pris­es au niveau nation­al – lorsque les cir­con­stances légales l’exigent”. Et ils n’ont pas hésité à user de ce pou­voir !

  • Dix-sept pré­fec­tures ont instau­ré des cou­vre-feux pour les per­son­nes, trente pour les com­merces, neuf départe­ments ayant opté pour les deux ;
  • plus de deux cents munic­i­pal­ités ont égale­ment instau­ré leurs pro­pres cou­vre-feux qui se super­po­saient – ou pas – à ceux des pré­fec­tures.
  • La lim­i­ta­tion des sor­ties a aus­si été dur­cie : qua­tre-vingt-trois départe­ments ont énon­cé des restric­tions d’accès aux lieux de nature et de détente, avec par­fois une jus­ti­fi­ca­tion incon­grue, comme “Le con­fine­ment, ce n’est pas les vacances !”. Ou avec des men­tions saugrenues, comme “l’interdiction d’acheter une baguette ou un seul jour­nal à la fois”, ou encore “l’interdiction de s’assoir sur les bancs publics”.
À Neufchâteau dans les Vos­ges, le 21 mars, un reportage de France 3 mon­tre les gen­darmes en pleine leçon des choses du con­fine­ment…

Ces dif­férentes mesures com­plé­men­taires ont sou­vent con­duit à rompre avec l’un des principes fon­da­men­taux de légiti­ma­tion du con­fine­ment : l’égalité de tous face aux inter­dits. 

Com­ment expli­quer que la France ait choisi d’adopter une poli­tique si coerci­tive ?
N. M.
 Si l’Italie a été le pre­mier pays européen exposé au virus à pren­dre des mesures dras­tiques, les pays qui ont ensuite adop­té les règles les plus strictes n’étaient pas plus à risque, du point de vue san­i­taire, que les autres.

La dif­férence de réac­tion est claire­ment liée aux habi­tudes coerci­tives des gou­verne­ments : nous mon­trons que plus les États européens comptent de policiers par habi­tant, ou plus ils ont l’habitude de s’affranchir des lib­ertés publiques, plus ils ont enfer­mé leur pop­u­la­tion.

À l’occasion de cette pandémie, on a donc vu ressur­gir de vieilles habi­tudes de ges­tion puni­tive des pop­u­la­tions. Pour la France, cette poli­tique a sans doute aus­si témoigné du manque de con­fi­ance des autorités dans la capac­ité des habi­tants à suiv­re la poli­tique recom­mandée. Le pays sor­tait de la crise des “gilets jaunes” et des man­i­fes­ta­tions con­tre la réforme des retraites, nos gou­ver­nants ont prob­a­ble­ment craint une réac­tion hos­tile.

Les con­trôles de police ont-ils été beau­coup plus fréquents en France qu’ailleurs ? 
N. M.
 Nous sommes un des rares pays à avoir intro­duit la fameuse “attes­ta­tion de sor­tie”, présen­tée comme un dis­posi­tif de respon­s­abil­i­sa­tion mais vite dev­enue un out­il de con­trôle mas­sif. Trans­former cha­cun en gen­darme de soi-même : c’est ce dis­posi­tif (emprun­té aux Ital­iens) qui a per­mis de vider l’espace pub­lic.

Selon l’enquête “La vie en con­fine­ment” (Vico [4]), que nous avons lancée dès avril 2020 et à laque­lle ont par­ticipé 16 000 per­son­nes, 28 % des gens déclar­ent avoir été con­trôlés au moins une fois du 17 mars au 11 mai 2020, donc en 55 jours seule­ment !

Le min­istère de l’Intérieur a avancé pour la même péri­ode le chiffre de 21 mil­lions de con­trôles sur la France entière (pour 67 mil­lions d’habitants), inclu­ant des per­son­nes qui peu­vent avoir été con­trôlées plusieurs fois.

Dans des départe­ments comme la Sarthe ou le Lot, police et gen­darmerie ont réal­isé autant de con­trôles qu’il y avait d’habitants adultes. Et pour le Lot, on relève même plus de con­trôles (153 000) que d’habitants âgés de 15 ans et plus (149 000) ! Mais l’important, c’est d’appréhender ce que nous avons appelé le “choc moral” du con­trôle.

Alors que de nom­breuses enquêtes mon­trent qu’en temps “nor­mal” ce sont très majori­taire­ment les hommes, jeunes et d’aspect “étranger” dont on véri­fie l’i­den­tité. Cette fois ce sont les femmes, les cadres, les per­son­nes âgées de 30 ans et plus, qua­si­ment jamais con­cernés, qui ont été très large­ment con­trôlés.  

Ces con­trôles ont-ils don­né lieu à des ver­bal­i­sa­tions ? 
N. M.
 Cela dépend. Dans le Lot, pour pour­suiv­re sur cet exem­ple, les policiers ont quadrillé en per­ma­nence mais peu ver­bal­isé. En Seine-Saint-Denis, les con­trôles étaient plus rares mais 17 % ont don­né lieu à des ver­bal­i­sa­tions, un des taux les plus élevés de France.

De plus, les ver­bal­i­sa­tions se sont con­cen­trées sur qua­tre zones : la façade méditer­ranéenne, le Nord et l’Ile de France, l’Est et les départe­ments d’outre-mer, instau­rant encore une fois une iné­gal­ité de fait entre les citoyens.

Au niveau européen, nous avons pu récupér­er le nom­bre d’amendes dans quelques pays. L’Espagne est en haut du podi­um, avec 2 157 amendes pour 100 000 habi­tants, suiv­ie de près par la France (1 630), puis l’Italie (709), les Pays-Bas arrivant en queue, avec 77 amendes pour 100 000 habi­tants. Tout le monde n’a donc pas vécu le même con­fine­ment, loin s’en faut. 

Com­ment expli­quer que la pop­u­la­tion ait large­ment obéi à ces règles très con­traig­nantes ? 
N. M. 
Nous avions deux hypothès­es pour expli­quer que 80 % de la pop­u­la­tion ait accep­té de rester enfer­mée à domi­cile : la peur du virus et la peur du gen­darme. L’enquête Vico nous a mon­tré que durant toute cette péri­ode, il n’y a jamais eu plus de 50 % des gens qui respec­taient les recom­man­da­tions san­i­taires (met­tre un masque, se laver les mains, etc.). Donc la crainte du virus ne suf­fit pas, à elle seule, à expli­quer l’obéissance mas­sive aux règles. 

Par ailleurs, il faut met­tre en avant une dimen­sion plus hor­i­zon­tale de l’obéissance, celle qui a trait à la com­para­i­son avec autrui. Le fait est que beau­coup de gens se sont préoc­cupés de don­ner l’exemple ou/et de s’assurer que leurs voisins ne dis­po­saient pas d’un priv­ilège, si menu soit-il.

L’explosion des dénon­ci­a­tions durant la péri­ode (adressées aux maires, aux com­mis­sari­ats ou aux radios locales) est le signe de cette préoc­cu­pa­tion fon­da­men­tale : les règles ne sont pas mis­es en cause dès lors que leur appli­ca­tion sem­ble ne pas laiss­er place à l’arbitraire.

Enfin, il faut insis­ter sur l’expulsion de toute présence humaine de l’espace pub­lic : bars et parcs sont fer­més, plages et forêts sont inter­dites, l’éclairage noc­turne est sou­vent sup­primé. Toutes ces mesures ont abouti à ce que nous avons appelé un “inquiète­ment du dehors”. Pour les femmes notam­ment, il est devenu angois­sant de s’aventurer dans un espace déserté, par peur d’un dehors devenu trop étrange.

Au niveau inter­na­tion­al, d’autres pays ont-ils adop­té des mesures plus dra­coni­ennes ?
N. M. 
Nous avons tous vu des images ter­ri­fi­antes de Chi­nois enfer­més, ou vio­lem­ment expul­sés de leur loge­ment. Mais il faut not­er une dif­férence notable entre la Chine et la France : dans le pre­mier pays, c’est tou­jours un motif san­i­taire qui pré­side à l’édiction de nou­velles règles. Le con­fine­ment est appliqué dans dif­férentes provinces suc­ces­sive­ment en fonc­tion de la prop­a­ga­tion de l’épidémie, et dif­férem­ment selon le statut “négatif”, “cas con­tact” ou “infec­té” des per­son­nes. Il ne touche jamais tous les citoyens en même temps et de la même façon, con­traire­ment à ce qui se passe en France.

Grâce aux don­nées de géolo­cal­i­sa­tion de Google, ren­dues anonymes, les chercheurs ont pu com­par­er la fréquen­ta­tion des espaces verts lors du con­fine­ment, entre mars et juin, par rap­port à jan­vi­er 2020. L’Europe est alors claire­ment divisée en deux : les pays où l’on peut sor­tir et ceux où les habi­tants sont enfer­més. Aurélie Bois­sière / Édi­tions Anamosa

Finale­ment, si c’était à refaire, dans quel pays serait-il préférable de résider ? 
N. M.
 Dans les pays qui ont con­nu un déficit de mor­tal­ité durant la péri­ode (oui, il y en a), sans impos­er d’assignation à domi­cile. Par exem­ple le Japon, Taïwan, le Dane­mark. Inverse­ment, nous n’irions pas au Koweït, en Équa­teur ni au Pérou. Mais la France n’est pas telle­ment plus attrayante. Et l’Espagne a été le pays qui a con­nu la plus grave sur­mor­tal­ité, 40 %, alors qu’elle est aus­si le pays qui a le plus con­finé ses habi­tants… pour déclar­er finale­ment ce con­fine­ment incon­sti­tu­tion­nel, et pro­pos­er un rem­bourse­ment des amendes à ses citoyens.

Qu’est-ce qui vous a sur­pris dans cette enquête ? 
N. M.
 J’ai été très éton­né de voir qu’aucun grand média, mais égale­ment qu’aucune équipe de recherche, en France et même, sauf erreur, en Europe, ne se soit intéressé à dress­er un bilan de cette péri­ode du point de vue non pas san­i­taire, mais régle­men­taire. Il y a pour­tant beau­coup de leçons à tir­er de cette expéri­ence, car nous ne sommes pas à l’abri d’une nou­velle pandémie.

Par ailleurs, avec le recul, on con­state que ce con­fine­ment, qui était accep­té car il con­cer­nait tout le monde quels que soient sa classe sociale, son âge, son niveau de revenu, son lieu de rési­dence, fut en fait rel­a­tive­ment iné­gal­i­taire dans ses modal­ités d’application, du fait de la grande lib­erté lais­sée aux autorités locales et aux forces de l’ordre.

Enfin, en tant qu’historien spé­cial­iste de la guerre de 14–18, j’ai déjà étudié une telle expéri­ence d’obéissance à grande échelle. Et j’ai été sur­pris qu’une nou­velle forme d’union sacrée jus­ti­fi­ant sus­pen­sion des lib­ertés et gou­verne­ment sans con­trôle ait pu se répéter presqu’un siè­cle après à l’identique. 


À lire L’Attestation. Une expéri­ence d’obéissance de masse, 2020, Théo Boulakia et Nico­las Mar­i­ot, Édi­tions Anamosa, sep­tem­bre 2023, 400 p., 25 euros.

Pour aller plus loin
Retrou­vez l’enquête “La vie en con­fine­ment” (Vico), ses sources, ses méth­odes mais aus­si des analy­ses sta­tis­tiques ou encore des vidéos sur https://l‑attestation.github.io/

Notes

[1] Nico­las Mar­i­ot est his­to­rien et soci­o­logue, directeur de recherche au Cen­tre européen de soci­olo­gie et de sci­ence poli­tique de la Sor­bonne (CNRS/EHESS/Université Pan­théon-Sor­bonne).

[2] Théo Boulakia est doc­tor­ant en soci­olo­gie au Cen­tre Mau­rice Halb­wachs (CNRS/EHESS/ENS-PSL).

[3] Nous sommes en guerre” : le ver­ba­tim du dis­cours d’Emmanuel Macron (LeMonde.fr, 16 mars 2020).

[4] Financée par l’Agence nationale de la recherche. https://l‑attestation.github.io/sources-francaises.html

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