Guerre contre l’Iran : l’IA sur le champ de bataille

Iran- EPA

Une guerre de plus engagée par le cou­ple Israël-Etats Unis. Les deux, cham­pi­ons auto­proclamés de l’IA à tous les étages l’u­tilisent encore mas­sive­ment pour ce con­flit.

Avec une thèse men­songère : l’IA leur per­me­t­trait de sélec­tion­ner de façon chirur­gi­cale des cibles (les prin­ci­paux dirigeants par exem­ple) avec moins de morts civiles. Or ce n’est pas ce qui s’est con­fir­mé à Gaza ni ailleurs, au con­traire ces tech­nolo­gies se révè­lent meu­trières, voire géno­cidaires.

Un arti­cle de Médi­a­part fait une analyse de l’emploi de ces tech­nolo­gies dans la guerre déclenchée con­tre l’I­ran, dont nous reprenons des extraits ci-dessous, en y inté­grant des liens vers d’autres arti­cles du site relat­ifs à la guerre con­tre les gaza­ouis.

Claude, l’outil de la société Anthrop­ic, a été util­isé pour bom­barder l’Iran. Pour­tant, l’entreprise vient d’être ban­nie par Don­ald Trump parce que son PDG s’oppose à ce que l’IA se plie à tous les désirs du pou­voir. Des préven­tions mis­es de côté par Ope­nAI et Elon Musk.

Au cœur de la guerre, l’ombre de l’intelligence arti­fi­cielle. Quelques heures à peine après le début des frappes israé­lo-états-uni­ennes sur l’Iran, le Wall Street Jour­nal et le site d’information Axios indi­quaient que l’armée améri­caine a util­isé Claude, le moteur d’IA généra­tive de l’entreprise Anthrop­ic, pour plan­i­fi­er l’attaque lancée same­di 28 févri­er. Cela mon­tre que l’IA généra­tive a large­ment dépassé le statut de gad­get con­ver­sa­tion­nel.

Anthrop­ic est la pre­mière entre­prise d’IA à être asso­ciée aux opéra­tions du départe­ment de la défense (ou départe­ment de la guerre, comme il a été rebap­tisé en sep­tem­bre). Elle a déjà par­ticipé à la pré­pa­ra­tion de l’enlèvement du prési­dent vénézuélien Nicolás Maduro le 3 jan­vi­er, d’après le Wall Street Jour­nal.

Claude serait relié aux out­ils de Palan­tir, la firme de “big data” fondée par Peter Thiel et util­isée depuis des années par les ser­vices de ren­seigne­ment des États-Unis pour analyser les opéra­tions à venir et iden­ti­fi­er des cibles. Palan­tir est régulière­ment créditée d’avoir per­mis de localis­er Ous­sama Ben Laden, tué au Pak­istan en 2011. En Iran, les out­ils tech­nologiques états-uniens auraient par­ticipé au ren­seigne­ment, de nou­veau à l’identification de cibles, mais aus­si à des sim­u­la­tions de scé­nar­ios d’affrontements.

Sur son réseau Truth Social, Don­ald Trump a ordon­né à toutes les agences fédérales de cess­er immé­di­ate­ment d’utiliser Claude, dénonçant Anthrop­ic comme une entre­prise dirigée par des “cinglés de gauche”, n’ayant “aucune idée de ce qu’est le monde réel”[Les États-Unis] ne per­me­t­tront jamais à une entre­prise rad­i­cale de gauche et woke de dicter la manière dont notre grande armée mène et gagne les guer­res.

Dans un mes­sage pub­lié sur le réseau social X, le secré­taire à la défense, Pete Hegseth, a déclaré qu’Anthrop­ic était désor­mais vue comme un “risque pour la chaîne d’approvisionnement” mil­i­taire, deman­dant que les four­nisseurs et sous-trai­tants de l’armée ne tra­vail­lent plus avec elle. “Les com­bat­tants améri­cains ne seront jamais pris en otage par les caprices idéologiques des géants de la tech­nolo­gie”, a‑t-il lancé.

Dès jan­vi­er, en annonçant que le Pen­tagone tra­vaillerait avec xAI, l’entreprise d’Elon Musk, Pete Hegseth avait assuré qu’il “n’utiliserait pas de mod­èles d’IA qui n’autorisent pas à faire la guerre”. C’est en effet peu après l’enlèvement de Nicolás Maduro que les rela­tions se sont ten­dues entre le pou­voir états-unien et Dario Amod­ei, le dirigeant et fon­da­teur d’Anthrop­ic. L’entreprise avait pour­tant obtenu à l’été 2025 un con­trat de 200 mil­lions de $ (170 mil­lions d’€) avec l’administration.

Mais après l’opération vénézuéli­enne, qui a con­duit à plusieurs bom­barde­ments, son PDG a com­mencé à faire savoir de plus en plus bruyam­ment qu’il était mal à l’aise avec le fait que son out­il soit util­isé pour “faciliter la vio­lence”, pro­duire ou guider des armes, ou assur­er une sur­veil­lance de masse, des activ­ités inter­dites par les lignes de con­duite offi­cielles d’Anthrop­ic.

Dans un nom­bre restreint de cas, nous pen­sons que l’IA peut nuire aux valeurs démoc­ra­tiques plutôt que de les défendre. Dario Amod­ei, patron d’Anthrop­ic

Dario Amod­ei a pro­gres­sive­ment assumé la posi­tion soli­taire de leader de la tech s’opposant à Don­ald Trump, quand tous les autres ont fait allégeance au prési­dent dès le début de son deux­ième man­dat. Il s’en est encore expliqué dans un com­mu­niqué, répon­dant à un ulti­ma­tum du Pen­tagone lui inti­mant de don­ner accès à l’administration à toutes les capac­ités de Claude, quel qu’en soit le but, du moment qu’il restait can­ton­né au très large champ légal défi­ni aux États-Unis par l’expression “à toutes fins légales” (“all law­ful pur­pos­es”).

L’entrepreneur a fait de “la sur­veil­lance intérieure de masse et des armes com­plète­ment autonomes(voir robots tueurs, con­testées par la cam­pagne inter­na­tionale Stop Killer Robotsdeux lignes rouges absolues“Nous n’avons jamais eu d’objections à l’égard d’opérations mil­i­taires par­ti­c­ulières. […] Cepen­dant, dans un nom­bre restreint de cas, nous pen­sons que l’IA peut nuire aux valeurs démoc­ra­tiques plutôt que de les défendre. Cer­taines util­i­sa­tions dépassent tout sim­ple­ment les lim­ites de ce que la tech­nolo­gie actuelle peut réalis­er de manière sûre et fiable”, insiste le dirigeant d’Anthrop­ic.

Ses réserves sont donc loin d’être général­isées, et n’empêchaient en rien le Pen­tagone de s’appuyer large­ment sur Claude. Mais elles ont suf­fi au pou­voir trump­iste pour s’être sen­ti défié. Signe que les out­ils d’IA sont déjà large­ment imbriqués avec son mod­èle opéra­tionnel, l’armée a néan­moins recon­nu qu’il lui faudrait six mois pour couper les liens avec Claude.

Dans l’intervalle, les con­cur­rents fon­cent. Le déploiement de xAi annon­cé en jan­vi­er est désor­mais opéra­tionnel. Mais surtout, Sam Alt­man, le PDG d’Ope­nAI, créa­teur de Chat­G­PT et prin­ci­pal con­cur­rent d’Anthrop­ic, a annon­cé qu’il avait signé un accord avec le Pen­tagone. Selon lui, cet accord inclut pour­tant “l’inter­dic­tion de la sur­veil­lance mas­sive nationale et prône une “respon­s­abil­ité humaine” dans les sys­tèmes d’armes autonomes.

Des dizaines d’employé·es de la Sil­i­con Val­ley et des entre­pris­es d’IA ont publique­ment pris le par­ti de Dario Amod­ei, devenu la fig­ure du refus des lubies trump­istes. Une grosse cen­taine de salarié·es de Google ont signé une péti­tion en sa faveur, tout comme des dizaines chez Ama­zon, Microsoft (action­naire prin­ci­pal d’Ope­nAI), Google et… Ope­nAI, dans une let­tre ouverte.

Qu’ils et elles soient à l’aise ou pas avec cette idée, les salarié·es du monde de l’IA doivent pour­tant admet­tre que les out­ils qu’ils et elles dévelop­pent font désor­mais par­tie du champ de bataille. Avec les risques que cela com­porte.

Comme l’ex­pli­quait l’Insti­tut français des rela­tions inter­na­tionales (Ifri) dès avril 2024, en s’appuyant sur les révéla­tions des médias israéliens +972 et Local Call, divers logi­ciels d’IA ont appuyé l’armée israéli­enne à Gaza, notam­ment en présélec­tion­nant des cibles pour les bom­barde­ments et en désig­nant des dizaines de mil­liers de per­son­nes comme com­bat­tants ou mil­i­tants du Hamas et du Jihad islamique (voir notre arti­cle sur les dif­férentes IA mobil­isées par l’ar­mée israéli­enne).

L’armée israéli­enne revendique l’u­til­i­sa­tion de ce type d’outils depuis 2021. Dans cer­tains cas, le sol­dat œuvrant “avec” l’IA a seule­ment vingt sec­on­des pour s’assurer que la cible désignée par la machine est bien légitime. Plusieurs sources affir­ment que l’armée israéli­enne a con­science que son sys­tème peut faire jusqu’à 10 % d’erreurs.

L’IA actuelle n’est tout sim­ple­ment pas fiable ; des erreurs seront inévitable­ment com­mis­es. Cer­taines coûteront des vies, d’autres en coûteront beau­coup, résume l’une des voix cri­tiques de l’IA les plus con­nues des États-Unis, l’universitaire spé­cial­iste des sci­ences cog­ni­tives Gary Mar­cus.

À ce “prob­lème tech­nique”, le chercheur ajoute un sérieux prob­lème moral” Les mil­i­taires pour­raient bien vouloir utilis­er l’IA pour se décharg­er de leur respon­s­abil­ité morale[…] Com­bi­en de vic­times civiles sont accept­a­bles ? Quel taux d’erreur est admis­si­ble ? L’IA peut suiv­re un ensem­ble de critères (avec plus ou moins de pré­ci­sion selon la qual­ité des algo­rithmes et des don­nées), mais ce sont les humains qui fix­ent ces critères.”

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