Difficultés avec le numérique : mesures belge ou française ?

Pren­dre la bonne mesure des dif­fi­cultés des humains par rap­port à la numéri­sa­tion accélérée de nos vies devient décisif pour y apporter des répons­es per­ti­nentes. Or l’é­cart entre les mesures français­es (15 à 17% de la pop­u­la­tion “souf­frirait d’il­lec­tro­n­isme”) et belges (40% des out­re-quiévrains seraient en “vul­néra­bil­ité numérique”) amè­nent à des con­stats rad­i­cale­ment dif­férents.

Le terme usité en France – que l’on trou­ve très stig­ma­ti­sant – est
illec­tro­n­isme”, qui désigne “la sit­u­a­tion d’une per­son­ne ne pos­sé­dant pas les com­pé­tences numériques de base (rechercher des infor­ma­tions en ligne, com­mu­ni­quer en ligne, utilis­er des logi­ciels, pro­téger sa vie privée, résoudre des prob­lèmes en ligne) ou ne se ser­vant pas d’Internet (inca­pac­ité ou impos­si­bil­ité matérielle de l’utiliser dans les trois derniers mois)”.

On peut déplor­er la mesure mécan­iste d’un hand­i­cap social, cul­pa­bil­isant pour l’in­di­vidu là où il faudrait au con­traire définir une poli­tique publique bien plus ciblée en fonc­tion de critères dif­féren­ciés pour espér­er la réduire. Est-ce cette absence d’analyse qui con­duit au dés­in­vestisse­ment de l’E­tat français dans la médi­a­tion numérique ?

Les belges, eux, cherchent à iden­ti­fi­er ceux qui “restent en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité numérique, en rai­son de faibles com­pé­tences numériques ou de non-util­i­sa­tion d’internet, déf­i­ni­tion qui nous parait plus bien­veil­lante, moins dis­crim­i­nante. Et qui aboutit à une mesure sta­tis­tique bien plus large, à nos yeux plus à même de pren­dre en compte les prob­lèmes de l’ensem­ble de la pop­u­la­tion dans son usage du numérique, notam­ment vis à vis des admin­is­tra­tions !

Les études belges, qui ont leurs lim­ites (elles s’ar­rê­tent à 75 ans, ce qui mécanique­ment lim­ite la mesure du prob­lème), veu­lent s’in­téress­er à dif­férentes caté­gories selon le sexe, les niveaux de revenu, de for­ma­tion et la sit­u­a­tion par rap­port à l’emploi, à la san­té et au hand­i­cap, la sit­u­a­tion famil­iale et l’isole­ment, l’âge…

Ain­si pour les plus jeunes (les dig­i­tal natives qui, par ce rac­cour­ci abusif seraient cen­sés à l’aise avec le numérique car ils tapo­tent très vite), une par­tie de l’é­tude leur est dédiée (ver­sion 2022, en léger pro­grès en 2023). Elle con­clut qu’un tiers d’en­tre eux sont en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité numérique, notam­ment face aux for­mu­laires et arbores­cences com­plex­es.

C’est en fait un baromètre à dif­fu­sion régulière (la 3e édi­tion est parue en 2024, édité par la Fon­da­tion Roi Bau­doin (insti­tu­tion phil­antropique qui “vise à pro­duire des change­ments durables et posi­tifs dans la société, en Bel­gique, en Europe et ailleurs dans le monde”), élaboré par des chercheurs … financés par la loterie nationale !

L’analyse des don­nées ain­si col­lec­tées débouche sur un diag­nos­tic qui inclut la néces­sité de main­tenir “des alter­na­tives de qual­ité aux ser­vices numériques, telles que des con­tacts en face à face ou par télé­phone”.

Ce qui s’est traduit dans un décret pris en Wal­lonie en novem­bre 2024 … sous la pres­sion du mou­ve­ment belge “L’hu­main d’abord. Ce dernier con­tin­ue pour obtenir des dis­po­si­tions sem­blables dans la région brux­el­loise et en Flan­dre.

Nous avons invité Daniel Flink­er, l’un des ani­ma­teurs de la cam­pagne belge L’hu­main d’abord, lors de notre action avec La Quad­ra­ture du net et Chang­er de cap à Villeur­banne (avec le sou­tien de la ville) en jan­vi­er 2025 (pod­casts des différent.es intervenant.es, dont Daniel). Nous pour­suiv­rons cette action par un nou­veau rassem­ble­ment (en févri­er 2026 ?) avec des asso­ci­a­tions, syn­di­cats pour organ­is­er des actions reven­dica­tives sur ce même sujet en France.

Le Zoom (syn­thèse du rap­port) ci-dessous

La grande enquête qui fait référence (dans les dif­férentes études parues depuis) est celle de l’INSEE de 2021, ce qui com­mence à dater… Elle est certes critériée selon l’âge, le sexe, le niveau de diplôme, le niveau de vie, mais aboutit glob­ale­ment à des taux bien plus faibles que dans l’en­quête belge (sauf pour les plus de 75 ans, non mesurés en Bel­gique).

L’analyse par com­pé­tences numériques de base, suc­cincte, ne per­met pas vrai­ment une prise en compte ciblée.

Parce que cette étude de l’IN­SEE se situ­ait dans le cadre d’une
enquête européenne tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion auprès des ménages (TIC), une carte com­par­a­tive pour toute l’Eu­rope est pro­duite, flat­teuse pour la France. Mais est-elle valide ? Les proces­sus de mesure sont-ils vrai­ment iden­tiques ? La com­para­i­son avec la seule étude belge con­duit à en douter.

L’Ar­com (autorité de régu­la­tion de la com­mu­ni­ca­tion audio­vi­suelle et numérique) édite de son côté un Baromètre du numérique en col­lab­o­ra­tion avec l’Ar­cep (autorité de régu­la­tion des com­mu­ni­ca­tions élec­tron­iques, des postes et de la dis­tri­b­u­tion de la presse), le CGE (con­seil général de l’économie) et l’Anct (agence nationale de la cohé­sion des ter­ri­toires). Il est réal­isé par le Cre­doc (cen­tre de recherche pour l’é­tude et l’ob­ser­va­tion des con­di­tions de vie).

S’il mul­ti­plie les points d’ob­ser­va­tion sur les pra­tiques du numérique, son pos­i­tivisme dans les pro­grès sup­posés de la pop­u­la­tion et son approche con­sumériste n’en fait pas un bon out­il de mesure des dif­fi­cultés face au numérique.

Ver­sion com­plète et chiffres clés du Baromètre du numérique 2022 (dernière édi­tion)

Par ailleurs, l’Agence nationale de lutte con­tre l’il­let­trisme (ANCLI) pro­duit ses pro­pres don­nées par son “Obser­va­toire de l’illettrisme et de l’illectronisme”. Selon son enquête for­ma­tion tout au long de la vie (2022) : s’agissant du recours à Inter­net, les per­son­nes en dif­fi­culté avec l’écrit entre­pren­nent net­te­ment moins de démarch­es admin­is­tra­tives seules sur inter­net que le reste de la pop­u­la­tion (61% con­tre 85%). 39 % d’en­tre elles n’ont entre­pris aucune démarche admin­is­tra­tive sur Inter­net en autonomie con­tre 15 % pour le reste de la pop­u­la­tion.

Cette agence relaie aus­si une série d’en­quêtes ter­ri­to­ri­ales (par exem­ple pour Auvergne-Rhône-Alpes en 2022). Elle fait aus­si le lien vers une carte en ligne de la Med­num (coopéra­tive nationale des acteurs de l’in­clu­sion et la médi­a­tion numérique) sur les fragilités numériques des ter­ri­toires.