Gaza, Ukraine… Quand la technologie exacerbe l’horreur de la guerre

Sans estimer qu’il y aurait de “bonnes guer­res” ou de “bonnes armes”, on peut penser que les “robots tueurs”, l’IA asso­ciée aux bom­barde­ments “ciblés” etc posent un prob­lème moral sup­plé­men­taire.

Déjà, la guerre con­tre l’Irak de 2003 avait con­duit à une avalanche tech­nologique, et à une déréal­i­sa­tion de l’impact de cer­tains actes guer­ri­ers (bombes à frag­men­ta­tion qui n’ex­plosent pas tout de suite et dont les civils, surtout les enfants, sont majori­taire­ment vic­times ; “bombes à ura­ni­um appau­vri” qui con­t­a­mi­nent pour des années les eaux et ter­res ain­si bom­bardées). Des films hol­ly­woo­d­i­ens nous mon­traient aus­si ces séances de tuerie à dis­tance où un mil­i­taire, instal­lé con­fort­able­ment aux Etats-Unis, pilotait par “joy­stick” un mis­sile de croisière pour tuer un ter­ror­iste sup­posé qu’il voy­ait en vidéo. Une guerre “chirur­gi­cale” qui ne nous mon­trait pas les “vic­times col­latérales”.

La guerre en Ukraine, moins doc­u­men­tée (voir Les deux camps de la guerre 
rus­so-ukraini­enne utilisent des tech­nolo­gies nou­velles et anci­ennes pour faire la guerre
[en anglais], et vraisem­blable­ment plus proche des mas­sacres indus­triels de la “grande” guerre de 1914–1918, avec des tranchées et des batailles “au corps à corps”), et surtout celles menées par Israël à Gaza, en Cisjor­danie, au Liban, en Syrie, nous font bas­culer plus avant dans l’horreur tech­nologique de la guerre sous IA.

Comme le souligne un arti­cle de Médi­a­part, cer­taines armes autre­fois con­sid­érées comme inac­cept­a­bles sur le plan éthique, voire inter­dites par des dizaines de pays, sont désor­mais large­ment employées, sou­vent guidées par des algo­rithmes. Sans que cela sem­ble causer d’émoi plané­taire.

Ain­si des drones kamikazes, conçus pour vol­er au-dessus d’un champ de bataille, y repér­er des cibles poten­tielles, puis plonger sur elles pour les détru­ire à l’aide d’explosifs embar­qués. L’armée ukraini­enne équipe ain­si des drones ven­dus sur Inter­net avec des charges explo­sives ; l’armée russe lance quo­ti­di­en­nement ses drones Sha­hed iraniens et leurs 40 kilos d’explosifs sur les grandes villes ukraini­ennes ; les drones minia­tures israéliens frap­pent Gaza ou la Cisjor­danie

L’Europe (dans le cadre de ses pro­grammes de recherche Hori­zon qui veu­lent équiper Fron­tex pour “com­bat­tre l’immigration illé­gale”), comme la France (qui va con­sacr­er 5 mil­liards d’euros au développe­ment de ses drones et robots d’ici à 2030), s’équipent aus­si. La loi de pro­gram­ma­tion mil­i­taire adop­tée par le Par­lement français en août 2023 explique froide­ment que les drones kamikazes “apporteront per­for­mance, pré­ci­sion et létal­ité avec un rap­port coût-effi­cac­ité favor­able”.

Pour­tant, le général François Lecoin­tre, alors chef d’état-major des armées français­es, déclarait en juin 2021 devant l’Assemblée nationale que “l’emploi de muni­tions rôdeuses n’est pas accept­able d’un point de vue éthique. Plus la dis­tance avec la cible à détru­ire est grande, plus le ques­tion­nement éthique importe.” Et la France par­tic­i­pait encore en avril 2024 à la Con­férence inter­na­tionale con­tre les “robots-tueurs, organ­isée à Vienne par l’ONU.

Le 22 décem­bre 2023, 152 pays ont voté en faveur d’une réso­lu­tion de l’Assem­blée générale des Nations unies sur les dan­gers des sys­tèmes d’armes autonomes (qui pour­rait aboutir à un traité sous égide de l’ONU en 2026), ces killer robots qui sélec­tion­nent et attaque­nt des cibles sans aucune inter­ven­tion humaine. Ces robots tueurs sont dénon­cés depuis plusieurs années par une cam­pagne inter­na­tionale, ini­tiée dès 2013 mais qui a eu assez peu d’écho en France. Pour beau­coup de spé­cial­istes, ils sont déjà mas­sive­ment à l’oeuvre en Ukraine et à Gaza…

Nous l’avons large­ment doc­u­men­té sur ce site, à par­tir des infor­ma­tions du site israé­lo-pales­tinien +972 (qui reçoit des infos de cer­tains agents des ren­seigne­ments israéliens), Israël utilise des logi­ciels qui s’appuient large­ment sur l’intelligence arti­fi­cielle pour définir des “cibles à élim­in­er.

L’un de ces pro­grammes, Laven­der, attribue à chaque Gazaoui·e une note en fonc­tion de sa prox­im­ité pré­sumée avec le Hamas. En effet, les forces israéli­ennes sur­veil­lent et fichent depuis des années toute la pop­u­la­tion de ce ter­ri­toire. Cette note sert ensuite pour pro­pos­er une cible au canon­nier, pen­dant une ving­taine de sec­on­des. La plu­part du temps, ce dernier déclenche le tir sans réfléchir. D’autres sys­tèmes d’IA y sont déployés (voir notre arti­cle Gaza : tuerie par IA) dont Where’s Dad­dy ? (Où est papa ?) pour suiv­re les indi­vidus ciblés jusqu’à leur entrée dans la rési­dence de leur famille, là où tous pour­ront être abat­tus en une seule fois…

Des sys­tèmes sim­i­laires sont util­isés sur tous les fronts et murs, un peu partout dans le monde con­tre les minorités eth­niques, les migrants. Par exem­ple en Europe sous l’égide de Fron­tex ou des Etats (voir notre arti­cle Face aux migrant·es, l’UE (et la France) sys­té­ma­tisent l’IA), où des pro­grammes de recherche sur le sujet ont été lancés dès 2016.

Un com­bat con­tre l’IA util­isée dans les guer­res peut s’in­scrire dans la cam­pagne Stop killer robots. “Au début, les dis­cus­sions étaient surtout prospec­tives”, détaille le poli­tiste Cyril Magnon-Pujo (uni­ver­sité Lumière Lyon 2). “Puis, autour de 2019–2020, tout le monde a com­pris que ce n’était plus si prospec­tif : l’enjeu mil­i­taire était con­cret, ces armes se dévelop­paient plus vite que prévu”.

Une cam­pagne d’une trentaine d’années a été menée, avec suc­cès à l’époque, par divers­es ONG :

- con­tre les mines antiper­son­nelles : conçues pour se déclencher au pas­sage d’une ou plusieurs per­son­nes, elles restent enfouies et explosent sou­vent des années après la fin des con­flits. Elles ont été inter­dites en 1997 par la con­ven­tion d’Ottawa, signée par 133 États.

- con­tre les bombes à sous-muni­tions : sortes de con­teneurs qui lâchent une mul­ti­tude de petites bombes, avec une pré­ci­sion aléa­toire, et qui n’explosent pas tou­jours sur le moment. Inter­dites en 2008 par la con­ven­tion d’Oslo signée par 94 États.

- les deux étaient déjà inté­grées dans la “Con­ven­tion sur cer­taines armes clas­siques”, adop­tée par l’ONU dès le 10/10/1980, réac­tu­al­isée régulière­ment.

Ce monde sans mines , qui a pen­dant un temps sem­blé con­stituer un tabou (“on était un peu con­sid­éré comme infréquentable si on avait recours à des armes con­sid­érées comme inac­cept­a­bles morale­ment par la com­mu­nauté inter­na­tionale”, d’après Lau­re de Roucy-Rochegonde, de l’IFRI) sem­ble désor­mais ignoré par les pays bel­ligérants, mais aus­si par cer­tains sig­nataires…

Et les bom­barde­ments aveu­gles et mas­sifs de zones urbaines ont repris à Idlib, Alep, Raqqa, Donet­sk, Mar­i­oupol, Gaza, Rafah, Bey­routh… L’ONG lyon­naise Hand­i­cap Inter­na­tion­al, a actu­al­isé sa péti­tion stop-bomb­ing

Car la “pré­ci­sion chirur­gi­cale” promise par les nou­velles tech­nolo­gies de guidage (large­ment pilotées par IA) ne se véri­fie pas sur les ter­rains de guerre : d’une part les kits de guidage très sophis­tiqués élaborés par les États-Unis ne sont en fait pas livrés à leur client israélien car jugés trop coû­teux. D’autre part ce dernier tolère cynique­ment un taux d’er­reur d’au moins 10% (“garbage tar­gets” ou cibles poubelles) car il fait par­tie de sa stratégie de dis­sua­sion par la peur (et entre dans la volon­té géno­cidaire de plusieurs décideurs). CNN, en décem­bre 2023, citait le ren­seigne­ment mil­i­taire améri­cain qui estime que 45 % des muni­tions util­isées à Gaza sont des “dumb bombs” (bombes stu­pides), qui suiv­ent une sim­ple tra­jec­toire bal­is­tique et ont une marge d’erreur d’environ 100 mètres, par oppo­si­tion aux “smart bombs” (bombes intel­li­gentes), qui ont un sys­tème de guidage et un ray­on de pré­ci­sion de 10 mètres.

Nom­bre d’États aujourd’hui ne veu­lent plus encadr­er la guerre par des con­ven­tions inter­na­tionales con­traig­nantes et oblig­a­toires, comme ce fut le cas à la fin de la guerre froide, relève Cyril Magnon-Pujo (uni­ver­sité Lumière Lyon 2).

Plus large­ment, les grands con­flits sont presque tou­jours l’occa­sion de dévelop­per de nou­velles armes, qui finis­sent sou­vent par être adop­tées, si ce n’est util­isées, pour de bon, quand bien même elles étaient jugées morale­ment prob­lé­ma­tiques lors de leur appari­tion : avions de chas­se et chars d’assaut pen­dant la Pre­mière Guerre mon­di­ale, bombe atom­ique pen­dant la Sec­onde…

Mais les con­tre-exem­ples exis­tent. Les armes chim­iques, large­ment util­isées sur les champs de bataille européens pen­dant la Pre­mière Guerre mon­di­ale, ne l’ont plus été pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale (excep­té dans les camps de con­cen­tra­tion). Et si la guerre accélère le développe­ment d’armes, c’est aus­si le moment où le monde entier les voit à l’œuvre dans leurs pos­si­bles hor­reurs.

Des mines antiper­son­nelles en ex-Yougoslavie au napalm au Viet­nam, le fait de les voir en action peut pouss­er à plaider pour leur inter­dic­tion.

L’ONU, ce “machin” si sou­vent dénon­cé pour son inac­tion (mais bien seul à doc­u­menter le géno­cide en cours à Gaza) peut aus­si, par ses ques­tion­nements sur un sujet pré­cis, con­tribuer à exercer une pres­sion sur les Etats “de bonne foi” (voir rap­port ONU sur les armes autonomes, relayé par Stop Killer Robots).

Quant aux États qui pèsent pour empêch­er toute régu­la­tion, ils pour­raient être con­tournés à force de créa­tiv­ité. Pour éviter les blocages russ­es sur les armes autonomes, plusieurs États, dont l’Autriche, ont eu une idée : “sor­tir” le sujet de l’arène où il est actuelle­ment blo­qué, la CCAC, pour le porter au sein de l’Assemblée générale des Nations unies, qui ne fonc­tionne pas au con­sen­sus mais à la majorité, et où un pays ne peut donc pas tout blo­quer. Cette propo­si­tion de réso­lu­tion autrichi­enne pour­rait être exam­inée début novem­bre 2024.

Com­man­dez sur Ama­zon” : com­ment les géants de la tech­nolo­gie stock­ent des don­nées mas­sives pour la guerre d’Is­raël (site +972, en anglais, 4/08/2024)

Israël et La Cyber-Guerre, sur les traces de l’unité 8200 (site Lun­di matin, 8/10/2024)

Coloni­sa­tion en Cisjor­danie : la stratégie des collines (Arte, 2024)

Gaza devant l’histoire, avec Enzo Tra­ver­so (Blog Médi­a­part, 31/10/2024)