Pendant ce temps, l’insupportable quotidien de Gaza

Camp de Jabalia © 2025 UNRWA Pho­to : Hus­sein Jaber/Wikimedia

On ne par­le plus trop de Gaza. Israël, fau­teur de guerre, l’a éten­due depuis en Cisjor­danie, au Liban, en Syrie, dernière­ment en Iran avec l’ap­pui des Etats-Unis et la com­plic­ité de plusieurs états européens, dont la France.

Mais, à Gaza, le mas­sacre, le géno­cide, se pour­suit. Le jour­nal­iste Rami Abou Jamous, dans son livre “Gaza, Vie”, racon­te com­ment lui et ses proches ten­tent de s’habituer à la “demi-vie” de mis­ère et d’humiliation dans les camps de tentes, sous la men­ace con­stante des bombes. Des réc­its directs et sen­si­bles sur la peur, le dénue­ment et la débrouille. Mais c’était avant la famine organ­isée… Arti­cle du site Ter­restres du 21 juin, tou­jours d’in­sup­port­able actu­al­ité.

Nous sommes en train de vivre un géno­cide, ce mot que beau­coup de gens refusent d’employer parce qu’ils con­sid­èrent qu’il est réservé à un seul peu­ple. Moi, je peux vous dire qu’on est en train de vivre un gazacide, un palestinocide, un géno­cide “spé­cial Pales­tiniens”, “spé­cial Gaza­ouis”, avec des méth­odes de tuerie et des boucheries comme on n’en a jamais vu : bom­barde­ments 24 heures sur 24, jour et nuit. Un arse­nal mil­i­taire inédit qui tue les gens dans leurs maisons, sous leurs tentes, dans les écoles, les hôpi­taux, dans la rue. Des déplace­ments for­cés d’un quarti­er à l’autre, du nord vers le sud, de l’ouest vers l’est, de l’est vers l’ouest, de l’ouest vers le sud. Affamer les gens, anéan­tir le sys­tème de san­té, laiss­er mourir lente­ment, sans soins, les patients atteints de mal­adies graves et les blessés.

“Obei­da est mort. Il avait 18 ans”, chronique de Rami Abou Jamous parue dans Ori­en­tXXI le 17 juin 2025

Bom­barde­ments, assas­si­nats, famine… À Gaza, la sit­u­a­tion est insup­port­able. Ce print­emps, de plus en plus de médias français le recon­nais­saient – jusqu’à ce que l’attention ne se détourne vers l’Iran suite aux frappes israéli­ennes. Mais il y a bien longtemps que la sit­u­a­tion est insup­port­able. Le jour­nal­iste Rami Abou Jamous en témoigne dans ses chroniques régulières pour le site Ori­en­tXXI et dans deux livres. Le pre­mier, Jour­nal de bord de Gaza, est un recueil de ces chroniques paru chez Libertalia/OrientXXI en 2024 (nous en avions pub­lié un extrait ici). Le sec­ond s’appelle Gaza, Vie. L’histoire d’un père et de son fils, il a été écrit en col­lab­o­ra­tion avec Lilya Melkon­ian et est paru chez Stock en mars dernier. L’extrait qui suit en est tiré (pp. 121–134).

Les semaines passent et la vie à Rafah est de plus en plus intense. Je sens que je change, comme la plu­part des déplacés. Les mêmes doutes, les mêmes craintes. Et, inéluctable­ment, avec le temps, nous accep­tons l’inacceptable, nous nous habituons à cette nou­velle vie d’humiliations.

[Ma com­pagne] Sabah et moi avons le sen­ti­ment para­dox­al d’être davan­tage en sécu­rité, par­fois la guerre sem­ble der­rière nous, puis les mau­vais­es nou­velles nous rat­trapent. Pas un jour ne passe sans qu’on nous en annonce. Tel ami est mort à Khan Younès. Tel autre voisin de Gaza Ville aus­si. Tel mem­bre de la famille de Sabah n’a pas survécu à un bom­barde­ment à Nous­seirat. Les drames s’enchaînent : j’apprends le décès de Bilal Jadal­lah, mon ancien asso­cié, avec qui j’avais fondé la Mai­son de la Presse. Il avait arrêté le fix­ing, et à force d’assister à des ren­con­tres de diplo­mates dans le cadre de ses fonc­tions, il avait dévelop­pé des ambi­tions poli­tiques. Je le con­sid­érais comme un grand frère. Nous nous sommes vus pour la dernière fois à la Mai­son de la presse et je me sou­viens qu’il s’inquiétait des con­séquences de la guerre sur l’avenir de la bande de Gaza. Il a été tué en essayant de se réfugi­er dans le Sud, comme nous. Je suis boulever­sé. Je ne peux décrire la tristesse qui nous envahit à mesure que nous apprenons le décès de ces êtres si chers à nos cœurs.

C’est comme si nous nagions en pleine mer et qu’un courant nous éloignait du rivage. Alors que nous essayons de garder la tête hors de l’eau, un tour­bil­lon sous-marin tente de nous couler. Par­fois, l’un de nous est pris dedans et som­bre vers les pro­fondeurs de la mort. Pen­dant ce temps-là, nous y restons coincés, en vie, mais tou­jours pris­on­niers. Lors de cette ten­ta­tive de survie, nous per­dons la pro­fondeur de nos émo­tions.

La ville de Rafah est à l’image de la sit­u­a­tion de la bande de Gaza. Elle change vite, et beau­coup. Jusqu’à présent il n’y a pas eu ici d’incursion ter­restre. C’est pour ça que nous avons choisi d’y pos­er nos valis­es plutôt qu’à Deir el-Bal­ah, comme un ami nous l’a pro­posé, ou chez un autre à Khan Younès. Mon pari, c’est que les Israéliens descen­dront du nord vers le sud de la bande de Gaza au fur et à mesure, et que Rafah sera la dernière ville à être ciblée. Vis­i­ble­ment nous ne sommes pas les seuls à le croire. Avec le temps, l’endroit se den­si­fie. À notre arrivée, à la fron­tière avec l’Égypte, le long du mur d’acier, de béton et de bar­belés, il n’y avait pas de déplacés. Les gens savaient qu’il ne fal­lait pas trop s’en approcher. Main­tenant qu’il n’y a plus de place dans l’enceinte de la ville, nous avons vu s’y ériger des tentes, des toits de tôle, des bâch­es. Chaque évac­u­a­tion d’une ville, récem­ment Nous­seirat, amène son lot d’habitants et de réfugiés d’autres zones qui vien­nent s’ajouter aux mil­liers d’exilés. Au début de la guerre, Gaza a été divisé en 2 300 blocs par les Israéliens, ces blocs leur ser­vant aujourd’hui à organ­is­er notre évac­u­a­tion. À ce moment-là une grande par­tie des habi­tants refu­saient de par­tir. Mais face aux tueries et aux « israé­leries », ils ont fini par s’y pli­er. Nous avons com­pris de quoi cette armée était capa­ble, et désor­mais, à la moin­dre instruc­tion, tout le monde accourt vers le Sud, où les gens s’entassent et sont humil­iés.

Chaque jour, je vois défil­er un flot con­tinu d’hommes, de femmes, de vieil­lards et d’enfants en char­rette, en bus, en camion ou à pied, qui, après avoir vécu les uns sur les autres à l’hôpital Al-Shi­fa ou dans les écoles de l’UNRWA, s’installent à Rafah. Pour cer­tains, c’est le troisième ou qua­trième déplace­ment. C’est ce qui est arrivé à mon ami Has­soun, le chauf­feur de Gaza Presse, mon vendeur de cos­mé­tiques. Après avoir dor­mi devant l’hôpital Al-Shi­fa, celui que je con­sid­ère comme mon petit frère s’est réfugié chez un ami à Nous­seirat, emmenant ses par­ents, son frère, sa femme et ses deux enfants. Il y avait son pro­pre loge­ment dans un immeu­ble où une soix­an­taine de per­son­nes s’étaient entassées. Puis Nous­seirat a été attaqué, il m’a donc appelé pour m’annoncer qu’il nous rejoindrait à Rafah. J’ai cher­ché en vain un loge­ment digne de ce nom pour eux. Ils ont fini par s’installer sous une tente. J’ai tout fait pour qu’ils y vivent dans de bonnes con­di­tions. Avec Has­soun, nous avons con­stru­it des toi­lettes à côté de la tente, pour que lui et sa famille aient leur intim­ité. Parce que dans ces camps de for­tune, tout le monde partage tout. Quel déchire­ment de voir les femmes et les enfants faire la queue nuit et jour pour soulager leurs besoins, pren­dre une douche ou espér­er recevoir de l’aide human­i­taire. Dans une société comme la nôtre, c’était incon­cev­able il y a peu de temps. Encore une humil­i­a­tion. Nous avons donc creusé der­rière la tente de la famille de Has­soun, puis nous avons cher­ché un pan­neau solaire afin qu’ils aient un peu d’électricité, pour leur éviter l’interminable file d’attente dans les écoles ou les hôpi­taux – où l’on trou­ve tou­jours de l’électricité pour recharg­er les porta­bles, les lam­pes torch­es ou les bat­ter­ies de sec­ours. Nous l’avons payé 1 200 shekels, con­tre 200 shekels avant la guerre. Un vrai busi­ness est en plein essor : pour gag­n­er un peu d’argent, les heureux pro­prié­taires d’un pan­neau solaire reven­dent aujourd’hui du courant – 1,35 euro la recharge du télé­phone portable.

Ensuite, nous avons déniché des tapis, des chais­es, des mate­las, des cou­ver­tures, une bat­terie de sec­ours pour ali­menter des LED. De façon sur­réal­iste, nous avons amé­nagé cette tente de 5 mètres car­rés – un bout de tis­su pour neuf per­son­nes qui ne pro­tège ni de la chaleur, ni du froid, ni des bombes – comme si nous achetions des meubles pour son nou­v­el apparte­ment. C’est la pre­mière fois que je me sens aus­si impuis­sant. J’en ai pleuré, je ne m’en remets pas. Je com­prends désor­mais la frus­tra­tion de mes frères exilés aux États-Unis, dés­espérés de ne pou­voir m’aider. Ils trans­fèrent régulière­ment de l’argent sur mon compte, mais les deux seules ban­ques de Rafah ont de moins en moins de liq­uid­ités. Au départ, nous pou­vions retir­er des espèces avec des mon­tants pla­fon­nés. Main­tenant, il n’y a plus du tout de liq­uide dans les dis­trib­u­teurs. Il faut pass­er par un réseau de bureaux de change, un cir­cuit par­al­lèle : con­tre un vire­ment, leurs pro­prié­taires nous don­nent de l’argent liq­uide, en prél­e­vant au pas­sage 20 ou 30 % de frais de ser­vice. Grâce à nos vire­ments, ils achè­tent des marchan­dis­es provenant d’Israël et d’Égypte qu’ils nous reven­dent ensuite à des prix exor­bi­tants. Il y a aus­si des Pales­tiniens qui prof­i­tent de la guerre.

Quelques semaines après notre arrivée à Rafah, la famille de Sabah elle aus­si nous a rejoints. Ses par­ents, ses frères et sœurs, cha­cun son con­joint et ses enfants. Au total une trentaine de per­son­nes. Ils sont par­tis de Nous­seirat après un mes­sage de l’armée israéli­enne leur deman­dant de quit­ter la ville. Ils souhaitaient pren­dre la route le lende­main mais les mas­sacres ont tout de suite été très intens­es. Ils ont donc décidé en urgence d’un départ pour Rafah en char­rette et à pied, en pleine nuit. Ce soir-là, il pleut des cordes, le réseau télé­phonique est coupé, et nous n’arrivons ni à les join­dre ni à les localis­er. Sans tente, la famille de Sabah passe une nuit dans la rue, sous la pluie. Quand nous les trou­vons, le lende­main, j’active mon réseau et me démène pour leur dénich­er une tente. Une petite tente qui, dans le reste du monde, servi­rait à faire du camp­ing à la plage ou à la mon­tagne. À Rafah, c’est devenu le rêve de toutes les familles gaza­ouies.

Évidem­ment, nous n’en trou­vons pas. Comme pour Has­soun, il n’y en a plus nulle part. Des bâch­es, du bois et des planch­es leur per­me­t­tront de se con­stru­ire un refuge. Voir ces abris de for­tune pouss­er partout est un véri­ta­ble choc pour nous. Nous n’avions jamais vu ça, mais avec le temps, nous nous y sommes mal­heureuse­ment habitués. Désor­mais, quand nous deman­dons à quelqu’un où il loge, nous ne nous atten­dons plus à ce qu’il donne l’adresse d’un apparte­ment. Nous savons qu’il va nous par­ler du garage, de la bâche, de la tente ou de l’école dans laque­lle il dort. C’est une guerre psy­chologique : nous habituer à ces demi-vies. Comme lors de la Nak­ba de 1948. À l’époque, les mil­ices juives, notam­ment les Haganah, avaient expul­sé la pop­u­la­tion pales­tini­enne de ses villes comme Haï­fa, Jaf­fa ou au nord du pays, vers des camps, sous des tentes. Ces tentes se sont ensuite trans­for­mées en toiles, en tôle, puis en dur. Aujourd’hui, ces lieux s’appellent des “camps de réfugiés”. Ceux par exem­ple de Yeb­na et de Fal­lou­ja sont en fait d’anciens vil­lages entiers qui ont été déplacés en 1948 et 1967. Mes grands-par­ents l’ont vécu. Aujourd’hui, à Gaza, nous revivons la même chose : les habi­tants de Cha­jaya, de Beit Hanoun ont tous dû par­tir, et s’installent tous ensem­ble dans un même lieu, côte à côte. Se con­naître entre réfugiés, c’est s’assurer une meilleure pro­tec­tion et du récon­fort. 75 % des Gaza­ouis sont des descen­dants de ces vic­times, sur­vivants de la Nak­ba de 1948 qui avaient fui les mas­sacres de ces mil­ices juives. Les descen­dants de ces mil­ices se sont trans­for­més en armée, et opèrent de la même manière.

L’histoire se répète devant mes yeux et je ne peux m’empêcher de faire cette com­para­i­son. J’y pense chaque fois que je regarde le vis­age de Sabah. À force de cuisin­er sur un four d’argile, il rougit avec la chaleur et noircit avec la fumée. Je la com­pli­mente sou­vent en lui dis­ant que ces nou­velles couleurs lui vont à mer­veille, elle qui a la peau si blanche sem­ble bronzée. [Mon fils] Walid, lui, a gardé l’habitude de vouloir cuisin­er avec nous, comme à Gaza Ville. Il est tou­jours dans nos pattes lorsque nous pré­parons le pain. Nous con­tin­uons à lui faire croire qu’à part le mode de cuis­son, rien n’a vrai­ment changé dans notre quo­ti­di­en. Il a appris à pré­par­er du feu avec des brindilles de bois ou du papi­er. Quand je vois dans ces yeux à quel point il est heureux de vivre cette expéri­ence, je ressens une immense tristesse. À deux ans et demi, il devrait être à la crèche ou à la mater­nelle, avoir un robi­net d’eau chaude, un micro-ondes. Au lieu de ça il n’apprend rien d’autre que cette nou­velle vie, tou­jours plus dure. Pour autant, j’essaie plus que tout de trans­former ces moments en joie. Je tente de méta­mor­phoser notre réal­ité pour la ren­dre moins dif­fi­cile à sup­port­er.

Tout le monde à Rafah vit ce que nous vivons. Tout le monde a le vis­age noir­ci par la fumée des fours d’argile et le soleil, tout le monde a maigri, les traits de ceux que nous croi­sons sont tirés par la fatigue et l’inquiétude. Les enfants, leurs par­ents, les per­son­nes âgées, soit 1,6 mil­lion de per­son­nes chas­sées de chez elles par les bom­barde­ments, entassées, épuisées. Et depuis quelques jours, la pénurie fait irrup­tion. L’aide human­i­taire en prove­nance du ter­mi­nal Rafah qui arrive d’Égypte est insuff­isante, d’autant qu’elle passe d’abord par le poste de Kerem Shalom, et le con­trôle de l’armée d’occupation, avant d’être enfin dis­tribuée au compte-goutte. En plus de la faim, nous man­quons pro­gres­sive­ment de tout, y com­pris de pro­duits d’hygiène. Pour les femmes, la sit­u­a­tion est désolante. Elles utilisent des bouts de tis­su en guise de servi­ettes hygiéniques. Pour les jeunes enfants, c’est la même chose : les couch­es sont qua­si­ment introu­vables. J’ai réus­si à en acheter pour Walid, mais à un prix exor­bi­tant. Le savon et le sham­po­ing sont aux abon­nés absents. Heureuse­ment que j’en ai con­sti­tué un stock dès notre arrivée ici. Ceux qui n’en ont pas le fab­riquent avec un mélange de maïzena et d’eau. Logique­ment, le manque d’hygiène apporte son lot de mal­adies der­ma­tologiques, pour la plu­part moyenâgeuses, comme la gale.

La pénurie de gaz a poussé les gens à chercher du bois partout. Main­tenant que le bois des arbres a lui-même com­mencé à man­quer, les habi­tants sci­ent les poteaux élec­triques pour les brûler ou se ren­dent jusqu’aux anciens tun­nels qui relient Rafah à l’Égypte, bouchés depuis des années. Là-bas les galeries étaient soutenues par des struc­tures en bois : elles ont donc été réou­vertes pour en sor­tir les derniers piliers.

Impos­si­ble, aus­si, de trou­ver des chaus­sures neuves. À force d’errance, nos souliers se sont abîmés, déchirés. Partout, on aperçoit des petits pieds nus. L’autre jour, j’ai naïve­ment lais­sé ma seule paire à l’entrée de l’appartement, devant la porte, à côté des tongs des enfants. Elles m’ont été volées. Je suis resté en tongs pen­dant des jours, jusqu’à ce qu’un ami m’en prête. Il faut aus­si faire atten­tion aux vols de linge éten­du aux fenêtres. Du jamais vu.

Face à tant de mis­ère, les pre­miers larcins d’aide human­i­taire ont débuté. Les camions qui les achem­i­nent via l’Égypte tra­versent des camps de for­tune. C’est devenu un jeu : des enfants organ­isent des bar­rages à l’aide de pier­res pour essay­er de blo­quer quelques camions, espérant y trou­ver des car­tons de nour­ri­t­ure ou de vête­ments. Par semaine, seuls 50 véhicules sont autorisés par l’armée israéli­enne à pénétr­er dans le ter­ri­toire. Pour 2,3 mil­lions de Gaza­ouis. Puis ce jeu d’enfants s’est trans­for­mé en pil­lage organ­isé par des clans, instal­lés à côté du ter­mi­nal de Kerem Shalom, sous les yeux de l’armée israéli­enne qui laisse faire. De là, ils détour­nent les marchan­dis­es. Ces camions sont pro­tégés par les policiers du Hamas, ils sont sys­té­ma­tique­ment bom­bardés. Ils espèrent sûre­ment que ces deux groupes armés, les clans et le Hamas, s’entretuent après la guerre.

Tentes inondées en rai­son de fortes pluies à Deir el-Bal­ah, dans la bande de Gaza en jan­vi­er 2025. © 2025 UNRWA Pho­to : Ashraf Amra/Wikimedia

À force de ne manger que des boîtes de con­serve et quelques rares légumes – quand nous avons les moyens de nous les offrir –, nous faisons l’expérience de la mal­nu­tri­tion. Pen­dant ce temps-là, au Nord, la famine est apparue.

Sur place, les proches avec qui je cor­re­sponds me racon­tent leur insouten­able quo­ti­di­en : ils broient du bétail pour faire de la farine et du pain, ils man­gent de la nour­ri­t­ure pour ani­maux ou encore des plantes sauvages comestibles qui poussent dans des ter­rains vagues. Au télé­phone, la petite fille d’anciens voisins de notre tour me con­fie rêver de légumes et de viande, pas de choco­lat. Acca­blé par son réc­it apoc­a­lyp­tique, je décide de ten­ter ma chance. Je me rends au ter­mi­nal Rafah. Là-bas je passe devant chaque camion d’aide human­i­taire qui s’apprête à rejoin­dre le Nord et demande aux hommes à bord s’ils accepteraient de trans­porter un petit sac avec quelques légumes et une con­serve de viande hachée, que nous appelons ici la « Bolobeef ». L’un des chauf­feurs m’entend : son frère s’y rend juste­ment le lende­main. Il accepte d’embarquer mon paquet. Mir­a­cle, le col­is parvient à mes voisins, qui m’ont décrit l’émotion de l’enfant en mangeant. J’en pleure de joie.

Motivé par ce suc­cès, je décide de ten­ter ma chance une deux­ième fois. L’un de mes amis con­naît un con­duc­teur de poids lourd autorisé à livr­er du fioul aux ONG étrangères à Gaza Ville. J’achète le matin même 15 kg de chaque légume que je trou­ve : des cagettes de tomates, de con­com­bres, d’oignons et de pommes de terre, 20 kg de riz et des con­serves de lentilles et de viande hachée, et les répar­tis dans deux gros sacs. Au total, cela représente 1 200 euros de nour­ri­t­ure que l’homme accepte de trans­porter dis­crète­ment dans son camion. Il me prévient dès le début : il est pos­si­ble que les pro­duits soient con­fisqués sur la route par les Israéliens. Par chance, tout s’est déroulé comme prévu. À l’arrivée, les sacs sont récep­tion­nés par mon ami Fadi dit « le mous­tachu ». Il me rap­pelle quelques jours plus tard : il s’est servi pour sa famille et a dis­tribué le reste dans son quarti­er, sans dire que c’était de ma part, comme je le lui avais demandé. Quelques jours plus tard, il me décrit la joie des familles qui se sont régalées. Je suis chaviré par l’émotion.

Mais ma troisième ten­ta­tive échoue… cette fois-ci l’armée d’occupation inter­dit au camion de pass­er. Pourquoi affamer des enfants ? Qu’ont-ils à voir avec le Hamas ?

Les Israéliens nous avaient demandé de nous réfugi­er à Rafah, soi-dis­ant une zone sûre. Nous savions pour­tant qu’il n’y aurait pas de zones sûres à Gaza. Et voilà que les bom­barde­ments s’intensifient ici aus­si. Des immeubles entiers sont détru­its, des familles décimées. Sou­vent, avec Sabah, nous nous arrê­tons devant des décom­bres pour y lire des inscrip­tions peintes sur du béton :  “Ci-gît tel ou tel mem­bre de telle famille.” Ce sont des dépouilles que per­son­ne n’a réus­si à sor­tir des gra­vats, faute de moyens. Des tombeaux en pleine ville par­mi lesquels nous évolu­ons chaque jour : jamais je n’oublierai ces images, gravées à vie dans ma mémoire. Des écoles abri­tant désor­mais des cen­taines de familles sont aus­si ciblées, sous pré­texte que des mem­bres du Hamas y vivent. Je ne com­prends pas pourquoi les Israéliens ne prof­i­tent pas des sor­ties quo­ti­di­ennes de ces hommes-là pour les tuer dehors, loin des femmes et des enfants. Pourquoi les vis­er une fois de retour dans l’école ? D’autant que les médias israéliens ont révélé que leur armée utilise un logi­ciel d’intelligence arti­fi­cielle nom­mé “Laven­der pour déter­min­er leurs cibles. C’est ain­si que des mil­liers de vic­times sont morts parce qu’une appli­ca­tion d’IA en a décidé ain­si. Je me pose de plus en plus de ques­tions sur la sécu­rité des miens, Sabah, Walid et ses demi-frères. Est-ce que je pour­rais aus­si être visé par l’armée d’occupation ? De nom­breux jour­nal­istes le sont désor­mais. Devrais-je loger ailleurs qu’à l’appartement ? C’est la pre­mière fois que j’envisage de m’éloigner de ma famille. Mais un jour que je trou­ve le courage de lui con­fi­er mon angoisse, c’est Sabah qui répond à mes ques­tions : “On vit tous ensem­ble, on meurt tous ensem­ble.” Que dire de plus ?

Ce qui se passe à Gaza porte un nom : “camp de con­cen­tra­tion” (04÷2025)

L’IA en temps de guerre : com­plic­ités tech­nologiques et mas­sacres (02÷2025)

Israël : des out­ils pour sa pro­pa­gande (01÷2025)

Gaza, Ukraine… Quand la tech­nolo­gie exac­erbe l’horreur de la guerre (11÷2024)

Il faut met­tre fin à la cat­a­stro­phe en Pales­tine : cessez-le-feu immé­di­at ! (05÷2024)

Gaza : tuerie par IA (05÷2024)

Gaza, lab­o­ra­toire et vit­rine de la destruc­tion par l’IA (03÷2024)

Israël utilise des drones snipers à Gaza, la guerre par l’IA (12÷2023)

Israël, Nice… : la chimère des approches cyber-sécu­ri­taires (10÷2023)